Les grandes leçons du Printemps arabe

FEATURES | March 11, 2015     

Les grandes leçons du Printemps arabeIl y en a cinq, dont l’essentiel prĂŽne une dynamique rĂ©gionale plus endogĂšne, patiente, pacifique et inclusive, doublĂ©e d’une vision stratĂ©gique claire

À l’exception de la Tunisie, oĂč persiste encore l’espoir d’une dĂ©mocratisation rĂ©ussie, le Printemps arabe s’est manifestement soldĂ© par un Ă©chec. L’espoir d’une Égypte nouvelle s’est dissipĂ© aussitĂŽt que l’incurie des nouvelles forces politiques (laĂŻques et islamistes) a favorisĂ© le retour de la dictature militaire. Aujourd’hui, les Égyptiens subissent des pratiques autoritaires encore plus brutales que celles subies sous le rĂ©gime de Moubarak. En Libye, la violence ayant jouĂ© un rĂŽle primordial dans le changement de rĂ©gime, l’entreprise de rĂ©forme Ă©tait compromise dĂšs le dĂ©but. Plus de trois ans aprĂšs la chute de Kadhafi, le pays se trouve au bord de l’implosion. En Syrie, la brutalitĂ© du rĂ©gime et la militarisation de la contestation ont plongĂ© le pays dans une guerre civile dĂ©vastatrice et ont provoquĂ© une catastrophe humanitaire de grande ampleur: des centaines de milliers de morts, des millions de rĂ©fugiĂ©s et des crimes de guerre abominables. Plus grave encore, alors que le Printemps arabe promettait l’ouverture d’une page historique post-islamiste, de vastes territoires Ă  cheval entre la Syrie et l’Irak sont passĂ©s sous le contrĂŽle de groupes extrĂ©mistes meurtriers. Le recrutement de combattants Ă©trangers dans la rĂ©gion, notamment des combattants occidentaux, a portĂ© l’onde de choc jusqu’en Europe et en AmĂ©rique du Nord.

De cet Ă©chec, on peut tirer des leçons pour l’avenir en s’appuyant d’abord sur les conditions qui ont permis au Printemps arabe de se produire. Comme l’a trĂšs tĂŽt notĂ© Eva Bellin dans une Ă©tude sur les premiers succĂšs du Printemps arabe, les forces armĂ©es ont jouĂ© un rĂŽle dĂ©terminant dans le rĂ©sultat initial des soulĂšvements. En Tunisie et en Égypte, la professionnalisation des forces armĂ©es avait permis aux prĂ©sidents Ben Ali et Moubarak de limiter leur influence politique. Mais cette mĂȘme professionnalisation a sĂ©parĂ© leur sort, dĂ©sormais liĂ© Ă  la survie de l’État, du sort des deux prĂ©sidents. Si bien que lorsque la pression populaire les a forcĂ©es Ă  prendre une dĂ©cision lourde de consĂ©quences, elles se sont rangĂ©es du cĂŽtĂ© des manifestants. En revanche, les forces armĂ©es libyennes et syriennes Ă©tant de nature patrimoniale, elles devaient servir le pouvoir d’un seul homme ou d’un seul groupe. Leur sort Ă©tait intimement liĂ© Ă  celui de Khadafi et du clan Assad. Les manifestants Ă©taient par consĂ©quent vus comme une menace existentielle – pas seulement pour la tĂȘte du rĂ©gime, mais pour les forces armĂ©es elles-mĂȘmes. Les militaires se sont donc engagĂ©s dans une rĂ©pression sans retenue.

Toujours selon Bellin, plusieurs autres facteurs ont contribuĂ© Ă  forcer le choix des forces armĂ©es professionnelles en faveur des manifestants. L’ampleur des manifestations et leur caractĂšre pacifique ĂŽtaient toute lĂ©gitimitĂ© Ă  la rĂ©pression voulue par les prĂ©sidents tunisien et Ă©gyptien. Le prĂ©texte de l’extrĂ©misme religieux ne pouvait ĂȘtre Ă©voquĂ© non plus, car les islamistes n’étaient clairement pas derriĂšre le dĂ©clenchement de la contestation. Les slogans «post-idĂ©ologiques», donc inclusifs, scandĂ©s par les manifestants ont par ailleurs permis de transcender les clivages politiques, ethniques et religieux, amplifiant par-lĂ  mĂȘme la mobilisation populaire. Enfin, en l’absence d’une implication Ă©trangĂšre, le Printemps arabe s’est dĂ©roulĂ© selon une dynamique endogĂšne et lĂ©gitime qui a rendu inaudible la rhĂ©torique du complot ourdi de l’étranger.

