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L’Afrique du Sud a mal

Fall 2013 In Situ

L’Afrique du Sud a mal

L'Afrique du Sud a malTaille économique bientôt dépassée par le Nigeria, taux de criminalité extraordinaire, mise en branle du rêve de réconciliation – tous faits de mauvais augure pour les élections de 2014

L’arrivée à Johannesburg est saisissante. L’avion descend doucement au-dessus des terres fertiles du cône sud de l’Afrique pour ensuite survoler les gated communities qui ceinturent la métropole du pays. Signes d’inégalités économiques et sociales grandissantes, ces villes-champignons poussent autour des grandes villes pour assurer la sécurité des plus riches, qui composent un pour cent de la population – souvent blancs, mais de plus en plus noirs. Il est vrai que le taux de criminalité en Afrique du Sud demeure l’un des plus élevés au monde. Le centre-ville de Johannesburg, légèrement décrépit, rappelle fortement le Rust Belt des États-Unis: il est fortement déconseillé d’y marcher dans ses rues, et ce, même en plein jour.

L’Afrique du Sud a mal. La mise en branle du rêve de réconciliation nationale de Nelson Mandela tire de l’aile. Les promesses de la jeune démocratie née en 1994 ne se sont pas encore réalisées. Même la venue de la Coupe du Monde de 2010, qui pourtant annonçait un renouveau, n’a rien pu y faire. Depuis lors, le pays accumule les problèmes politiques, économiques et sociaux. Jadis le fleuron de son continent, l’économie sud-africaine représente maintenant environ le quart du PIB africain et peine à suivre la croissance des pays avoisinants. Elle sera bientôt dépassée en taille économique par le Nigeria. Les perspectives économiques et politiques récentes remettent même en question son sacro-saint statut de membre des BRICS.

Alors que le reste de l’Afrique subsaharienne est devenu le second pôle de croissance économique mondial, suivant de près l’Asie, excluant la Chine, la croissance du pays de Nelson Mandela a stagné à près de trois pour cent en 2013. Près de 26 pour cent de la population est toujours au chômage – taux qui atteint environ 50 pour cent chez les moins de 24 ans – et le taux de participation au marché du travail demeure parmi les plus bas de tous les pays émergents. Les inégalités de revenus, mesurées selon le coefficient de Gini, étaient les plus larges au monde en 2009 – héritage des politiques raciales du dernier siècle. Le coût de la vie demeure élevé, néanmoins, dans un contexte où la monnaie nationale, le Rand, est demeurée forte malgré le ralentissement économique et une certaine stagnation de la productivité au pays.

Le secteur minier aurifère sud-africain, représentant six pour cent de la production mondiale, a récemment été paralysé par plusieurs grèves, alors que les travailleurs demandaient des hausses salariales de l’ordre de 60 pour cent. Ceux-ci essuyaient le refus du patronat, qui citait la hausse des coûts de production en raison des nombreuses pannes de courant dans le pays. Les deux parties se sont finalement entendues pour une hausse salariale de six pour cent, soit près du taux d’inflation. D’autres grèves ont également paralysé les secteurs manufacturier et de la construction. Malgré l’abondance d’opportunités dans le pays, il est de plus en plus complexe de faire des affaires en Afrique du Sud dans un contexte où les élections de 2014 suscitent la méfiance des investisseurs locaux et internationaux.

L’Afrique du Sud a besoin d’électricité pour nourrir sa croissance. Pourtant, le pays est en proie à des blackouts fréquents, en raison de son incapacité de combler les besoins énergétiques de sa base industrielle. Les mines et autres industries lourdes tournent au ralenti et mettent régulièrement des travailleurs à pied pour cause de panne de courant, alimentant ainsi l’instabilité économique. Pour pallier à ce problème majeur, le pays, conjointement avec la République démocratique du Congo, développe présentement le complexe hydroélectrique Grand Inga, dont les 40 000 mégawatts de puissance estimée en font un projet plus ambitieux encore que le barrage des Trois Gorges en Chine. Au-delà des projets énergétiques, l’Afrique du Sud reste le premier investisseur étranger en sol africain.

