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De la «bromance» au suspense

Spring 2017 In Situ

De la «bromance» au suspense

Le president Donald Trump et le Premier ministre Justin Trudeau tiennent une conference de presse dans Ia Maison-Bianche a Washington, le 13 fevrier 2017Dans les relations canado-américaines, Trudeau et le Canada doivent se préparer à toute éventualité

Le 8 novembre dernier, Donald Trump a créé la plus grande surprise des élections présidentielles américaines depuis la victoire de Harry Truman contre Thomas Dewey en 1948. La stupéfaction et l’incertitude se sont emparées de la plupart des grandes capitales du monde depuis: quelle sera la politique étrangère de Trump et dans quelle mesure rompra-t-il avec l’héritage de Barack Obama?

Sans surprise, cette question est également sur toutes les lèvres à Ottawa, où l’on sait que les trois-quarts des exportations canadiennes vont vers les États-Unis, que des millions d’emplois locaux dépendent de la relation spéciale avec le voisin américain, et que 75 pour cent des Canadiens vivent à moins de 160 kilomètres de la frontière américaine. Alors que le Premier ministre Justin Trudeau voyait en Obama un allié assez naturel pour que l’on parle d’une nouvelle «bromance» canado-américaine, l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche s’accompagne d’un inquiétant suspense.

Les premières semaines de Trump à Washington ont effectivement démontré que ses relations avec le monde pourraient régulièrement être marquées par un style «anti-diplomatique» – un manque de courtoisie, de retenue et de civilité à l’égard des pays qui ne partagent pas sa vision ou dont les politiques contredisent sa volonté de «redonner toute sa grandeur à l’Amérique» (Make America Great Again). Quelques jours après son arrivée à la Maison-Blanche, Trump a, par exemple, conseillé via Twitter au président mexicain Enrique Pena Nieto d’annuler sa première visite à Washington s’il refusait de payer pour la construction du mur entre les États-Unis et le Mexique.

Le Canada a eu plus de chance et n’a pas figuré parmi les premières cibles du 45e président. Cependant, le décret présidentiel de Trump visant à suspendre temporairement l’entrée sur le sol américain aux réfugiés syriens et aux ressortissants de sept pays à forte majorité musulmane a incité Justin Trudeau à se distancier de la Maison-Blanche sur un enjeu où les deux leaders ne s’entendent aucunement. Trois caractéristiques propres à la personnalité de Trump portent par ailleurs à croire que Justin Trudeau et le Canada ne seront pas nécessairement à l’abri du style «anti-diplomatique» du locataire de la Maison-Blanche, et ce, même si leur première rencontre officielle à Washington le 13 février s’est déroulée sans accroche. Ces traits de caractère, perceptibles autant durant l’élection présidentielle de 2016 que depuis l’arrivée de Trump au pouvoir, étaient déjà mis en exergue dans le livre The Art of the Deal, publié par le milliardaire en 1987.

D’abord, Trump a une vision pessimiste de la nature humaine et son parcours d’homme d’affaires l’a incité à concevoir les relations interpersonnelles surtout en termes de compétition. Sans aller jusqu’à dire qu’il est incapable d’empathie pour autrui (on souligne souvent qu’il est un bon père de famille), Trump semble avoir une confiance limitée dans la plupart des gens qui l’entourent, un peu à l’image d’un Richard Nixon. Dans The Art of the Deal, le milliardaire n’hésite d’ailleurs pas à concevoir l’existence humaine comme une série de rivalités faisant nécessairement des perdants et des gagnants, où l’on doit davantage viser les gains absolus (pour soi) que les gains relatifs (pour soi et les autres).

Pour Trudeau, l’un des principaux défis sera donc de minimiser le risque que le pessimisme et le style compétitif de Trump ne poussent celui-ci à voir le Canada comme adversaire. Le nouveau président dit avoir une bonne opinion du Canada pour l’instant, mais le décalage idéologique entre le jeune leader canadien et lui est évident à plusieurs titres (par exemple, le premier souhaite raviver l’optimisme canadien à l’aide d’expressions comme les «voies ensoleillées» (sunny ways) alors que le second est convaincu que les Américains et le monde traversent l’une des périodes les plus sombres de l’histoire). Le premier ministre et son conseil des ministres devront ainsi trouver un juste milieu entre l’affirmation d’une vision proprement canadienne – qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle de Barack Obama, un ennemi juré de Trump – et la tentation de critiquer ouvertement le nouvel occupant de la Maison-Blanche ainsi que sa vision.