Quels sont les leçons à retenir? Il y en a cinq.

PremiĂšrement, dans le monde arabe, la violence ne peut pas conduire Ă  un changement dĂ©mocratique. La violence se situe au cƓur du dispositif sur lequel reposent les rĂ©gimes autoritaires de la rĂ©gion. Elle reprĂ©sente aussi le moyen privilĂ©giĂ© des groupes islamistes radicaux. L’abandon de la voie pacifique – d’abord en Libye – a eu une double consĂ©quence nĂ©faste. D’une part, elle a lĂ©gitimĂ© le recours des rĂ©gimes Ă  la rĂ©pression. D’autre part, elle a ouvert la voie aux islamistes radicaux qui ont ainsi pu recourir Ă  la violence, se prĂ©valant des aspects les plus extrĂȘmes de leur idĂ©ologie. Parce qu’elle a lĂ©gitimĂ© la violence comme moyen de contestation politique, l’intervention de l’OTAN en Libye reprĂ©sente le point d’inflexion malheureux du Printemps arabe. Or, c’est bien la non-violence qui avait initialement dotĂ© les soulĂšvements d’une identitĂ© propre, en rupture avec la rhĂ©torique rĂ©volutionnaire de l’islamisme radical. La guerre civile en Syrie peut s’expliquer en partie par la volontĂ© de l’opposition syrienne de reproduire le scĂ©nario libyen. Mais comme en Libye, la militarisation du soulĂšvement syrien a conduit au chaos.

L’irruption de la violence dans le Printemps arabe a aussi eu des rĂ©percussions en Égypte. Les FrĂšres musulmans Ă©gyptiens ont radicalement changĂ© de stratĂ©gie Ă  la suite de l’intervention militaire en Libye. Ils ont substituĂ© une franche volontĂ© de domination et d’exclusion au discours modĂ©rĂ© qu’ils tenaient auparavant sur le respect des libertĂ©s et du pluralisme. Ne rĂ©alisant pas qu’ils commettaient une grave erreur de jugement, ils ont interprĂ©tĂ© l’intervention en Libye comme la preuve que l’Occident s’accommoderait bien d’un ordre islamiste rĂ©gional pour peu que de leur cĂŽtĂ© ils rĂ©ussissent Ă  vĂ©hiculer un message de modĂ©ration dans les mĂ©dias Ă©trangers. Ils ne se sentaient plus obligĂ©s de prĂȘter attention aux forces politiques locales qui apprĂ©hendaient leur dĂ©rive autoritaire.

DeuxiĂšmement, comme en tĂ©moigne l’expĂ©rience tunisienne, le changement dĂ©mocratique a pour condition nĂ©cessaire l’inclusion systĂ©matique de toutes les forces politiques, y compris celles dont l’idĂ©ologie ou les intĂ©rĂȘts premiers ne sont pas de nature dĂ©mocratique et inclusive. Dans le monde arabe, ces forces sont les islamistes et les militaires. L’action politique pacifique demeure le meilleur moyen de maintenir la pression simultanĂ©ment sur les uns et sur les autres. Par souci de transition ordonnĂ©e, les forces armĂ©es et les islamistes doivent prendre part au processus de changement; les premiĂšres parce qu’elles reprĂ©sentent le principal pilier sur lequel s’appuient les rĂ©gimes en dernier ressort; les seconds parce qu’ils reprĂ©sentent une sensibilitĂ© politique bien rĂ©elle dans la rĂ©gion.

