Quelle stratégie pour le Canada en Afrique?

QUERY | November 28, 2017     

Le Canada cherche Ă  devenir un acteur incontournable sur la scĂšne mondiale. Pour y arriver, il lui faudra passer en partie par l’Afrique – et cela sur trois vecteurs d’activitĂ©s.Le Canada cherche Ă  devenir un acteur incontournable sur la scĂšne mondiale. Pour y arriver, il lui faudra passer en partie par l’Afrique – et cela sur trois vecteurs d’activitĂ©s.

Le Canada doit repenser ses relations avec l’Afrique si le gouvernement de Justin Trudeau veut atteindre ses objectifs diplomatiques, Ă©conomiques et sĂ©curitaires. En effet, il sera difficile pour Ottawa de jouer un plus grand rĂŽle sur la scĂšne internationale et d’obtenir un siĂšge au Conseil de sĂ©curitĂ© de l’ONU, de diversifier son commerce international, ainsi que de lutter contre le terrorisme et le radicalisme, sans une nouvelle stratĂ©gie d’engagement avec les pays du continent africain.

L’action diplomatique est le premier Ă©lĂ©ment de cette stratĂ©gie d’engagement. Elle s’incarne de deux maniĂšres: une prĂ©sence physique, sur le terrain, et une relation soutenue avec les dirigeants du continent. Mais si l’échange de messages Ă©lectroniques et la vidĂ©oconfĂ©rence sont les moyens de communication privilĂ©giĂ©s en Occident, les Africains aiment toujours le contact physique, la rencontre et la conversation. Depuis une dizaine d’annĂ©es, l’empreinte diplomatique du Canada en Afrique s’efface. Le nombre d’ambassades et de missions est passĂ© de 26 Ă  21 sur un continent qui compte 54 pays. Les budgets sont rĂ©duits, les chancelleries sont microscopiques. Or, plusieurs puissances Ă©trangĂšres renforcent leur prĂ©sence diplomatique. La Turquie a maintenant 40 ambassades en Afrique, la CorĂ©e du Sud 22, et la NorvĂšge, un pays de cinq millions d’habitants, en concurrence avec le Canada pour un siĂšge au Conseil de sĂ©curitĂ© pour la pĂ©riode 2020-2021, en compte 19 et prĂ©voit en ouvrir deux autres dans les prochains mois. Bien entendu, ouvrir une mission est un geste coĂ»teux, mais il n’est pas toujours nĂ©cessaire d’acquĂ©rir un bĂątiment pour l’y installer. Il est possible de partager des locaux. Au Mali, la chancellerie canadienne a longtemps accueilli la mission diplomatique britannique. Au Cambodge, ce sont les Britanniques qui accueillent maintenant les diplomates canadiens.

Les politiciens canadiens doivent aller Ă  la rencontre des Africains s’ils veulent que le Canada soit pris au sĂ©rieux. Le premier ministre et ses ministres doivent multiplier les visites sur le continent. À Ottawa, on ne semble pas, jusqu’ici, avoir suffisamment apprĂ©ciĂ© l’importance des rencontres. En 2016, Justin Trudeau a dĂ©clinĂ© une invitation Ă  prononcer un discours lors du sommet des chefs d’État de l’Union africaine Ă  Kigali, au Rwanda. En 2017, il n’a pas Ă©tĂ© invitĂ©. À ce jour, il s’est rendu au Liberia et Ă  Madagascar. Plusieurs de ses ministres, ceux des Affaires Ă©trangĂšres, de la DĂ©fense et du DĂ©veloppement international en particulier, ont Ă©tĂ© plus assidus. Toutefois, cela ne demeure pas suffisant. Le Canada fait face Ă  des concurrents qui s’activent et certains ont mĂȘme dĂ©cidĂ© de suivre la pratique française des sommets France-Afrique. Ainsi, la Chine, l’Inde, le Japon et les États-Unis organisent rĂ©guliĂšrement ce type de sommet oĂč le chef du pays hĂŽte prend le temps de rencontrer un Ă  un chaque dirigeant africain. De son cĂŽtĂ©, IsraĂ«l travaille Ă  organiser un sommet avec ses partenaires africains pour traiter de questions d’investissements et de sĂ©curitĂ©, mais aussi de la candidature de l’État hĂ©breu au Conseil de sĂ©curitĂ© pour la pĂ©riode 2019-2020. IsraĂ«l comprend bien que chaque vote compte dans cette dĂ©licate dĂ©marche diplomatique. Le Canada ne peut donc rester sur le bord du chemin. Il doit se montrer ambitieux et viser Ă  l’organisation d’un sommet similaire. Ouvrir des ambassades, multiplier les visites des dirigeants canadiens, nouer des contacts directs et rĂ©guliers avec les leaders africains – ce sont les outils d’une action Ă  court, moyen et long terme qui permettra au Canada de prendre sa place sur le continent et d’étendre son influence en Afrique et dans le monde.

