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Un président pour l’éternité (10)

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Un président pour l’éternité (10)

Puisqu’il est difficile de savoir exactement ce qui se passe en Corée du Nord et dans l’entourage du clan Kim, le mieux c’est parfois de l’inventer… Voici mon roman sur la succession de Kim Jong-Il, dixième partie.

Chapitre VI

Enfermé dans son bureau depuis plusieurs jours, refusant de s’alimenter et rejetant même les meilleures cuvées de son cognac préféré, Kim Jong-il ne semble pas apprécier la plaisanterie. Les dictateurs n’apprécient que rarement les plaisanteries. Sauf quand ils en sont les auteurs, bien évidemment. Mais à part ça, ils ne les apprécient guère. Les démocrates non plus d’ailleurs, mais eux n’ont pas le droit de le dire. Ils doivent même feindre un sens de l’humour à toute épreuve, sans quoi on les raille pour ne pas être suffisamment qualifiés. Comme si les qualités d’un dirigeant se mesuraient à ses calembours et sa capacité à éclater de rire en public après avoir annoncé les chiffres désastreux de l’économie ou une débâcle électorale sans précédent. C’est sans doute pour ça qu’il est plus facile d’être dictateur. Et pourtant, le cher leader ne le voit visiblement pas sous cet angle. Il faut dire que les démocraties et les états d’âme de leurs dirigeants sont le cadet de ses soucis. Pourquoi devrait-il s’en soucier d’ailleurs. Les dirigeants démocrates peuvent bien passer des heures à réfléchir à la nature du régime nord-coréen, et chercher à anticiper ses réactions imprévisibles, mais lui n’a pas besoin de faire l’effort inverse. Autre privilège des dictatures. Il n’empêche, l’homme que le monde entier décrit depuis des jours come l’ennemi public numéro un, le mal suprême, vit des heures difficiles, et ne peut s’empêcher de penser à voix haute.

Personne ne peut comprendre la situation dans laquelle je me retrouve. Quoi que je fasse, je me fais montrer du doigt. Jong-il par ci, Jong-il par là. Tout le monde me tombe toujours dessus. Comme si j’étais responsable de toute la misère du monde. Franchement, il y a vraiment de quoi faire une attaque cérébrale !

Et quand je vois que mon crétin de fils ainé, qui ne vit même plus en Corée du Nord, trouve le moyen de critiquer la manière dont je dirige ce pays. Non mais pour qui il se prend celui-là ? Il vaut mieux qu’il reste où il est, parce que je lui foutrais une de ses raclées dont il se souviendrait jusqu’à la fin de ses jours. Critiquer son père, c’est vraiment la pire des choses, et je sais de quoi je parle ! Tiens, je mériterais un Prix Nobel rien que pour ça. Et pas la peine de chercher loin la catégorie : médecine et paix à la fois, parce que faut le faire quand même. Alors quand je vois la réaction de mon idiot de fils, il ne faut pas s’étonner si je perds la santé !

Mais il ne peut pas comprendre de toute façon. Personne ne peut comprendre d’ailleurs. Déjà que d’avoir un père, ce n’est pas tous les jours facile, mais alors en avoir autant que moi, c’est limite l’overdose. J’aimerais bien voir sa tête si on lui collait sur les bras autant de pères que ce que j’ai à gérer au quotidien. Je le vois déjà, écrasé sous le fardeau d’un Jong-il au pluriel exigeant qu’il respecte toutes les volontés paternelles. Je l’imagine face à une armée de moi, totalement perdu et incapable de prendre les bonnes décisions, assumant des responsabilités qui ne sont plus de son ressort, et étant désigné comme le coupable tout trouvé. Il ne sait pas ce que ça signifie que d’avoir autant de pères dans les pattes, et je l’envie.

Ils sont partout. Et plus le temps passe, plus je vois leur présence se faire pesante. Bientôt, je ne pourrai plus faire le moindre mouvement sans être épié, observé, et rapidement critiqué. Bientôt, je ne serai plus que le fils du président, vivant dans l’ombre écrasante d’un père qui n’a pas le temps de se soucier de moi. Et je ne pourrai alors plus rien faire sans son consentement. Je ne pourrai plus prendre la moindre décision sans qu’il l’ait au préalable décortiquée, et donné son aval comme on donnerait l’aumône à un intouchable. Je ne serai plus qu’une sorte de président par intérim, incapable de prendre la moindre décision seul, et attendant son bon vouloir, ou alors son retour aux affaires, qui arrivera forcément tôt ou tard.

