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Les grandes leçons du Printemps arabe

Spring / Summer 2015 Features

Les grandes leçons du Printemps arabe

Les grandes leçons du Printemps arabeIl y en a cinq, dont l’essentiel prône une dynamique régionale plus endogène, patiente, pacifique et inclusive, doublée d’une vision stratégique claire

À l’exception de la Tunisie, où persiste encore l’espoir d’une démocratisation réussie, le Printemps arabe s’est manifestement soldé par un échec. L’espoir d’une Égypte nouvelle s’est dissipé aussitôt que l’incurie des nouvelles forces politiques (laïques et islamistes) a favorisé le retour de la dictature militaire. Aujourd’hui, les Égyptiens subissent des pratiques autoritaires encore plus brutales que celles subies sous le régime de Moubarak. En Libye, la violence ayant joué un rôle primordial dans le changement de régime, l’entreprise de réforme était compromise dès le début. Plus de trois ans après la chute de Kadhafi, le pays se trouve au bord de l’implosion. En Syrie, la brutalité du régime et la militarisation de la contestation ont plongé le pays dans une guerre civile dévastatrice et ont provoqué une catastrophe humanitaire de grande ampleur: des centaines de milliers de morts, des millions de réfugiés et des crimes de guerre abominables. Plus grave encore, alors que le Printemps arabe promettait l’ouverture d’une page historique post-islamiste, de vastes territoires à cheval entre la Syrie et l’Irak sont passés sous le contrôle de groupes extrémistes meurtriers. Le recrutement de combattants étrangers dans la région, notamment des combattants occidentaux, a porté l’onde de choc jusqu’en Europe et en Amérique du Nord.

De cet échec, on peut tirer des leçons pour l’avenir en s’appuyant d’abord sur les conditions qui ont permis au Printemps arabe de se produire. Comme l’a très tôt noté Eva Bellin dans une étude sur les premiers succès du Printemps arabe, les forces armées ont joué un rôle déterminant dans le résultat initial des soulèvements. En Tunisie et en Égypte, la professionnalisation des forces armées avait permis aux présidents Ben Ali et Moubarak de limiter leur influence politique. Mais cette même professionnalisation a séparé leur sort, désormais lié à la survie de l’État, du sort des deux présidents. Si bien que lorsque la pression populaire les a forcées à prendre une décision lourde de conséquences, elles se sont rangées du côté des manifestants. En revanche, les forces armées libyennes et syriennes étant de nature patrimoniale, elles devaient servir le pouvoir d’un seul homme ou d’un seul groupe. Leur sort était intimement lié à celui de Khadafi et du clan Assad. Les manifestants étaient par conséquent vus comme une menace existentielle – pas seulement pour la tête du régime, mais pour les forces armées elles-mêmes. Les militaires se sont donc engagés dans une répression sans retenue.

Toujours selon Bellin, plusieurs autres facteurs ont contribué à forcer le choix des forces armées professionnelles en faveur des manifestants. L’ampleur des manifestations et leur caractère pacifique ôtaient toute légitimité à la répression voulue par les présidents tunisien et égyptien. Le prétexte de l’extrémisme religieux ne pouvait être évoqué non plus, car les islamistes n’étaient clairement pas derrière le déclenchement de la contestation. Les slogans «post-idéologiques», donc inclusifs, scandés par les manifestants ont par ailleurs permis de transcender les clivages politiques, ethniques et religieux, amplifiant par-là même la mobilisation populaire. Enfin, en l’absence d’une implication étrangère, le Printemps arabe s’est déroulé selon une dynamique endogène et légitime qui a rendu inaudible la rhétorique du complot ourdi de l’étranger.

Quels sont les leçons à retenir? Il y en a cinq.

Premièrement, dans le monde arabe, la violence ne peut pas conduire à un changement démocratique. La violence se situe au cœur du dispositif sur lequel reposent les régimes autoritaires de la région. Elle représente aussi le moyen privilégié des groupes islamistes radicaux. L’abandon de la voie pacifique – d’abord en Libye – a eu une double conséquence néfaste. D’une part, elle a légitimé le recours des régimes à la répression. D’autre part, elle a ouvert la voie aux islamistes radicaux qui ont ainsi pu recourir à la violence, se prévalant des aspects les plus extrêmes de leur idéologie. Parce qu’elle a légitimé la violence comme moyen de contestation politique, l’intervention de l’OTAN en Libye représente le point d’inflexion malheureux du Printemps arabe. Or, c’est bien la non-violence qui avait initialement doté les soulèvements d’une identité propre, en rupture avec la rhétorique révolutionnaire de l’islamisme radical. La guerre civile en Syrie peut s’expliquer en partie par la volonté de l’opposition syrienne de reproduire le scénario libyen. Mais comme en Libye, la militarisation du soulèvement syrien a conduit au chaos.

