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Repenser le nexus sécurité/défense en Afrique

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Repenser le nexus sécurité/défense en Afrique

Les difficultés rencontrées pour faire face aux crises et aux conflits sur le continent africain ne sauraient être considérées comme d’ordre purement opérationnel et technique. En réalité, un certain nombre d’obstacles ont trait à la difficulté à prendre en considération, d’un point de vue conceptuel aussi bien que stratégique, les dynamiques sécuritaires actuellement à l’œuvre, dont la nature influe structurellement sur les missions, présentes et à venir, des différentes forces de défense et de sécurité africaines. Ainsi, convient-il aujourd’hui de repenser la relation mutuelle que le concept même de « sécurité » entretient avec celui de « défense ». 

En effet, on assiste aujourd’hui à une rupture épistémologique majeure avec la conception traditionnelle selon laquelle le fameux « continuum défense/sécurité » s’articule autour de la stricte distinction entre menaces internes et menaces externes et fonde, de manière consécutive, la différentiation classique entre missions militaires et policières. Ainsi, selon la conception westphalienne de la sécurité, qui a non seulement structurellement gouverné la définition du format des armées européennes durant des siècles mais aussi, en conséquence, celui dont ont hérité les armées post-coloniales, l’instrument militaire a-t-il été conçu comme voué de manière quasi-exclusive à intervenir à l’extérieur des frontières nationales, que son intervention se soit inscrite dans une logique défensive ou offensive. Une telle conception avait été théorisée au XVIIIème siècle par Hippolyte de Guibert qui avait alors opéré une stricte distinction entre « force publique du dedans et force publique du dehors ». 

Or l’environnement stratégique de l’Afrique d’aujourd’hui d’une part, commande une intervention de plus en plus fréquente des forces armées dans le cadre de missions se situant à l’intérieur des frontières nationales et d’autre part, impose de juguler des menaces criminelles aux dimensions transnationales.  

L’environnement stratégique de l’Afrique d’aujourd’hui d’une part, commande une intervention de plus en plus fréquente des forces armées dans le cadre de missions se situant à l’intérieur des frontières nationales et d’autre part, impose de juguler des menaces criminelles aux dimensions transnationales.

Dès lors, en Afrique subsaharienne, la particularité de la gestion de l’insécurité et de la conflictualité dans de nombreux pays réside ainsi dans l’intervention croisée des différentes catégories de forces armées (militaires, policiers, gendarmes, garde nationaux, douaniers, gardes-frontières, …) dans la lutte contre des menaces de nature à la fois interne et transnationale. Ainsi, l’environnement sécuritaire et stratégique est propice à une intervention de plus en plus fréquente, voire systématique, des forces militaires dans des missions se situant à l’intérieur des frontières nationales, puisque c’est précisément dans cet espace que se situent les atteintes les plus graves à la sécurité des populations comme à la sûreté de l’Etat. Parallèlement, les missions des forces de sécurité (policiers et gendarmes notamment), jusqu’ici traditionnellement considérées comme circonscrites au théâtre national, comportent de manière croissante une dimension extérieure, en raison de la nature transfrontalière de la plupart des menaces incarnées par des groupes dont les activités criminelles ou délictuelles remettent en cause l’autorité de l’Etat, mais aussi du déploiement de ces différentes forces policières sur les théâtres d’intervention extérieurs, notamment dans le cadre des opérations de paix. 

En outre, la question de la répartition géographique et du maillage territorial national par les différentes forces de défense et de sécurité, largement liée aux processus de décentralisation et de déconcentration en cours dans de nombreux pays, se pose sans cesse avec davantage d’acuité : elle renvoie à la question de la redéfinition ou de la clarification des espaces d’intervention, géographiques mais aussi juridiques, de ces différentes forces, notamment dans le cadre de leur déploiement dans les zones périphériques et aux frontières.   

Le contexte actuel interroge également de manière croissante sur la nature du monopole de la contrainte légitime supposé être détenu par les Etats africains: le rôle croissant joués par des structures non-étatiques de sécurité (vigilentisme, groupes d’auto-défense, milices) ou par des groupes armés va, là encore, au-delà de la seule distinction défense/sécurité intérieure, comme le démontre l’alliance tactique sur le terrain de certaines forces armées africaines, voire des forces internationales, avec certains de ces acteurs, qui se caractérisent fréquemment par leurs affiliations communautaires et dont les activités, en conséquence, débordent souvent les frontières.  

Le rôle croissant joués par des structures non-étatiques de sécurité ou par des groupes armés va au-delà de la seule distinction défense/sécurité intérieure, comme le démontre l’alliance tactique sur le terrain de certaines forces armées africaines, voire des forces internationales.

De telles évolutions suggèrent que, désormais, la différentiation entre missions des militaires et missions des forces de police réside en réalité dans un autre critère que celui de la traditionnelle distinction interne/externe: celui de la judiciarisation, nécessaire à l’accomplissement d’un certain nombre de missions, notamment le démantèlement des groupes terroristes ou des réseaux criminels, ce qui implique, de manière consécutive, de réfléchir à la répartition des compétences entre d’une part, les forces appelées à détruire les adversaires combattus et d’autre part, celles appelées à les poursuivre pénalement.  

Loin d’être purement conjoncturelles, les difficultés, auxquelles se heurtent aujourd’hui les forces armées africaines déployées pour répondre aux différentes menaces, imposent d’engager une réflexion structurelle sur la nature actuelle du continuum sécurité-défense dans le contexte stratégique africain. Un tel effort de conceptualisation apparait nécessaire afin de repenser, de définir et d’encadrer strictement les missions contemporaines des forces de défense et de sécurité des Etats du continent, en les consignant dans de nouvelles stratégies nationales de sécurité prenant en considération l’inversion en cours de ce continuum défense-sécurité tout comme l’impératif d’articuler clairement celui-ci avec le rôle central du pouvoir judiciaire et de la chaîne pénale, indispensables pour garantir le respect de l’Etat de droit.

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