Et s’il lui prend l’idée saugrenue de vouloir me cloner à mon tour, je deviendrai le fils du président pour l’éternité. Condamné à être toujours regardé comme le fiston à son papa, prêt à prendre la relève à la moindre occasion, et à poignarder la figure historique. Sorte de Brutus encore moins reconnu que l’original. Et la succession n’arrivera de toute façon jamais, puisqu’une fois mort, il sera remplacé par lui-même, sans que personne ne soit jamais averti de l’annonce de sa disparition. Et moi je resterai à l’écart, comme un objet accessoire de l’histoire, et interdit de droit de parole, au risque d’en dire trop.

Avant moi, il était là, écrasant de son prestige mes moindres mouvements. Me réduisant au simple rang de numéro 2, de subalterne. C’était difficile de prendre l relève après lui, et voilà qu’il se trouve aussi après moi. Dans une telle situation, je ne suis qu’un intérim, une transition, une petite parenthèse dans l’histoire de notre glorieuse nation qu’on aura rapidement oubliée. Si ce n’est pas déjà le cas. Pas la peine d’espérer un mausolée, ni même la moindre statue. Une fois que j’aurai disparu, qu’il m’aura remplacé de façon définitive, repris son dû, je n’existerai plus. Peut-être même que mon nom disparaîtra des livres d’histoire, et des mémoires. Comme ça, il n’y aura plus rien à commenter. Jong-il n’a jamais existé. Il n’est jamais né et n’est jamais mort. L’immortalité n’a pas d’enfants. Elle ne s’embarrasse pas de ces artifices de postérité qui ne lui sont pas nécessaires.

Tout ça à cause de son égo surdimensionné. Etre un despote, passe, mais faut pas non plus pousser le bouchon trop loin. Qu’est-ce qu’il a pu raconter comme conneries sur ses origines, sur le profil de demi-dieu que la propagande s’est évertuée à dresser depuis près de soixante-dix ans ! Et ces slogans pompeux. « Le peuple est comme un dieu pour moi », disait mon grand leader de père. Non mais franchement, si c’est pas se foutre de la gueule du monde. Il n’y a vraiment que dans une dictature qu’on peut faire avaler des conneries pareilles ! Et ils l’avalaient, c’est ça le pire. Ils l’adoraient jusqu’au dernier souffle, et quand il est mort, ils souhaitèrent tous mourir avec lui. Cela dit, vu qu’on n’avait plus rien à bouffer, ça relevait plus de la prédiction que du souhait. Combien de ces crétins se sont jetés du haut d’une falaise en criant leur désespoir d’avoir perdu leur grand maréchal. Combien se sont prosternés devant le portrait de leur président en pleurant toutes les larmes du monde. Et combien se sont lamentés que plus rien ne serait jamais comme avant. Tous ces imbéciles de pseudo experts qui rabâchent à longueur de temps que la mort des dictateurs est un soulagement pour les peuples opprimés n’ont décidément jamais foutu les pieds en Corée du Nord ! S’ils avaient passé l’été 1994 chez nous, ils auraient vu à quel point tout le monde ici vouait une admiration sans borne pour mon père.

Mais qui se soucie de mon sort ? Qui compatit à mon triste destin ? Pour tous, ici comme ailleurs, je suis un vilain, un mauvais, et quoi que je fasse, on n’y changera rien. Quoi que je décide, et quoi qu’il arrive à ce pays, on me montrera toujours du doigt comme le responsable de ses maux. Triste destin que celui des dictateurs. Et triste destin que le mien, pris entre deux époques glorieuses, sans avoir la moindre possibilité de réécrire l’histoire à mon profit.

Evidemment, je n’ai pas été aidé par l’histoire. Mon père a eu la tâche beaucoup plus facile que moi. Sa grande guerre nationale, il a pu la faire avec des armes soviétiques et des volontaires chinois. Et la reconstruction de l’économie, c’était quand même plus facile quand on nous livrait des usines clefs en mains, et que le pétrole était quasiment gratuit. Etre dans le bloc de l’Est, ça avait vraiment ses avantages. Mais quand j’ai pris le pouvoir, je n’avais plus rien de tout cela. Plus de soutien extérieur, plus d’essence pour faire rouler nos tracteurs et faire tourner nos usines. Plus d’électricité pour éclairer nos rues. Plus de chauffage pour passer les longs mois d’hiver. Et en plus, ces salopards d’Américains n’ont rien trouvé de mieux que d’en rajouter une couche en nous imposant des sanctions qui ne représentaient pour eux que des promesses politiques et des statistiques, et pour nous l’arrêt de mort de notre nation. Si mon père avait été aux commandes après la Guerre froide, je ne suis pas sûr qu’il ait été plus capable que moi de trouver des solutions. Mais ça, évidemment, on oublie toujours de le mentionner. Et on nous compare en oubliant que les contextes ont changé, et que dans un pays comme le nôtre, c’est ce qui fait toute la différence. Pour lui, la propagande fut un outil de glorification. Pour moi, elle n’est qu’un cache misère dont le principal objectif, sinon le seul, est de faire croire à tout le monde que tout va très bien. Dans ce contexte, il ne faut pas s’étonner si certains s’amusent à opposer son visage débonnaire et mon sourire toujours crispé. Ils ne savent pas ce que je vis. Ils ne savent pas ce que c’est que d’être dictateur en Corée du Nord après la Guerre froide.