L’irruption de la violence dans le Printemps arabe a aussi eu des répercussions en Égypte. Les Frères musulmans égyptiens ont radicalement changé de stratégie à la suite de l’intervention militaire en Libye. Ils ont substitué une franche volonté de domination et d’exclusion au discours modéré qu’ils tenaient auparavant sur le respect des libertés et du pluralisme. Ne réalisant pas qu’ils commettaient une grave erreur de jugement, ils ont interprété l’intervention en Libye comme la preuve que l’Occident s’accommoderait bien d’un ordre islamiste régional pour peu que de leur côté ils réussissent à véhiculer un message de modération dans les médias étrangers. Ils ne se sentaient plus obligés de prêter attention aux forces politiques locales qui appréhendaient leur dérive autoritaire.

Deuxièmement, comme en témoigne l’expérience tunisienne, le changement démocratique a pour condition nécessaire l’inclusion systématique de toutes les forces politiques, y compris celles dont l’idéologie ou les intérêts premiers ne sont pas de nature démocratique et inclusive. Dans le monde arabe, ces forces sont les islamistes et les militaires. L’action politique pacifique demeure le meilleur moyen de maintenir la pression simultanément sur les uns et sur les autres. Par souci de transition ordonnée, les forces armées et les islamistes doivent prendre part au processus de changement; les premières parce qu’elles représentent le principal pilier sur lequel s’appuient les régimes en dernier ressort; les seconds parce qu’ils représentent une sensibilité politique bien réelle dans la région.

Le Printemps arabe a clairement montré que l’action non-violente permet de gagner les forces armées à la cause du changement et de forcer les islamistes à moduler leurs objectifs en fonction de ce qui est tolérable dans un système démocratique. Voilà pourquoi il fallait se garder de faire basculer le mouvement dans la violence. Dans le monde arabe, la non-violence n’est pas uniquement ni primordialement un choix moral. La non-violence est un choix éminemment stratégique, surtout face à la répression. Car, encore une fois, répondre à la répression par la violence ou l’intervention militaire étrangère revient à transformer la scène politique en affrontement entre les forces de tel ou tel régime et celles de l’islamisme radical. Or, l’objectif premier est de parvenir exactement au contraire de l’impasse que représente le choix factice entre dictature et théocratie, entre autoritarisme et totalitarisme.

Pour l’opposition libyenne et syrienne, l’alternative à la violence aurait été de capitaliser sur l’affaiblissement des régimes et sur la prudence initiale des islamistes, d’arracher un maximum de concessions tant aux régimes qu’aux islamistes, et de maintenir la pression en vue du changement à venir. Les régimes ne seraient certainement pas tombés et les islamistes n’auraient pas abandonné ce que leur idéologie comporte de plus inacceptable, mais les jalons d’un changement futur inéluctable auraient été jetés alors que la logique autoritaire ou théocratique aurait été maintenue en position nettement moins confortable qu’elle ne l’est aujourd’hui. Et plus important que tout, des centaines de milliers de vies humaines auraient été épargnées.

Troisièmement, la lutte contre la dictature exige que la démocratie soit vue comme une fin en soi, non comme un moyen. Lorsqu’elle est réduite à un simple moyen d’accéder au pouvoir, la démocratie est dite illibérale. La démocratie illibérale est un système qui puise sa légitimité dans les élections démocratiques, mais dont les pratiques sont fondamentalement antidémocratiques; elles visent à monopoliser toutes les institutions de l’État à des fins idéologiques. C’est pourquoi l’opposition à un régime dictatorial n’est pas suffisante si elle ne repose pas sur la vision claire d’un système inclusif dans lequel le pluralisme et la séparation des pouvoirs sont garantis. La démocratie vue comme une fin en soi comporte ainsi la logique de sa propre reproduction sans que cela ne dépende de la volonté d’une force politique particulière.

Contrairement à leurs homologues tunisiens, les islamistes égyptiens n’ont pas su négocier leur parcours durant la parenthèse démocratique en Égypte. Leur maladresse a montré qu’ils ne reconnaissaient de la démocratie que le système électoral; et encore, uniquement parce qu’il leur était favorable. La constitution qu’ils ont rédigée seuls, sans égard aux objections de la classe politique et de la société civile, conférait à une autorité religieuse non-élue un droit de regard et de censure sur les lois futures. Ils ont par ailleurs cherché à politiser la justice et l’administration publique, ce qui devait empêcher le développement d’un système institutionnel garantissant l’autonomie de la justice et la neutralité de l’administration. Par ces pratiques ils se sont littéralement aliéné toutes les autres forces politiques, offrant aux militaires l’occasion inespérée de revenir au pouvoir par la force. Aujourd’hui, l’Égypte vit de nouveau sous un régime militaire particulièrement brutal.