Le Printemps arabe a clairement montrĂ© que l’action non-violente permet de gagner les forces armĂ©es Ă  la cause du changement et de forcer les islamistes Ă  moduler leurs objectifs en fonction de ce qui est tolĂ©rable dans un systĂšme dĂ©mocratique. VoilĂ  pourquoi il fallait se garder de faire basculer le mouvement dans la violence. Dans le monde arabe, la non-violence n’est pas uniquement ni primordialement un choix moral. La non-violence est un choix Ă©minemment stratĂ©gique, surtout face Ă  la rĂ©pression. Car, encore une fois, rĂ©pondre Ă  la rĂ©pression par la violence ou l’intervention militaire Ă©trangĂšre revient Ă  transformer la scĂšne politique en affrontement entre les forces de tel ou tel rĂ©gime et celles de l’islamisme radical. Or, l’objectif premier est de parvenir exactement au contraire de l’impasse que reprĂ©sente le choix factice entre dictature et thĂ©ocratie, entre autoritarisme et totalitarisme.

Pour l’opposition libyenne et syrienne, l’alternative Ă  la violence aurait Ă©tĂ© de capitaliser sur l’affaiblissement des rĂ©gimes et sur la prudence initiale des islamistes, d’arracher un maximum de concessions tant aux rĂ©gimes qu’aux islamistes, et de maintenir la pression en vue du changement Ă  venir. Les rĂ©gimes ne seraient certainement pas tombĂ©s et les islamistes n’auraient pas abandonnĂ© ce que leur idĂ©ologie comporte de plus inacceptable, mais les jalons d’un changement futur inĂ©luctable auraient Ă©tĂ© jetĂ©s alors que la logique autoritaire ou thĂ©ocratique aurait Ă©tĂ© maintenue en position nettement moins confortable qu’elle ne l’est aujourd’hui. Et plus important que tout, des centaines de milliers de vies humaines auraient Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©es.

TroisiĂšmement, la lutte contre la dictature exige que la dĂ©mocratie soit vue comme une fin en soi, non comme un moyen. Lorsqu’elle est rĂ©duite Ă  un simple moyen d’accĂ©der au pouvoir, la dĂ©mocratie est dite illibĂ©rale. La dĂ©mocratie illibĂ©rale est un systĂšme qui puise sa lĂ©gitimitĂ© dans les Ă©lections dĂ©mocratiques, mais dont les pratiques sont fondamentalement antidĂ©mocratiques; elles visent Ă  monopoliser toutes les institutions de l’État Ă  des fins idĂ©ologiques. C’est pourquoi l’opposition Ă  un rĂ©gime dictatorial n’est pas suffisante si elle ne repose pas sur la vision claire d’un systĂšme inclusif dans lequel le pluralisme et la sĂ©paration des pouvoirs sont garantis. La dĂ©mocratie vue comme une fin en soi comporte ainsi la logique de sa propre reproduction sans que cela ne dĂ©pende de la volontĂ© d’une force politique particuliĂšre.

Contrairement Ă  leurs homologues tunisiens, les islamistes Ă©gyptiens n’ont pas su nĂ©gocier leur parcours durant la parenthĂšse dĂ©mocratique en Égypte. Leur maladresse a montrĂ© qu’ils ne reconnaissaient de la dĂ©mocratie que le systĂšme Ă©lectoral; et encore, uniquement parce qu’il leur Ă©tait favorable. La constitution qu’ils ont rĂ©digĂ©e seuls, sans Ă©gard aux objections de la classe politique et de la sociĂ©tĂ© civile, confĂ©rait Ă  une autoritĂ© religieuse non-Ă©lue un droit de regard et de censure sur les lois futures. Ils ont par ailleurs cherchĂ© Ă  politiser la justice et l’administration publique, ce qui devait empĂȘcher le dĂ©veloppement d’un systĂšme institutionnel garantissant l’autonomie de la justice et la neutralitĂ© de l’administration. Par ces pratiques ils se sont littĂ©ralement aliĂ©nĂ© toutes les autres forces politiques, offrant aux militaires l’occasion inespĂ©rĂ©e de revenir au pouvoir par la force. Aujourd’hui, l’Égypte vit de nouveau sous un rĂ©gime militaire particuliĂšrement brutal.