Le multiculturalisme de la société arc-en-ciel demeure dysfonctionnel. Le pays a perdu près de 25 pour cent de sa population blanche depuis la fin de l’apartheid, celle-ci fuyant essentiellement la violence et les horizons économiques évanescents. Même Winnie Mandela, la mère de la nation, avoue que le rêve de son ex-mari est encore à réaliser. Pendant ce temps, une génération entière a quitté le pays, en attente de voir la situation sécuritaire et économique s’améliorer. Certains blogues recensent la mort de quelque 4 000 fermiers blancs à travers le pays depuis 1994, souvent victimes de crimes raciaux (crimes dont traite le grand romancier sud-africain J.M. Coetzee dans sa novella Disgrace). Des sondages récents suggèrent que près de 20 pour cent des gens d’affaires du pays souhaiteraient émigrer en raison du taux de criminalité exceptionnel.

Il est donc bien évident que le gouvernement a beaucoup à faire dans la lutte contre la criminalité et l’administration de la justice. Le crime est en hausse et 15 000 meurtres sont commis chaque année, et ce malgré les promesses du gouvernement Zuma d’améliorer le climat sécuritaire et social. En effet, la criminalité sud-africaine demeure une taxe supplémentaire dans une économie déjà précaire. Un objectif national de réduction de la criminalité, ainsi qu’une meilleure administration de la justice, devraient rester au centre de la prochaine campagne électorale. Ce faisant, le climat socio-économique deviendrait plus propice aux entrepreneurs qui souhaitent continuer à prospérer au pays de Madiba.

Reconnaissant que les tensions raciales soient aussi exacerbées par les inégalités économiques extrêmes entre noirs et blancs qui perdurent depuis la fin de l’apartheid, le gouvernement national a redoublé d’ardeur dans la mise en œuvre de sa politique du Black Economic Empowerment. Pretoria souhaite ainsi encourager l’entreprenariat des Sud-africains noirs, notamment par le transfert de propriété des entreprises souvent financées en tout ou en partie par des prêts de l’État en faveur d’un actionnariat noir. Plusieurs ont critiqué l’efficacité de ce programme qui, même s’il a eu pour effet de créer une élite économique noire – dont plusieurs figures sont proches de l’ANC – n’a toutefois pas eu d’impact notable ni sur le taux de chômage général, ni au sein de la population noire paupérisée. Cela dit, plusieurs consortiums d’affaires résolument opportunistes ont réémergé, au cours des dernières années, avec un actionnariat «métissé», dont Gold Fields, la plus ancienne compagnie aurifère du pays, créée par nul autre que le diamantaire Cecil Rhodes.

Au-delà des changements à venir dans l’actionnariat des entreprises du pays, les politiques de rééquilibrage post-apartheid transformeront en profondeur la structure économique du pays. Le gouvernement souhaite ainsi redistribuer 30 pour cent des terres agricoles du pays, la plupart détenues par des blancs. Les inégalités économiques ne vont cependant pas disparaître bientôt. L’Afrique du Sud se situe toujours parmi les derniers rangs des classements de l’OCDE en matière d’éducation primaire (132e sur 144 pays) et en sciences et mathématiques (143e sur 155 pays). Les noirs sont toujours sous-représentés dans la plupart des corps d’emplois. Et étant donné la faiblesse du système éducatif, il faudra attendre au moins une génération avant de pouvoir observer les bienfaits des politiques de normalisation économique sur les inégalités raciales.

Les élections générales prévues pour la fin du printemps 2014 s’annoncent riches en débats. L’un des principaux enjeux sera la corruption, compte tenu des récentes révélations de fraude, corruption et autres méfaits – dont une accusation de viol remontant à 2006 – au sein de l’administration Zuma. De plus, les partis devront rassurer les différents acteurs économiques – notamment les investisseurs, que l’incertitude politique pousse à se montrer prudents – dans le cadre du présent ralentissement économique et la baisse anticipée des cours internationaux des métaux et minéraux.

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François Boutin-Dufresne est économiste en finance et affaires internationales basé à Washington DC.

(Photographie: La Press Canadienne / AP / Denis Farrell)
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