Paris, Bruxelles, et le monde

March 27, 2016     
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Le terrorisme a de nouveau frappé l’Europe, cette fois à Bruxelles, à proximité de ses institutions supranationales. L’émotion ou la colère, légitimes, ont suscité des commentaires nombreux. Quelques éléments de Realpolitik méritent toutefois d’être rappelés.

1- En premier lieu, si l’Europe vit désormais en état d’alerte permanent, le phénomène est global et va le rester. Les attentats du 22 mars étaient certes les premiers de l’année 2016 sur le territoire de l’Union Européenne depuis ceux de Paris, le 13 novembre 2015. Mais plus de trente attaques terroristes ont été perpétrées dans le monde depuis le 1e janvier. D’Istanbul à Bamako en passant par Ouagadougou, Zliten (Tunisie), Peshawar ou Lahore (Pakistan), Grand Bassam (Côte d’Ivoire) ou Iskandariya (Irak), le phénomène est mondial. L’Etat Islamique a revendiqué beaucoup de ces actes récents, mais d’autres groupes ailleurs sont loin d’être en reste, comme Boko Haram ou Al Qaida. L’acte terroriste est devenu facile d’emploi dans notre monde, il est la réponse de groupes spécifiques aux appareils étatiques militairement plus puissants, et crier chaque fois à la stupeur est hélas à la fois illusoire et contreproductif. Tout comme il est contre-productif de traiter médiatiquement ces faits comme si les cibles occidentales étaient plus importantes que les autres, ou méritaient davantage de compassion.

2- Les actions terroristes ne sont ni aveugles, ni nihilistes. Elles ne sont pas aveugles car elles touchent des Etats faibles, et l’Europe, aux yeux des terroristes, en fait désormais partie. C’est une différence frappante avec le cas du 11 septembre 2001, qui en visant les Etats-Unis voulait à l’inverse porter un coup à une superpuissance réputée invincible. Plus précisément encore, les auteurs de ces actions envoient des messages à peine cryptés, en s’attaquant à des symboles plus ou moins subtils : des cafés fréquentés par une jeunesse urbaine plutôt aisée et surtout, multiculturelle ; des lieux de spectacles qui en eux-mêmes ou de par les groupes musicaux qui y jouent, peuvent donner lieu à une stigmatisation en lien (parfois grossier) avec le conflit israélo-palestinien ; des lieux de transports (métro, aéroport bruxellois) symboles supposés des institutions supranationales, et d’une globalisation marquée elle aussi par le multiculturalisme et l’échange entre populations. Ces actions sont encore moins nihilistes, dans la mesure où ceux qui les revendiquent sont porteurs d’un projet politique précis, luttent ailleurs pour des gains territoriaux (comme le groupe Etat Islamique), recrutent en ligne sur la base de ce projet, et de promesses dans l’au-delà. Plaquer ici le concept très occidental de nihilisme paraît donc inadapté.

3- Les attaques ne sont pas seulement non plus des représailles qui seraient infligées à des politiques étrangères précises : le phénomène est plus complexe. Certains intellectuels, dans le débat public, ont estimé que la France, le 13 novembre 2015, avait été frappée pour sa politique étrangère au Moyen-Orient et son interventionnisme militaire (notamment au Sahel). D’autres sont allés jusqu’à avancer (ce qui ne sera jamais confirmé ni infirmé) que Paris n’aurait pas été attaqué la France n’était pas intervenue en Syrie. Pourtant, l’Allemagne a dû elle aussi déjouer plusieurs attentats in extremis, et la malheureuse Belgique n’a pu y échapper : le moins que l’on puisse dire est que ces deux pays n’ont pas la même politique étrangère ni de défense que la France, ni au Moyen-Orient ni ailleurs. L’hypothèse simpliste d’attaques qui ne prendraient pour cibles que des comportements politiques spécifiques, doit donc être revue.

4- Néanmoins, on ne peut se satisfaire de la rhétorique utilisée par George W. Bush dans les années 2000 aux Etats-Unis, et répétée à l’envi en France après le 13 novembre, selon laquelle nous sommes attaqués « pour ce que nous sommes », et non « pour ce que nous faisons ». D’abord, on l’a déjà dit, parce que des villes, des communautés, sont visées également sous d’autres latitudes, qui n’ont rien à voir avec ce que « nous sommes » à Paris ou Bruxelles, sauf à faire preuve d’une singulière négation de l’autre. Ensuite parce que « nous » - les démocraties libérales – aspirons précisément à ce que nos actes soient en conformité avec notre identité politique. Certaines interventions militaires ou postures de politique étrangère sont menées (à bon escient ou pas) au nom de la démocratie ou des droits de l’homme. Comment distinguer alors ce que nous sommes de ce que nous faisons ? Enfin, parce que le contraire arrive aussi : ce que nous voulons faire n’est pas conforme à ce que nous voulons être. Ou, pour le dire autrement, certaines alliances, certaines complaisances diplomatiques (« ce que nous faisons », donc) peuvent paraître largement incompatibles avec « ce que nous sommes ». Et l’analyse de ces postures ou de ce « faire » là, doit être menée sans complaisance, plutôt que de relancer un (sous)débat sur le sein et le sollen.

5- L’Europe court aujourd’hui le risque d’une « étrange défaite » collective si elle persiste à s’auto-flageller, comme dans une sorte de diversion pour mieux éviter d’agir. On peut comprendre la stupeur, les larmes, les démonstrations de solidarité, les moments de recueillement, ou les initiatives qui rivalisent sur les réseaux sociaux pour capter, symboliser, représenter les épreuves qui viennent de frapper. On comprend plus difficilement le réflexe qui consiste à incriminer systématiquement immédiatement les gouvernements et même les sociétés des territoires frappés, le sien propre ou un autre (la politique étrangère française « fautive », la Belgique « naïve » ou « aveugle »…). On comprend surtout mal pourquoi les Européens, qui il y a encore peu rêvaient de constituer un acteur de poids dans les relations internationales, se contentent de substituer ces débats à l’action. Que l’on cherche à éviter les erreurs américaines de jadis en Afghanistan et surtout en Irak, est une chose : la réponse par le tout militaire a démontré ses impasses, et les plus éminents militaires européens le disent eux-mêmes. Que l’on n’y substitue pour l’heure aucune autre réponse de nature plus politique, plus concertée, en est une autre. Le temps de l’émotion et du débat est normal. Son prolongement indéfini est particulièrement inquiétant.

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