Les Frères musulmans se sont trompés sur deux registres. Ils ont d’abord pensé qu’ils avaient définitivement neutralisé les forces armées en écartant l’ancien état-major grâce au soutien des forces révolutionnaires laïques. Or, le chef d’état-major qu’ils ont nommé est celui qui les a finalement renversés. D’autre part, ils ont cru à tort que la mise à l’écart des forces armées leur permettait désormais de marginaliser les forces révolutionnaires qui leur avaient pourtant permis d’accéder au pouvoir. Ils n’ont pas compris que la seule légitimité électorale n’était pas suffisante pour empêcher une alliance contre-nature entre les forces révolutionnaires et les forces armées. Le soutien de la Turquie et du Qatar les a confortés dans leurs convictions et les a poussés à persister dans l’erreur. La Turquie offrait par ailleurs le modèle d’une démocratie illibérale basculant dans l’autoritarisme par la manipulation des principes démocratiques. Mais ce que les islamistes turcs avaient accompli en une décennie dans un climat de maturité politique plus avancée, les Frères musulmans ont cherché à reproduire en quelques mois dans un contexte révolutionnaire dont ils n’avaient pas le monopole.

Quatrièmement, la diversité religieuse, ethnique et idéologique est un fait au Moyen-Orient. La nier revient à ériger l’exclusion en programme politique et courir le fâcheux risque de détruire un pays en entier comme ce fut le cas en Syrie. Certes, les clivages ethniques et religieux n’étaient pas à l’origine du soulèvement syrien, mais la militarisation du conflit et l’émergence de groupes armés islamistes sunnites, fermés à tout autre groupe, ont permis au gouvernement syrien de jouer à son tour la carte ethnique, religieuse et idéologique pour justifier sa propre violence. Quatre ans plus tard, la Syrie est en ruines.

L’opposition syrienne s’est très vite laissée dominer par un seul groupe ethnique, religieux et idéologique, devenant ainsi le miroir d’un régime qu’elle prétendait combattre. Le peu d’égard au sort des minorités en Syrie témoigne d’un manque de responsabilité dont la gravité n’a d’égale que l’irresponsabilité du régime. Si bien que partout dans le monde, le scepticisme s’est emparé des esprits quant à l’avenir de la Syrie et de la région en cas de chute du régime. Plus généralement, s’opposer à une dictature ne saurait justifier l’économie d’une réflexion stratégique sur une vision inclusive de l’avenir. Si l’objectif est de construire un système juste, en rupture avec l’autoritarisme contesté, la taille du plus grand groupe ethnique, religieux ou idéologique n’est pas une source de légitimité suffisante pour déterminer la nature de l’État. Dans le meilleur des cas, l’illusion de justice associée à la loi du nombre a toutes les chances de conduire à une démocratie illibérale – dans le pire des cas, aux affres de la guerre civile intercommunautaire. En Syrie, le référent théocratique et totalitaire des forces qui sévissent sur le terrain ne laisse planer aucun doute sur leurs intentions – des intentions très éloignées des idéaux exprimés à l’origine dans les slogans post-idéologiques et inclusifs du Printemps arabe.

Enfin cinquièmement, l’influence extérieure occidentale (États-Unis et Europe) et régionale (Iran, Turquie et Arabie Saoudite) fait partie du problème plutôt que de la solution. Cette influence est encore plus nocive lorsqu’elle se traduit par une action armée comme en Libye ou par le soutien à la violence comme en Syrie. Après l’invasion de l’Irak en 2003 et ses conséquences désastreuses, seul un excès de crédulité ou un profond cynisme pouvait laisser croire que l’action militaire pourrait conduire à un changement positif dans la région. Encore une fois, les forces locales qui affectionnent le recours systématique à la violence et qui sont les premières à bénéficier des interventions étrangères, ne sont pas motivées par une volonté de démocratisation. Leur objectif est d’instaurer une théocratie aux relents totalitaires.

Les motivations des puissances occidentales dans l’affaire libyenne sont matière à débat. Du fait que la mission autorisée par l’ONU (une zone d’exclusion aérienne) se soit transformée en changement de régime, d’aucuns doutent que les motivations de l’Occident et de ses alliés dans la région aient été d’ordre moral ou légal. Il est fort probable que des calculs politiques étroits aient joué le rôle le plus déterminant. La situation actuelle de la Libye permet d’affirmer en toute légitimité que le sens de la responsabilité a fait défaut à la réflexion qui a précédé l’intervention; les conséquences tout à fait prévisibles n’ont pas été prises en considération. La Libye est aujourd’hui un pays déchiré, en proie à une guerre civile meurtrière, où les clivages ethniques et idéologiques sont tellement profonds qu’un retour rapide à la stabilité semble pour le moment hors de portée. Plus alarmant encore, les nombreuses milices, dont les plus importantes ne cachent pas leur extrémisme religieux, ne sont pas les seules à vouloir dominer le pays. Dans le sud vient de se former une nouvelle milice associée au groupe dit État Islamique en Irak et au Levant (Daech).

