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Crise de l’espace ouest-africain, labo d’une recomposition majeure?   

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Crise de l’espace ouest-africain, labo d’une recomposition majeure?   

Longtemps présenté comme un modèle à la fois en raison des progrès démocratiques survenus au cours des années 1990-2000 tout comme des initiatives militaires (mise sur pied de l’ECOMOG, intervenue notamment au Libéria et en Sierra Leone, puis de la Force en attente) et institutionnelles («Mécanisme de prévention, de gestion, de règlement des conflits, de maintien de la paix et de la sécurité» de 1999, Protocole additionnel sur la «Bonne gouvernance et la démocratie» de 2001) adoptées par la CEDEAO (Communauté des États d’Afrique de l’Ouest), l’espace ouest-africain est aujourd’hui frappé par une double crise.

Dans un premier temps, il s’agit de la crise sécuritaire multi-dimensionnelle, partie du Nord du Mali (consécutive notamment à la contagion des foyers conflictuels de l’Algérie et de la Lybie), mais qui s’est durablement étendue au reste du pays puis aux territoires du Burkina Faso (régions Nord et Est en particulier) et du Niger (régions de Tillabéri et de Tahoua), tout en se propageant de manière croissante vers les pays côtiers et du Golfe de Guinée (de manière avérée dans le Nord du Bénin, de la Cote d’Ivoire et du Togo)

Dans un premier temps, il s’agit de la crise sécuritaire multi-dimensionnelle, partie du Nord du Mali (consécutive notamment à la contagion des foyers conflictuels de l’Algérie et de la Lybie).

Dans un deuxième temps, une profonde crise politique se manifeste à la fois par des coups de force constitutionnels (troisième mandat des Présidents guinéen et ivoirien) et militaires (Mali en août 2020, puis en mai 2021) ainsi que par des restrictions de l’espace civique dans la plupart des États francophones de la sous-région, qui alimentent et entretiennent une grave désillusion démocratique au sein des populations et des opinions publiques.

Dans un deuxième temps, une profonde crise politique se manifeste à la fois par des coups de force constitutionnels (troisième mandat des Présidents guinéen et ivoirien) et militaires (Mali en août 2020, puis en mai 2021).

Ces dynamiques politico-sécuritaires font de l’Afrique de l’Ouest un terrain d’observation privilégié des profondes recompositions qui s’opèrent aujourd’hui sur le continent africain.

En effet, cette double crise ouvre tout d’abord de nouveaux registres dans les répertoires d’action mobilisés par les États eux-mêmes. De manière aussi inattendue que paradoxale, la crise sécuritaire a en effet démontré la capacité des autorités civilo-militaires maliennes à mobiliser des ressources diplomatiques que les pays appartenant à la catégorie desdits «États fragiles» (selon la terminologie de l’OCDE), voire des «États faillis» (selon le concept forgé par le professeur William Zartmann) ne sont pas réputés utiliser de manière aussi habile. Les autorités du Mali ont ainsi réussi à inscrire les enjeux auxquels fait face le pays dans le cadre de la rivalité franco-russe en Afrique – jusqu’à les faire résonner au plus haut niveau des chancelleries de la France et de la Russie, tout comme dans les couloirs de l’Assemblée générale des Nations unies. La présentation par le Président du Niger Mohamed Bazoum des principaux partenaires du Niger en matière d’armement (Turquie, Chine, Russie) va également dans un tel sens. Une telle tendance est le symptôme de la détermination de plus en plus affirmée des États de la région à multiplier le nombre de leurs partenaires privilégiés tout en jouant savamment des concurrences et compétitions qui les opposent.

Le paradoxe de ces partenariats dont la diversification est désormais ostensiblement affichée par les États ouest-africains est qu’ils renvoient souvent à des réflexes hérités de l’ère stratégique révolue de la Guerre froide, peu susceptibles d’apporter des solutions opérationnelles au défi incarné par la conflictualité inédite qui a émergé au cours de la décennie écoulée dans l’espace ouest-africain. En effet, il semble peu probable que les réponses assez classiques promues par des partenaires tels la Russie se révèlent plus efficaces que celles mises en œuvre par les autres acteurs internationaux – bilatéraux ou multilatéraux, civils aussi bien que militaires – dont les interventions sont aujourd’hui marquées du sceau de l’échec collectif.