Les FrĂšres musulmans se sont trompĂ©s sur deux registres. Ils ont d’abord pensĂ© qu’ils avaient dĂ©finitivement neutralisĂ© les forces armĂ©es en Ă©cartant l’ancien Ă©tat-major grĂące au soutien des forces rĂ©volutionnaires laĂŻques. Or, le chef d’état-major qu’ils ont nommĂ© est celui qui les a finalement renversĂ©s. D’autre part, ils ont cru Ă  tort que la mise Ă  l’écart des forces armĂ©es leur permettait dĂ©sormais de marginaliser les forces rĂ©volutionnaires qui leur avaient pourtant permis d’accĂ©der au pouvoir. Ils n’ont pas compris que la seule lĂ©gitimitĂ© Ă©lectorale n’était pas suffisante pour empĂȘcher une alliance contre-nature entre les forces rĂ©volutionnaires et les forces armĂ©es. Le soutien de la Turquie et du Qatar les a confortĂ©s dans leurs convictions et les a poussĂ©s Ă  persister dans l’erreur. La Turquie offrait par ailleurs le modĂšle d’une dĂ©mocratie illibĂ©rale basculant dans l’autoritarisme par la manipulation des principes dĂ©mocratiques. Mais ce que les islamistes turcs avaient accompli en une dĂ©cennie dans un climat de maturitĂ© politique plus avancĂ©e, les FrĂšres musulmans ont cherchĂ© Ă  reproduire en quelques mois dans un contexte rĂ©volutionnaire dont ils n’avaient pas le monopole.

QuatriĂšmement, la diversitĂ© religieuse, ethnique et idĂ©ologique est un fait au Moyen-Orient. La nier revient Ă  Ă©riger l’exclusion en programme politique et courir le fĂącheux risque de dĂ©truire un pays en entier comme ce fut le cas en Syrie. Certes, les clivages ethniques et religieux n’étaient pas Ă  l’origine du soulĂšvement syrien, mais la militarisation du conflit et l’émergence de groupes armĂ©s islamistes sunnites, fermĂ©s Ă  tout autre groupe, ont permis au gouvernement syrien de jouer Ă  son tour la carte ethnique, religieuse et idĂ©ologique pour justifier sa propre violence. Quatre ans plus tard, la Syrie est en ruines.

L’opposition syrienne s’est trĂšs vite laissĂ©e dominer par un seul groupe ethnique, religieux et idĂ©ologique, devenant ainsi le miroir d’un rĂ©gime qu’elle prĂ©tendait combattre. Le peu d’égard au sort des minoritĂ©s en Syrie tĂ©moigne d’un manque de responsabilitĂ© dont la gravitĂ© n’a d’égale que l’irresponsabilitĂ© du rĂ©gime. Si bien que partout dans le monde, le scepticisme s’est emparĂ© des esprits quant Ă  l’avenir de la Syrie et de la rĂ©gion en cas de chute du rĂ©gime. Plus gĂ©nĂ©ralement, s’opposer Ă  une dictature ne saurait justifier l’économie d’une rĂ©flexion stratĂ©gique sur une vision inclusive de l’avenir. Si l’objectif est de construire un systĂšme juste, en rupture avec l’autoritarisme contestĂ©, la taille du plus grand groupe ethnique, religieux ou idĂ©ologique n’est pas une source de lĂ©gitimitĂ© suffisante pour dĂ©terminer la nature de l’État. Dans le meilleur des cas, l’illusion de justice associĂ©e Ă  la loi du nombre a toutes les chances de conduire Ă  une dĂ©mocratie illibĂ©rale – dans le pire des cas, aux affres de la guerre civile intercommunautaire. En Syrie, le rĂ©fĂ©rent thĂ©ocratique et totalitaire des forces qui sĂ©vissent sur le terrain ne laisse planer aucun doute sur leurs intentions – des intentions trĂšs Ă©loignĂ©es des idĂ©aux exprimĂ©s Ă  l’origine dans les slogans post-idĂ©ologiques et inclusifs du Printemps arabe.