J’ai passé toute ma vie dans une dictature, ou presque. Fils de dictateur, dictateur moi-même… Alors forcément, je sais de quoi je parle. Je suis un expert en la matière, et je mériterais d’être reconnu mondialement dans le domaine. Et il y a une chose dont je suis désormais bien convaincu. Tant que les gens ont à manger, ils se fichent finalement pas mal de vivre dans une dictature. C’est quand on leur enlève le pain de la bouche et ne leur laisse que la peau sur les os qu’ils commencent à se poser des questions. Evidemment, il faut qu’ils attendent d’avoir un peu à se mettre dans l’estomac avant de manifester leur mécontentement, mais c’est la base de tous les problèmes. Mon père a eu la chance de diriger un pays qui ne s’en sortait pas si mal dans une région misérable. Moi, c’est l’inverse. Je dirige un pays misérable dans une région riche. De plus en plus riche même. Quand je pense que les pays qui nous entourent nous regardaient avec envie ! Et on voit ce que nous sommes devenus. Désormais, s’ils ne nous nourrissent pas, nous crevons tous de faim. Comment voulez-vous que je laisse mon emprunte dans l’histoire avec une telle malédiction qui pèse sur mes frêles épaules ? Il a dû être écrit quelque part que mon règne serait un long chemin de croix.

Mais alors que puis-je faire pour changer cette courbe du destin si funeste ? Comment retrouver un semblant de dignité et, qui sait, peut-être même continuer à exister ? Parce que c’est quand même ce qui compte le plus.

Peut-être devrais-je trouver moi-même un moyen d’accéder à la postérité. Mais comment ? Je ne peux pas refaire le coup du clonage. C’est déjà pris. Le terrain est occupé. Et vu le nombre de programmes qu’on a mis sur pieds, il n’y a plus de place. L’autre est suffisamment encombrant pour avoir écrasé de toute sa présence les possibilités de se faire une petite place à ses côtés.

Ou alors je devrais mettre un terme au programme, et envoyer tous les sujets dans un camp de travail où ils apprendront à respecter leur cher dirigeant, et à l’adorer plus encore que son père. Je les forcerais à fondre toutes les statues pour les remplacer par des monuments encore plus mégalos à ma gloire. Je ferais remplacer tous les portraits de mon père par le mien, et débaptiserais tous les noms de ce pays pour coller le mien un peu partout. Et très vite, on aura peut-être oublié que Kim Jong-il n’est que le fils de Kim Il-song. Il y aura peut-être même, d’ici quelques temps, certains historiens pour faire mention que le père de Kim Jong-il fut dirigeant avant lui, mais sans être capables de se souvenir de son nom. Je pourrais me réapproprier la Corée du Nord, et devenir à mon tour un président pour l’éternité, dont la mort ne représente qu’une étape dans le parcours héroïque.

Mais je n’en serais jamais capable. Sans doute ne suis-je pas assez cruel pour arriver à de telles extrémités. Il n’y a que les gens qui m’ont approché de près qui savent que je ne suis pas si terrible que j’en ai l’air. Pour les autres, je suis un bourreau sanguinaire et sans état d’âme. Je devrais tous les exterminer sur le champ, pour leur prouver combien ils ont tort !

Et dire que tout ça, c’est de ma faute. J’aurais dû refuser les funérailles en grandes pompes, la construction du mausolée et tout le toutim, sans parler de la multitude d’avenues, d’universités ou de bibliothèques rebaptisées à son nom. J’avais l’opportunité de lancer une grande vague de déstalinisation, d’être le Krouchtchev nord-coréen. On m’aurait sans doute détesté au départ, mais avec la propagande de mon côté et le regard bienveillant de ce que ces crétins appellent la communauté internationale, j’aurais finalement eu droit à des éloges. On m’aurait même refilé le Prix Nobel sous une nuée d’applaudissements, reçu en grandes pompes dans toutes les capitales du monde, sans compter les galas en mon honneur et cadeaux qui accompagnent ce genre de tournées. J’aurais été le grand déboulonneur de statues, le despote éclairé apprécié de tous, le grand réformateur que tout le monde aurait souhaité rencontré. Je n’aurais même plus eu à faire écrire mes mémoires, des chercheurs éminents s’en seraient chargés avec plaisir, me dépeignant sous le meilleur des visages, et faisant de moi un véritable héros de l’histoire.