L’intervention en Libye a non seulement légitimé la militarisation du Printemps arabe, faisant ainsi basculer le rapport de forces régional en faveur des islamistes; elle a également invité des acteurs régionaux comme la Turquie, le Qatar, l’Arabie Saoudite et l’Iran à prétendre au statut d’hégémon régional. Avant la guerre en Libye, la Turquie et le Qatar faisaient preuve de prudence; le soutien qu’ils exprimaient au soulèvement n’avait pas de connotation idéologique. Après la guerre, cette prudence a cédé le pas au pari risqué de voir des changements de régimes se succéder dans la région avec prise de pouvoir par les Frères musulmans. Le gouvernement turc, par nostalgie ouvertement revendiquée des gloires de l’Empire Ottoman, et l’Émir du Qatar, par ambition personnelle, espéraient tous deux régner sur un ordre régional islamiste. Les conséquences catastrophiques de ce pari montrent bien que le sens de la responsabilité a fait cruellement défaut aux deux pays.

Turcs et Qataris, au même titre que l’opposition syrienne et les Frères musulmans égyptiens, ont fait la même erreur de penser qu’à la faveur de l’intervention en Libye, l’Occident allait accueillir favorablement ce nouvel ordre régional. Ils ont donc cru bon d’encourager la militarisation de la contestation en Syrie afin d’accélérer la reproduction du scénario libyen. L’espoir, partagé par la France et le Royaume-Uni, était que l’escalade du conflit finisse par convaincre les Américains de lancer une opération de changement de régime. Cela ne s’est jamais produit. Sur le terrain, les groupes armés les plus extrémistes se sont emparés du conflit selon une logique qui leur était propre. Et c’est précisément cette montée en puissance de l’extrémisme en Syrie, conjuguée à la politique d’exclusion mise en œuvre en Irak, qui a redonné vie aux groupes extrémistes irakiens, le tout culminant dans la création de Daech.

L’ordre que la Turquie et le Qatar souhaitaient instaurer ne convenait ni à l’Arabie Saoudite ni à l’Iran. L’influence régionale de l’Arabie Saoudite était sérieusement menacée par le Printemps arabe dans la mesure où le mouvement échappait totalement à son contrôle. La militarisation des soulèvements a cependant permis à l’Arabie Saoudite de se repositionner comme acteur principal. La politique mise en œuvre depuis des décennies était de nouveau à l’ordre du jour: soutien aux régimes autoritaires qui acceptent l’influence saoudienne (l’Égypte de l’après-coup d’État) et instrumentalisation des groupes salafistes extrémistes dans les pays dirigés par des régimes rivaux (la Syrie). De son côté, l’Iran ne pouvait tolérer la chute d’un allié aussi précieux que la Syrie d’Assad, pas plus qu’il ne pouvait supporter une déstabilisation interne de son propre régime par contagion du Printemps arabe. Le rôle militaire que l’Iran a joué dans la guerre civile syrienne relève d’abord et avant tout des rapports de force régionaux et d’un souci de politique domestique.

On peut donc comprendre pourquoi l’opposition syrienne a eu tort de remettre le sort du soulèvement entre les mains de puissances étrangères. Ce fut une erreur stratégique considérable que d’avoir régionalisé puis internationalisé le conflit. Les États qui se sont impliqués d’une manière ou d’une autre dans la guerre civile en Syrie étaient motivés par des intérêts trop divergents pour que le conflit ne se transforme pas en guerre par procuration – une guerre dans laquelle la vie dévastée des Syriens ne devait figurer comme priorité sur aucun agenda.

En somme, le Printemps arabe a montré qu’en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, des pans entiers de la société désirent un changement ordonné vers des systèmes pluralistes et inclusifs – mais aussi que dans ces mêmes sociétés, des forces d’inertie non-négligeables, voire significatives, demeurent à l’œuvre. Il n’est pas impossible de neutraliser ces forces. Pour y parvenir, il est nécessaire d’éviter les termes du débat et de l’action qui leur sont favorables, précisément la violence et l’exclusion. Seule une dynamique endogène, patiente, pacifique et inclusive, doublée d’une vision stratégique claire, un sens prononcé de la responsabilité et une reconnaissance de la réalité objective du terrain, peut conduire au changement tant souhaité.

bioline

Miloud Chennoufi est professeur adjoint de relations internationales au Collège des Forces canadiennes.

(ILLUSTRATION: EMMANUEL POLANCO)
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