Enfin cinquiĂšmement, l’influence extĂ©rieure occidentale (États-Unis et Europe) et rĂ©gionale (Iran, Turquie et Arabie Saoudite) fait partie du problĂšme plutĂŽt que de la solution. Cette influence est encore plus nocive lorsqu’elle se traduit par une action armĂ©e comme en Libye ou par le soutien Ă  la violence comme en Syrie. AprĂšs l’invasion de l’Irak en 2003 et ses consĂ©quences dĂ©sastreuses, seul un excĂšs de crĂ©dulitĂ© ou un profond cynisme pouvait laisser croire que l’action militaire pourrait conduire Ă  un changement positif dans la rĂ©gion. Encore une fois, les forces locales qui affectionnent le recours systĂ©matique Ă  la violence et qui sont les premiĂšres Ă  bĂ©nĂ©ficier des interventions Ă©trangĂšres, ne sont pas motivĂ©es par une volontĂ© de dĂ©mocratisation. Leur objectif est d’instaurer une thĂ©ocratie aux relents totalitaires.

Les motivations des puissances occidentales dans l’affaire libyenne sont matiĂšre Ă  dĂ©bat. Du fait que la mission autorisĂ©e par l’ONU (une zone d’exclusion aĂ©rienne) se soit transformĂ©e en changement de rĂ©gime, d’aucuns doutent que les motivations de l’Occident et de ses alliĂ©s dans la rĂ©gion aient Ă©tĂ© d’ordre moral ou lĂ©gal. Il est fort probable que des calculs politiques Ă©troits aient jouĂ© le rĂŽle le plus dĂ©terminant. La situation actuelle de la Libye permet d’affirmer en toute lĂ©gitimitĂ© que le sens de la responsabilitĂ© a fait dĂ©faut Ă  la rĂ©flexion qui a prĂ©cĂ©dĂ© l’intervention; les consĂ©quences tout Ă  fait prĂ©visibles n’ont pas Ă©tĂ© prises en considĂ©ration. La Libye est aujourd’hui un pays dĂ©chirĂ©, en proie Ă  une guerre civile meurtriĂšre, oĂč les clivages ethniques et idĂ©ologiques sont tellement profonds qu’un retour rapide Ă  la stabilitĂ© semble pour le moment hors de portĂ©e. Plus alarmant encore, les nombreuses milices, dont les plus importantes ne cachent pas leur extrĂ©misme religieux, ne sont pas les seules Ă  vouloir dominer le pays. Dans le sud vient de se former une nouvelle milice associĂ©e au groupe dit État Islamique en Irak et au Levant (Daech).

L’intervention en Libye a non seulement lĂ©gitimĂ© la militarisation du Printemps arabe, faisant ainsi basculer le rapport de forces rĂ©gional en faveur des islamistes; elle a Ă©galement invitĂ© des acteurs rĂ©gionaux comme la Turquie, le Qatar, l’Arabie Saoudite et l’Iran Ă  prĂ©tendre au statut d’hĂ©gĂ©mon rĂ©gional. Avant la guerre en Libye, la Turquie et le Qatar faisaient preuve de prudence; le soutien qu’ils exprimaient au soulĂšvement n’avait pas de connotation idĂ©ologique. AprĂšs la guerre, cette prudence a cĂ©dĂ© le pas au pari risquĂ© de voir des changements de rĂ©gimes se succĂ©der dans la rĂ©gion avec prise de pouvoir par les FrĂšres musulmans. Le gouvernement turc, par nostalgie ouvertement revendiquĂ©e des gloires de l’Empire Ottoman, et l’Émir du Qatar, par ambition personnelle, espĂ©raient tous deux rĂ©gner sur un ordre rĂ©gional islamiste. Les consĂ©quences catastrophiques de ce pari montrent bien que le sens de la responsabilitĂ© a fait cruellement dĂ©faut aux deux pays.