L’habitude de Trump d’opter pour les représailles massives à l’égard de ses détracteurs suggère par ailleurs que Trudeau a probablement peu à gagner d’une attitude de confrontation avec lui. Cette deuxième caractéristique personnelle de Trump est également mise en évidence dans The Art of the Deal, où «The Donald» écrit qu’il n’hésite pas à sauter à la jugulaire de celles et ceux qui le traitent méchamment ou injustement. Les exemples illustrant cette tendance ont abondé depuis que Trump a remporté la présidence. Il a humilié un journaliste de CNN en public, lors d’une conférence de presse, après que le réseau ait relayé des informations selon lesquelles la Russie détiendrait des images compromettantes à son sujet. Trump a également riposté sur Twitter quand l’actrice Meryl Streep et le membre du Congrès John Lewis ont remis sa légitimité en question, les qualifiant respectivement de «comédienne surévaluée» et de «menteur». Il y a fort à parier que le président n’épargnerait pas Justin Trudeau si le premier ministre ou un membre de son équipe tenaient des propos susceptibles de l’insulter.

Enfin, un troisième trait du caractère de Trump susceptible de créer des tensions avec Ottawa est que le compromis occupera une part plus négligeable qu’avant dans le modus operandi présidentiel. Dans The Art of the Deal, Trump indique qu’au moins trois ingrédients composent ses méthodes de négociation: placer la barre le plus haut possible même si le but peut parfois sembler exagéré ou irréaliste (think big), se battre jusqu’au bout pour obtenir ce que l’on désire (push and push and push), et prouver à ses partisans que l’on est un gagnant capable de tenir promesse (deliver the goods).

Appliquée aux dossiers des relations avec le Canada, cette recette produira parfois des résultats appréciés par certains Canadiens, dont les Albertains en quête de «bons emplois», qui ont vu d’un bon œil la signature d’un décret présidentiel visant à relancer le projet d’oléoduc Keystone XL. Cependant, d’autres Canadiens pourraient au contraire pâtir de la volonté de Trump d’utiliser tous les moyens pour satisfaire ceux qui l’ont élu. En effet, la plupart des observateurs prédisent que Trump n’ira pas jusqu’à abolir l’ALÉNA. Justin Trudeau et ses ministres font valoir, à raison, que les États-Unis profitent considérablement de cet accord (35 États américains ont le Canada comme principal client pour leurs exportations). Cela dit, le vent protectionniste qui souffle sur les États-Unis et qui a permis à Trump de gagner les trois États qui ont fait basculer l’élection de son côté (la Pennsylvanie, le Michigan et le Wisconsin) n’est pas en voie de s’estomper.

Le Mexique est certes le plus visé lorsque Trump promet de protéger les emplois américains contre la compétition internationale et la délocalisation des activités productives américaines à l’étranger. Néanmoins, l’expression «Buy American» sera en vogue au cours des prochains mois, voire des prochaines années. Trump a d’ailleurs dit que l’acier utilisé pour construire Keystone XL devra être américain. On peut, en outre, s’attendre à ce que le président soit plus qu’enclin à appuyer ceux qui croient que le Canada adopte des pratiques déloyales, dont des subventions aux entreprises, pour rendre ses exportations attrayantes en sol américain. Le dossier du bois d’œuvre en est un bon exemple.

L’arrivée de Trump à la Maison-Blanche soulève une myriade d’autres interrogations pour Justin Trudeau et le Canada. Le 45e président rompra-t-il définitivement avec les engagements pris par Barack Obama dans le cadre des accords de Paris sur les changements climatiques? Et si c’est le cas, sera-t-il imité par les autres principaux producteurs de gaz à effet de serre, comme la Chine et la Russie, rendant, de fait, cette entente chère à Ottawa caduque? Trump donnera-t-il suite à sa demande voulant que le Canada et les pays membres de l’Otan augmentent leurs dépenses en matière de défense et en fera-t-il la condition sine qua non de la protection militaire que les États-Unis offrent à leurs alliés? Enfin, que dire de cette autre question que nul ne saurait redouter: quelle serait la réaction de Trump à un nouveau 11 septembre ou, pire, à un attentat terroriste en sol américain commis par des individus transitant aux États-Unis par la frontière canadienne?

Il ne faut bien sûr pas sombrer dans l’alarmisme ni trop exagérer les risques d’une présidence Trump pour le Canada. Les points de convergence entre Ottawa et Washington restent nombreux malgré tout. À titre indicatif, Trump promet de prioriser l’exploitation des combustibles fossiles en sol américain, mais sa volonté de créer de l’emploi aux États-Unis porte à croire qu’il pourrait se montrer favorable au développement d’infrastructures américaines permettant d’importer davantage d’hydroélectricité en provenance du Québec, comme par exemple le projet de ligne de transmission électrique du Northern Pass au New Hampshire.

Il reste que sur le plan personnel, la «bromance» qui existait entre Trudeau et Obama pourra difficilement se poursuivre avec Trump, en raison, entre autres, du décalage idéologique qui existe désormais entre les habitants de la Maison-Blanche et du 24 Sussex. L’imprévisibilité et le suspense qui ont marqué les premières semaines de la présidence Trump indiquent par ailleurs que Trudeau et le Canada n’ont pas d’autre choix que de se préparer à toute éventualité.

bioline

Frédérick Gagnon est titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, directeur de l’Observatoire sur les États-Unis à la Chaire, et professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal

(PHOTOGRAPHIE: LA PRESSE CANADIENNE / J IM LOSCALZO)
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