Le deuxiĂšme Ă©lĂ©ment de cette stratĂ©gie d’engagement est le renforcement de la prĂ©sence Ă©conomique. La volontĂ© du prĂ©sident amĂ©ricain Donald Trump Ă  vouloir revoir de fond en comble l’Accord de libre-Ă©change nord-amĂ©ricain a rĂ©vĂ©lĂ© l’étendue de la dĂ©pendance du Canada envers les États-Unis et l’étroitesse de sa marge de manƓuvre sur la scĂšne internationale. Les Canadiens se sont habituĂ©s Ă  la confortable relation avec leurs voisins du sud et n’ont pas fait beaucoup d’efforts pour diversifier leurs relations Ă©conomiques avec le reste du monde. Il y a plus de 40 ans, le premier ministre Pierre Elliott Trudeau avait explorĂ©, en vain, de telles options commerciales. Son fils, Justin, semble comprendre l’importance stratĂ©gique de la diversification. Quelques mois avant son Ă©lection en octobre 2015, il avait tirĂ© la sonnette d’alarme. Au cours d’un discours sur les relations canado-amĂ©ricaines, Justin Trudeau, alors chef du Parti libĂ©ral, admettait que le temps Ă©tait venu pour le Canada de «renforcer davantage [ses] liens avec les marchĂ©s mondiaux florissants, particuliĂšrement en Asie et en Afrique».

Il faut maintenant passer de la parole aux actes. La prĂ©sence Ă©conomique canadienne en Afrique se limite essentiellement au secteur de l’exploration et de l’extraction miniĂšre, pĂ©troliĂšre et gaziĂšre. Les compagnies canadiennes sont prĂ©sentes dans 43 des 54 pays du continent. À titre d’exemples, Sherritt International participe Ă  un consortium qui a investi neuf milliards de dollars Ă  Madagascar dans l’exploitation du nickel et a crĂ©Ă© 7 500 emplois. Iamgold est prĂ©sente dans les mines d’or au Burkina Faso et au Mali. First Quantum Minerals exploite une grande mine de cuivre en Zambie. Cette prĂ©sence est un atout qu’il ne faut pas nĂ©gliger. Toutefois, selon le rapport 2017 de la Banque africaine de dĂ©veloppement (BAD) sur les perspectives Ă©conomiques du continent, la croissance africaine repose moins sur les ressources naturelles et est de plus en plus favorisĂ©e par l’amĂ©lioration de l’environnement des affaires et de la gouvernance macroĂ©conomique. La diversification de l’économie et la croissance de la classe moyenne africaine demandent des investissements massifs dans plusieurs secteurs d’activitĂ©s: infrastructures, technologies de l’information et des communications, Ă©nergie, agroalimentaire, transport et hĂŽtellerie.

Il est frappant que le Canada soit absent de presque tous ces secteurs. Pourtant, le savoir-faire canadien est reconnu dans plusieurs d’entre eux. Prenons l’agroalimentaire. Le problĂšme liĂ© Ă  la nourriture en Afrique demeure l’une des cinq prioritĂ©s de la BAD pour la prochaine dĂ©cennie. L’objectif est de contribuer Ă  Ă©liminer l’extrĂȘme pauvretĂ© et la malnutrition, Ă  mettre un terme Ă  la dĂ©pendance aux importations, faire de l’Afrique un exportateur net de produits alimentaires et accĂ©lĂ©rer l’industrialisation de ce secteur. Le Canada peut certes trouver sa place dans ce plan de revitalisation de l’agriculture africaine. D’ailleurs, le ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres a lancĂ© un projet visant Ă  tracer le portrait des compĂ©tences et de l’expertise du Canada dans le secteur de l’agroalimentaire en Afrique, qui engloberait Ă  la fois le secteur privĂ©, les provinces et la communautĂ© technoscientifique. Des entreprises canadiennes (Richardson International, pour le blĂ©, ou Saskcan Pulse Trading, pour les lĂ©gumineuses) exportent dĂ©jĂ  leurs produits en grande quantitĂ© vers plusieurs pays africains. Cependant, il existe de nombreuses possibilitĂ©s d’investissement dans la transformation, l’entreposage et le transport de produits agricoles en Afrique. Le continent a un besoin urgent d’infrastructures agricoles qui lui permettraient de limiter les pertes et d’arrĂȘter l’énorme gaspillage de produits agricoles. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’Afrique perdrait jusqu’à 20 pour cent de sa production de cĂ©rĂ©ales. Ce projet de cartographie des ressources canadiennes est la voie Ă  suivre dans d’autres secteurs, comme les infrastructures, l’énergie et les transports.