Et au lieu de cela, j’ai voulu jouer au fils à papa bien sage. On voit bien où tout cela me mène. La prochaine fois, s’il y en a une, je m’abstiendrai !

En tout cas, le rapport du major Kim est suffisamment clair. On ne peut pas continuer ce programme débile de cette manière. Il va falloir fermer plusieurs des centres. C’est devenu beaucoup trop voyant. On risque vraiment gros dans cette affaire. Et puis ça coûte une fortune. Quand je pense que l’an dernier, c’est un quart de notre PIB qui y est passé. Et ces abrutis d’Américains qui croient que tout cet argent est dépensé dans la défense. Dire que nous n’avons pas remplacé un char depuis au moins quarante ans ! Et je ne parle pas des avions. Si on devait refaire la guerre de Corée, on pourrait peut-être encore tenir le coup, mais à condition que nos adversaires réutilisent le matériel de l’époque, et encore. Parce que sinon, nous sommes foutus ! Sans compter que ça fait bien quinze ans qu’aucun salaire n’a été versé à nos soldats, qui sont d’ailleurs repartis pour leur grande majorité dans le civil, ne gardant que leur uniforme vieilli, n’ayant pas grand-chose d’autre à se mettre sur le dos. Ça risque d’être difficile de mobiliser des types qui n’ont de soldat que la veste kaki. Alors quand on dit que nous sommes le pays le plus militarisé de la planète, je finis par me demander s’il y a plus de raison de rire ou d’en pleurer.

Un quart de notre PIB dans ce programme débile, sans parler des milliers de volontaires qui bossent comme des esclaves dans toutes les installations, et ne seront jamais payés un centime. Et le pire, c’est qu’ils le savent très bien ! Ils continuent à travailler, sans rien demander, et sans jamais se plaindre. Tout ça pour un président pluriel qui se contrefout de leur sort, et ne pense qu’à sa propre succession. Que ce pays est étrange ! Si je n’en étais pas le président, je pense que moi aussi j’aurais foutu le camp il y a bien longtemps. Pour aller où, je n’en sais rien, et d’ailleurs je ne suis pas sûr que les autres pays soient moins étranges, mais j’aurais quand même tenté ma chance, histoire de voir, et de me prouver que j’en suis tout aussi capable que n’importe qui. Fils de, père de, peu importe, j’aurais été moi-même, pour une fois.

Mais avec ma tronche, je suis sûr que personne ne m’aurait accepté. « Il a la gueule de l’autre, le fils du dictateur nord-coréen », qu’ils auraient été foutus de me sortir. Mais quand on voit deux clones se pointer avec la tête de mon père, alors là c’est Byzance, le tapis rouge déroulé dans toutes les grandes capitales et tous les projecteurs braqués ! Nous n’avons décidément pas droit au même traitement. Moi, on ne m’a jamais invité à la Maison-Blanche, et même quand je vais en Chine, il faut que je voyage incognito, histoire de ne pas trop attirer l’attention. Quant à être invité à un show télévisé, à part un documentaire sur la situation misérable de la population nord-coréenne ou l’ignominie de ses dirigeants, personne n’a rien à me proposer.

Et les Américains. Ces diables d’Américains. Je me demande bien ce qu’ils sont en train de préparer en ce moment. Ah ça, ils n’ont pas perdu de temps pour proposer l’asile politique aux deux clones. Ils ne ratent jamais une occasion. Ils étaient bien contents de pouvoir en rajouter une couche sur mon pays, de les inviter dans tous les coins, à parader comme des chefs d’Etat, et oubliant que je suis encore là. Mais maintenant, qu’est-ce qu’ils vont faire ? Ils sont bien fichus de mettre le nez dans nos affaires et, qui sait, peut-être même d’exiger un changement de régime. Tiens, je suis sûr qu’à cette heure, ils sont en train d’élaborer des plans d’attaque, ou je ne sais quelle autre connerie. C’est dans leurs habitudes. Quels casse-pieds ceux-là ! Ils n’ont vraiment rien d’autre à foutre que d’envahir les petites dictatures qui restent bien tranquilles. Parce que faut quand même rappeler que nous ne demandons rien à personne ! Que si on nous fout la paix, on n’a aucune raison d’emmerder qui que ce soit. Que la seule chose que je demande, c’est qu’on me laisse finir ma carrière de président tranquille, et passer le flambeau à mon père, en espérant qu’il ne joue pas les ingrats et me rende hommage d’une manière ou d’une autre. Mais ça, à Washington, ils ne l’ont visiblement pas encore compris.

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