Par ailleurs, les invectives, les affronts, les outrages voire les camouflets que les autorités maliennes tout comme celle de Guinée infligent aux décisions prises par la CEDEAO sont également les symptômes d’une nouvelle époque. Le refus du colonel Mamady Doumbouya – ancien chef des forces spéciales qui a renversé le Président Alpha Condé lors d’un coup d’État militaire en septembre 2021 – d’accepter la nomination d’un Représentant spécial de la CEDEAO chargé du suivi de la transition tout comme la déclaration comme «persona non grata» du Représentant de celle-ci par les autorités maliennes ainsi que le refus obstiné de celles-ci de se conformer au calendrier électoral fixé par les chefs d’État et de gouvernement ouest-africain témoignent de la perte croissante d’autorité des instances multilatérales africaines sur certains de leurs États-membres.

Cette perte d’autorité vis-à-vis des États se conjugue à une perte de légitimité aux yeux des populations qui, de manière inédite, tendent à entonner de plus en plus fréquemment des slogans hostiles à la CEDEAO, dont les prises de position sont perçues comme tendant à perpétuer un ordre politique conservateur, alors même que l’organisation ouest-africaine s’était engagée au travers de ladite «Vision 2020» à passer d’une «CEDEAO des États à une CEDEAO des peuples».

Cette perte d’autorité vis-à-vis des États se conjugue à une perte de légitimité aux yeux des populations qui, de manière inédite, tendent à entonner de plus en plus fréquemment des slogans hostiles à la CEDEAO.

Enfin, est en train de gronder au sein des populations sahéliennes un nouveau type de revendications, jusqu’alors exprimé de manière sourde et peu audible: l’insatisfaction sécuritaire. Le Mali, le Burkina Faso et, de manière croissante, le Niger apparaissent comme les terrains d’expression privilégiés de cette insatisfaction sécuritaire, qui se manifeste de plus en plus bruyamment en réponse à l’incapacité des États à garantir et assurer la sécurité des personnes et de leurs biens.

Cette insatisfaction sécuritaire est également la marque de la profonde défiance vis-à-vis des interventions directes ou indirectes des partenaires internationaux dont les populations peinent à percevoir de quelconques retombées positives sur leur propre sécurité individuelle, communautaire ou collective. Le blocage du convoi de l’Opération française Barkhane à Kaya par des manifestants clamant leur hostilité à la présence française au Burkina Faso, puis à Terra au Niger, occasionnant la mort de plusieurs civils lors de tirs de sommation, témoigne de la perte croissante de crédibilité des moyens militaires mobilisés par l’un des partenaires historiques du pays: alors même que l’empreinte militaire de la France sur le sol burkinabé est particulièrement faible en raison des réticences traditionnelles des autorités à autoriser des forces, des opérations ou des entraînements sur son territoire – en dehors de la Task Force Sabre dont le cœur du dispositif se situe à Ouagadougou, la France est perçue et présentée dans l’opinion comme responsable de la faillite sécuritaire.

La violence des incidents survenus à Tera au Niger laisse penser que cette insatisfaction sécuritaire pourrait se muer en exaspération puis en colère et être le moteur de nouvelles émeutes ou insurrections populaires de nature à emporter aussi bien les gouvernements jugés inaptes à rétablir la sécurité des populations que les alliances et partenariats qu’ils tentent de perpétuer, de renouveler ou d’initier. Si la crédibilité de la France est aujourd’hui largement entamée au point que sa présence trop visible apparaît désormais pour les États de la zone comme un risque politique davantage que comme une garantie sécuritaire, la colère populaire pourrait désormais tout aussi violemment se retourner contre d’autres acteurs, incapables à leur tour de se montrer à la hauteur des attentes suscitées par l’affirmation rhétorique de leur puissance, notamment militaire. La revendication du droit à la sécurité, nouvellement clamée par les populations, pourrait ainsi devenir le ferment d’une large fronde contre des gouvernements, démocratiquement désignés ou non, aussi bien que contre l’ensemble des acteurs engagés à leurs côtés.

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