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Quelle Europe après le Brexit?

Fall / Winter 2016 Query

Quelle Europe après le Brexit?

Vers une Union repensée pour assurer la pérennité du mode de vie européen dans le monde de demain

Le Brexit peut s’analyser de deux façons: une aberration britannique à circonscrire au plus vite, ou bien le symptôme extrême d’un mal perceptible dans toute l’Union, voire le décrochage des peuples par rapport à la construction européenne.

En France, depuis le vote du Brexit, les milieux dirigeants, qui s’attachent à l’objectif presque mythologique d’une «Union sans cesse plus étroite», sont pour le moment sur la ligne de l’absurdité britannique. Le Royaume-Uni se séparerait d’une Europe qui, jusqu’ici, marchait bien, pour des raisons populistes, démagogiques et des mensonges des partisans du Brexit. Et donc ils voudraient que Londres enclenche dès que possible la sortie, avec l’article 50 (bien que la nouvelle première ministre, Theresa May, ne l’entend pas ainsi). Cela ne serait donc qu’un problème britannique. Pour ces élites françaises, l’évidence que l’Union s’est mêlée trop, de tout, et de n’importe quoi, abusivement et lourdement, comme le dit Jean-Claude Juncker lui-même, que trop de promesses exagérées ont été faites au nom de l’Europe et se sont retournées contre elle, est niée. C’est seulement la ligne suivie qui aurait été mauvaise (la fameuse «austérité», en réalité assez limitée mais obligatoire pour mettre fin à un endettement toujours aggravé) et mériterait d’être corrigée, et non pas l’abus de décisions détaillées et trop intrusives du niveau européen (du fait de la Commission, du Parlement, de la Cour, et des États membres eux-mêmes), finalement confiscatoires de la démocratie. Ceux-là défendent l’idée d’une «relance» à l’identique – c’est-à-dire d’une intégration renforcée de la zone euro. Cette ligne est dominante dans les milieux financiers, mais pas seulement: création d’un ministre des finances de la zone euro, d’un trésor, d’un budget, etc. (sans même préconiser un contrôle accru des parlements nationaux).

Problème politique: on ne voit pas en quoi ce surcroît d’intégration enthousiasmerait les eurosceptiques, ou en quoi cela calmerait les euro-allergiques, sans même parler des anti-européens. L’accord de l’Allemagne n’est même pas assuré pour une relance de ce type qui réduirait les pouvoirs de son ministre des finances. Et si au bout du compte cela impose un changement de traité, serait-il ratifiable? Rien n’est moins sûr. Bref, on peut prédire que cette idée de relance autiste, fondée sur plus d’intégration dans la zone euro, ne trouvera pas l’accord des 27 surtout englués dans la gestion du Brexit, avec un nouveau gouvernement britannique déterminé à avancer à son rythme (pas de déclenchement de l’article 50 avant le début 2017) et à défendre ses intérêts, et risque de provoquer un désenchantement ultérieur accru des Européens par erreur de diagnostic sur l’origine du rejet, et erreur de réaction.

Une autre approche, apparemment plus novatrice, circule, notamment à Paris et dans d’autres capitales: celle de «recentrer» l’Europe sur les sujets «qui intéressent les gens»: on cite la sécurité, la défense, la croissance, l’emploi et l’immigration. C’est déjà un progrès d’écouter «les gens». Mais chaque point se discute. La sécurité? Cela constituerait à refonder un Schengen viable et contrôlable. C’est indispensable et cela devrait être sans doute la priorité qui s’imposera avec une harmonisation réelle des critères. La défense? Ce serait très nouveau si tous les pays d’Europe sont prêts à hisser leur budget de la défense à deux pour cent du PIB pour constituer ensuite le «pilier européen» de l’alliance atlantique. Véritable révolution! Sinon, on parle surtout de coopérations industrielles entre Européens, très souhaitables bien sûr, mais dont on connaît les difficultés de mise en œuvre. L’immigration? Il s’agirait de gérer les flux avec les pays de départ, et de transit même si cela ne les enthousiasme pas – ce qu’on aurait dû faire depuis longtemps. Mais parler de croissance et d’emploi: à force de prétendre que l’Europe va s’occuper d’encore plus de choses et finalement de tout, de créer de nouvelles attentes ne va-t-elle pas passer aux yeux de l’opinion pour responsable de tout, ne va-t-on pas aggraver ce qui a nourri la frustration et le mécontentement général des peuples européens? N’est-ce pas contradictoire avec l’aspiration des peuples à une démocratie plus proche? Ce serait une pompe aspirante, soit le contraire exact du principe de subsidiarité. Donc par empilement, et accumulation, une dépossession accrue des démocraties nationales – surtout si rien n’est fait au préalable pour restituer des compétences au niveau national et stopper la furie normalisatrice, des partenaires de la codécision communautaires, Commission et Parlement, paradoxalement poussés par les gouvernements nationaux aveugles qui demandent, France en tête, plus de réglementation détaillée dès qu’ils croient que cela les aide contre des concurrents. Ce «plus d’Europe», quoique mieux présenté et mieux fondé que la simple et automatique poursuite de l’intégration, est voué lui aussi, au bout du compte, à un échec probable, en tout cas à des déceptions tant les résultats seront éloignés des espérances.