Turcs et Qataris, au mĂȘme titre que l’opposition syrienne et les FrĂšres musulmans Ă©gyptiens, ont fait la mĂȘme erreur de penser qu’à la faveur de l’intervention en Libye, l’Occident allait accueillir favorablement ce nouvel ordre rĂ©gional. Ils ont donc cru bon d’encourager la militarisation de la contestation en Syrie afin d’accĂ©lĂ©rer la reproduction du scĂ©nario libyen. L’espoir, partagĂ© par la France et le Royaume-Uni, Ă©tait que l’escalade du conflit finisse par convaincre les AmĂ©ricains de lancer une opĂ©ration de changement de rĂ©gime. Cela ne s’est jamais produit. Sur le terrain, les groupes armĂ©s les plus extrĂ©mistes se sont emparĂ©s du conflit selon une logique qui leur Ă©tait propre. Et c’est prĂ©cisĂ©ment cette montĂ©e en puissance de l’extrĂ©misme en Syrie, conjuguĂ©e Ă  la politique d’exclusion mise en Ɠuvre en Irak, qui a redonnĂ© vie aux groupes extrĂ©mistes irakiens, le tout culminant dans la crĂ©ation de Daech.

L’ordre que la Turquie et le Qatar souhaitaient instaurer ne convenait ni Ă  l’Arabie Saoudite ni Ă  l’Iran. L’influence rĂ©gionale de l’Arabie Saoudite Ă©tait sĂ©rieusement menacĂ©e par le Printemps arabe dans la mesure oĂč le mouvement Ă©chappait totalement Ă  son contrĂŽle. La militarisation des soulĂšvements a cependant permis Ă  l’Arabie Saoudite de se repositionner comme acteur principal. La politique mise en Ɠuvre depuis des dĂ©cennies Ă©tait de nouveau Ă  l’ordre du jour: soutien aux rĂ©gimes autoritaires qui acceptent l’influence saoudienne (l’Égypte de l’aprĂšs-coup d’État) et instrumentalisation des groupes salafistes extrĂ©mistes dans les pays dirigĂ©s par des rĂ©gimes rivaux (la Syrie). De son cĂŽtĂ©, l’Iran ne pouvait tolĂ©rer la chute d’un alliĂ© aussi prĂ©cieux que la Syrie d’Assad, pas plus qu’il ne pouvait supporter une dĂ©stabilisation interne de son propre rĂ©gime par contagion du Printemps arabe. Le rĂŽle militaire que l’Iran a jouĂ© dans la guerre civile syrienne relĂšve d’abord et avant tout des rapports de force rĂ©gionaux et d’un souci de politique domestique.

On peut donc comprendre pourquoi l’opposition syrienne a eu tort de remettre le sort du soulĂšvement entre les mains de puissances Ă©trangĂšres. Ce fut une erreur stratĂ©gique considĂ©rable que d’avoir rĂ©gionalisĂ© puis internationalisĂ© le conflit. Les États qui se sont impliquĂ©s d’une maniĂšre ou d’une autre dans la guerre civile en Syrie Ă©taient motivĂ©s par des intĂ©rĂȘts trop divergents pour que le conflit ne se transforme pas en guerre par procuration – une guerre dans laquelle la vie dĂ©vastĂ©e des Syriens ne devait figurer comme prioritĂ© sur aucun agenda.

En somme, le Printemps arabe a montrĂ© qu’en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, des pans entiers de la sociĂ©tĂ© dĂ©sirent un changement ordonnĂ© vers des systĂšmes pluralistes et inclusifs – mais aussi que dans ces mĂȘmes sociĂ©tĂ©s, des forces d’inertie non-nĂ©gligeables, voire significatives, demeurent Ă  l’Ɠuvre. Il n’est pas impossible de neutraliser ces forces. Pour y parvenir, il est nĂ©cessaire d’éviter les termes du dĂ©bat et de l’action qui leur sont favorables, prĂ©cisĂ©ment la violence et l’exclusion. Seule une dynamique endogĂšne, patiente, pacifique et inclusive, doublĂ©e d’une vision stratĂ©gique claire, un sens prononcĂ© de la responsabilitĂ© et une reconnaissance de la rĂ©alitĂ© objective du terrain, peut conduire au changement tant souhaitĂ©.

bioline

Miloud Chennoufi est professeur adjoint de relations internationales au CollĂšge des Forces canadiennes.

(ILLUSTRATION: EMMANUEL POLANCO)

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