Le troisiĂšme et dernier Ă©lĂ©ment de cette stratĂ©gie d’engagement est l’aspect sĂ©curitaire. Si le Canada veut profiter de la croissance Ă©conomique de l’Afrique et Ă©tendre son influence sur la scĂšne internationale, il a tout intĂ©rĂȘt Ă  participer au rĂšglement des conflits sur ce continent. L’Afrique concentre le plus grand nombre de conflits et de crises sur la planĂšte et accueille prĂ©sentement huit des 15 opĂ©rations de paix de l’ONU, sept missions de paix militaires et civiles de l’Union europĂ©enne, et une mission de l’Union africaine. Depuis l’éclatement du conflit dans l’est de la RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo en 1996, qualifiĂ© de «premiĂšre guerre mondiale africaine», un pays africain sur deux a Ă©tĂ© touchĂ© par des guerres, des activitĂ©s terroristes ou des conflits politiques violents. Les zones les plus touchĂ©es sont la bande sahĂ©lienne qui s’étire du SĂ©nĂ©gal Ă  la Somalie, et une partie de l’Afrique tropicale de l’Ouest et centrale. Les conflits et les activitĂ©s terroristes dĂ©stabilisent certains États africains dĂ©jĂ  fragiles et jettent sur les routes de l’exil des centaines de milliers de migrants, avec une bonne partie qui se retrouve sur les cĂŽtes de l’Europe. Il faut noter que l’Union africaine dispose de trĂšs peu de moyens pour stabiliser le continent. Enfin, les Canadiens sont maintenant victimes de ces conflits: depuis le dĂ©but 2016, huit ressortissants canadiens ont Ă©tĂ© tuĂ©s dans des attentats terroristes Ă  Ouagadougou, au Burkina Faso.

Justin Trudeau a annoncĂ© l’an dernier le retour du Canada dans les opĂ©rations de paix. Un ambitieux plan de financement et de dĂ©ploiement a Ă©tĂ© dĂ©voilĂ©. Ainsi, le Canada est prĂȘt Ă  mobiliser jusqu’à 600 militaires et 150 policiers dans des opĂ©rations de l’ONU et Ă  fournir du matĂ©riel spĂ©cialisĂ©. Le ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres s’est dotĂ© d’une enveloppe annuelle de 150 millions de dollars canadiens pour les trois prochaines annĂ©es afin de financer des initiatives de paix et de sĂ©curitĂ© ciblant les États fragiles, la protection des femmes et des filles, ainsi que le renforcement des organisations rĂ©gionales de paix et de sĂ©curitĂ©. Si, sur le papier, le plan canadien a Ă©tĂ© bien accueilli par l’ONU, le gouvernement tarde Ă  le mettre en Ɠuvre. L’ONU cherche de nouveaux pays pour contribuer Ă  l’envoi de troupes au Mali et en RĂ©publique centrafricaine, et les alliĂ©s europĂ©ens du Canada dĂ©jĂ  sur place attendent avec impatience la contribution d’Ottawa.

L’absence du Canada dans les opĂ©rations de paix et les missions de contre-terrorisme en Afrique est une erreur gĂ©opolitique. L’insĂ©curitĂ© sur ce continent ne peut qu’avoir des effets nĂ©fastes sur la sĂ©curitĂ© de l’Europe et sur celle de l’AmĂ©rique du nord. Et il n’est pas passĂ© inaperçu aux yeux des observateurs les plus avertis sur les questions de sĂ©curitĂ© en Afrique que le Canada se retrouve aujourd’hui dans la situation absurde oĂč des Casques bleus chinois et des forces antiterroristes françaises et amĂ©ricaines stabilisent des pays – Mali, Niger, RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo – oĂč les miniĂšres canadiennes sont installĂ©es et prospĂšrent. Le Canada doit prendre ses responsabilitĂ©s et remplir sa part. Des risques associĂ©s au dĂ©ploiement de militaires demeurent nĂ©anmoins prĂ©sents. La rĂ©gion du Sahel, en particulier, pose de nombreux dangers pour les forces internationales. Ces risques restent pourtant limitĂ©s, car les pays occidentaux engagĂ©s dans les opĂ©rations de paix ou dans les missions antiterroristes au Sahel ont dĂ©veloppĂ© des mesures de sĂ©curitĂ© et de protection limitant grandement les pertes.

En Afrique, le Canada n’est pas en terre inconnue. Il y a des racines profondes. Ses missionnaires, ses coopĂ©rants, ses industriels, ses diplomates et ses militaires y ont tracĂ© des sillons depuis la fin du 19e siĂšcle. Ils y ont bĂąti des collĂšges et des universitĂ©s, creusĂ© des puits et des mines, construit des routes et des monuments, maintenu la paix et, parfois, fait la guerre. Il y a risque que cette prĂ©sence s’efface lentement Ă  cause du dĂ©sintĂ©rĂȘt des Ă©lites d’Ottawa. Or, le Canada cherche Ă  devenir un joueur international, un acteur incontournable sur la scĂšne mondiale. Pour y arriver, il lui faudra passer en partie par l’Afrique.

bioline

Jocelyn Coulon est chercheur au Centre d’études et de recherches de l’UniversitĂ© de MontrĂ©al (CERIUM). Il a Ă©tĂ© conseiller politique principal du ministre canadien des Affaires Ă©trangĂšres en 2016-2017.

(PHOTOGRAPHIE: LA PRESSE CANADIENNE / EPA / ANDREW GOMBERT)

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