Une réaction plus radicale est possible pour enrayer le décrochage des peuples même si les gouvernements ne semblent pas s’orienter dans ce sens. «Tenir compte des peuples», comme on l’entend, cela signifierait d’abord, avant toute autre proposition, que les gouvernements convaincus (c’est indispensable), à commencer par la France et l’Allemagne, s’ils étaient d’accord, imposent à la Commission et au Parlement, par une «subsidiarité» massive et drastique (on ne décide au niveau européen que ce que l’on ne peut pas décider efficacement en dessous), une authentique diète normative stoppant la surenchère dans la réglementation – un arrêt de la réglementation «à outrance», pour reprendre l’expression de Jean-Claude Juncker. Que les États qui ont eux-mêmes, tout à tour, la France largement en tête, alimenté cette fuite en avant, dans des règlements ultra détaillés, ou pour faire passer via «l’Europe» des textes au niveau national s’auto-disciplinent. Il est vrai que seule la Commission en a fait sa raison d’être. Mais cela ne change rien au problème politique et à la nécessité politique de le résoudre pour enrayer la désaffection des peuples.

Comme si la liberté, l’ouverture, le bonheur, l’espoir et l’amitié entre les peuples en Europe, ne dépendaient que de la seule forme d’intégration communautaire forcée des deux dernières décennies. Mais c’est un autre débat…

On peut comprendre que la Commission européenne et le Parlement européen ne puissent soutenir une telle approche qui touche à l’essence-même, même si la lucidité de Jean-Claude Juncker et de Frans Timmermans et le bon sens du président Donald Tusk doivent être salués. On peut comprendre également que deux ou trois générations qui avaient fini par faire de l’intégration européenne le combat de leur vie, en France notamment, après que toutes leurs autres croyances se soient effondrées ou aient été balayées par l’évolution du monde, se sentent totalement perdues, et luttent de toutes leurs forces contre toute remise en cause de ce système. Comme si la liberté, l’ouverture, le bonheur, l’espoir et l’amitié entre les peuples en Europe, ne dépendaient que de la seule forme d’intégration communautaire forcée des deux dernières décennies. Mais c’est un autre débat…

C’est pour cela qu’il me semble que pour enrayer la désaffection croissante des peuples européens envers la construction européenne, dont le Brexit n’est que le signe le plus spectaculaire et le plus perturbant, les gouvernements les plus déterminés devraient saisir l’occasion du Conseil européen informel convoqué à Bratislava à la mi-septembre. Certes, ils auront à négocier le Brexit et les désaccords seront nombreux à ce sujet (être durs ou accommodants avec le Royaume-Uni?). Mais ils devraient aussi fixer rapidement les contours d’une nouvelle subsidiarité rétroactive, retirer certaines missions à la Commission, réduire le nombre de ses fonctionnaires (33 000), et assigner après cela quelques rares nouvelles missions clefs (sécurité, influence, préparation de l’avenir) à cette Union repensée essentiellement pour assurer la pérennité du mode de vie européen dans le monde de demain, ce qui permettrait à la démocratie de retrouver son espace et sa légitimité au sein de chaque État membre. Mais cela suppose que les États membres s’auto-disciplinent eux-mêmes et cessent de pousser la Commission à réglementer «plus» et de s’insurger quand ce sont d’autres États membres qui le font. Cette Europe-là aurait des chances d’être à nouveau écoutée, comprise et soutenue par les peuples. Mais, pour le moment, ce n’est pas l’hypothèse la plus probable. Toutes les énergies européennes vont d’abord être consacrées en vérité à gérer les suites compliquées du Brexit. À cet égard, le Royaume-Uni saura plus vite ce qu’elle veut que les dirigeants de l’Union. Les tensions qui en découleront seront fortes pendant un temps indéterminé. Parallèlement, le système européen va tout faire pour éviter une remise en cause sérieuse et persévérer à l’identique, avec quelques changements cosmétiques. Il faut souhaiter qu’il n’y parvienne pas et que les gouvernements qui se soucient de l’avenir de l’Europe reprennent la main, car sinon ce serait une occasion perdue.

bioline

Hubert Védrine est ancien ministre des Affaires étrangères de la France.

(PHOTOGRAPHIE: LA PRESSE CANADIENNE / AP / KAMIL ZIHNIOGLU)
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