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Quel avenir pour le Liban?

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Quel avenir pour le Liban?

Quel avenir pour le Liban?Le pays oscille entre un échiquier régional brûlant, un Printemps arabe non abouti et une résilience interne «miraculeuse»

Depuis le début du soulèvement populaire en Syrie en mars 2011, les observateurs regardent la situation au Liban avec intérêt, inquiétude et interrogation: allons-nous vers une extrapolation confessionnelle de la situation syrienne vers le Liban? Allons-nous assister à une confrontation chiite (alaouite)-sunnite au Liban reflétant schématiquement le conflit sanglant en Syrie entre les forces gouvernementales pro-alaouite et l’opposition armée sunnite?

En effet, les années de tutelle syrienne exercée au Liban, depuis l’accord national de Taëf conclu en 1989 en Arabie Saoudite jusqu’en 2005, ont laissé des traces et des divisions au sein de la classe politique libanaise. L’administration publique du pays fonctionne au rythme de la corruption et du clientélisme politique; les partis politiques financés majoritairement par les puissances régionales vivent selon le bon vouloir des autorités régionales; et un système politique chaotique s’impose en l’absence d’une règle de droit public arbitrant les conflits. Bref, les protagonistes régionaux ont voulu depuis 1989 un État libanais démembré et servant leurs intérêts.

En guise d’exemple: le président libanais est élu au suffrage universel indirect (par les députés) après avoir été choisi de facto par le président syrien (Hafez al-Assad puis son fils Bachar al-Assad). Les gouvernements libanais ont été composés avec l’aval – et l’intervention – du commissaire syrien en charge du dossier libanais (Ghazi Kanaan puis Rustum Ghazaleh). Les nominations dans la haute fonction publique sont également tributaires de cette ingérence syrienne et du clientélisme politique libanais.

Malgré le retrait de l’armée israélienne du Liban-Sud en 2000 et celui de l’armée syrienne en 2005, suite à l’assassinat de l’ancien premier ministre libanais Rafic Hariri le 14 février 2005 et du soulèvement populaire le 14 mars 2005, la situation politique au Liban est restée chaotique. Le Liban était la scène où se réglaient – ou non – les tensions et conflits régionaux entre les puissances sunnites d’un côté – l’Arabie Saoudite, l’Égypte, la Turquie – et les puissances alaouite et chiite de l’autre – l’Iran, la Syrie et l’Irak, sans oublier le spectre du conflit israélo-palestinien qui plane sur le pays du cèdre à tout moment. (À cet effet, il convient de noter que le Liban accueille près de 500 000 réfugiés palestiniens – à 90 pour cent sunnites – sur son territoire, où une partie de cette population est prise en otage par des extrémismes religieux dans la région et une autre partie implantée voire intégrée dans la communauté sunnite libanaise.) En l’absence d’une indépendance politique réelle et d’un système de droit public qui arbitre les conflits politiques internes, l’État libanais vivait au gré de l’humeur régionale.

Ce paysage de la vie politique au Liban doit être rappelé afin de comprendre en quoi consiste le «miracle libanais» depuis mars 2011, date du soulèvement populaire syrien, et le risque d’enlisement de la situation politique à l’intérieur depuis bientôt deux ans.

La dérive armée et sanglante de la révolution syrienne fin 2011 coïncida avec le retrait de l’armée américaine de l’Irak le 21 décembre 2011. Dans l’ouvrage de Gilles Vandal et Sami Aoun, Vaincre Al-Qaïda, force est de reconnaître que l’action américaine a éradiqué Al-Qaïda en Irak. Or, ce mouvement terroriste et djihadiste fut ressuscité avec plus de violence et de dogmatisme après le retrait américain sous le leadership d’Abou Moussab al-Zarqaoui.

La révolution syrienne n’a pas tardé à prendre des couleurs confessionnelles: la masse sunnite s’est soulevée contre le régime alaouite – allié des chiites en Irak et en Iran. En utilisant la violence et les armes contre les manifestants, le régime syrien a induit petit à petit la révolution dans une confrontation avec l’armée et les milices alaouites.

Les djihadistes irakiens d’Al-Qaïda virent ainsi la Syrie comme terre de djihad et de guerre sainte. Ils appelèrent d’autres djihadistes à venir en Syrie et défendre la oumma sunnite supposément massacrée par les mécréants alaouites. Il va sans dire qu’il se trouve au Liban des salafistes sunnites sensibles à l’appel du djihad et des extrémistes aveuglés par la haine des «mécréants» alaouites et chiites.

Un des épisodes marquant de la guerre syrienne a eu lieu en mai 2013, avec l’entrée en lice officielle du Hezbollah et sa victoire dans le champ de bataille syrien de Qousseir aux côtés des forces du régime syrien contre les djihadistes d’Al-Qaïda. L’engagement du Hezbollah libanais en Syrie aux côtés des milices irakiennes et des forces du régime syrien a remis en cause la stabilité sécuritaire libanaise et la soi-disant neutralité libanaise par rapport à la révolution syrienne.

En effet, le Hezbollah libanais est entré dans les structures politiques en 2005, à l’issue des élections législatives où il a récolté 14 députés sur 128. Il obtient dans le gouvernement un ministre membre du parti (Mohammad Fneich, nommé à l’Énergie) et deux ministres qui lui sont associés (Faouzi Salloukh aux Affaires étrangères et Trad Hamadé au Travail). Cette entrée politique du Hezbollah et son nouvel engagement dans le dialogue national et le consensus politique libanais étaient un gage de libanisation du Hezbollah, en vue de le détacher de sa tutelle irano-syrienne.

En 2013, cette tutelle va cependant l’emporter sur la libanisation du Hezbollah: il entra en guerre contre les djihadistes afin de défendre le régime syrien et, au-delà, les intérêts iraniens. Le Hezbollah plongea dans la guerre syrienne malgré son adhésion à la Déclaration nationale de Baabda du 11 juin 2012, selon laquelle tous les partis libanais se sont engagés à «[s]e tenir à l’écart de la politique des axes et des conflits régionaux et internationaux et éviter les retombées des tensions et des crises régionales pour préserver les intérêts supérieurs du Liban, son unité nationale et la paix civile».

Depuis, des djihadistes chiites du Hezbollah tués en Syrie sont inhumés au Liban tandis que d’autres djihadistes sunnites libanais tués en Syrie sont également enterrés au Liban. Ces protagonistes sunnites et chiites se combattent en Syrie, gardant ainsi le Liban à l’écart des confrontations civiles.

Il est clair qu’épargner le Liban d’une guerre fratricide sanglante ne relève pas uniquement des protagonistes nationaux (le Hezbollah chiite, le Courant sunnite du Futur, les Salafistes, les Druzes, les Chrétiens de Michel Aoun, Samir Geagea et Amine Gemayel). Il s’agirait d’un consensus régional et international épargnant, jusqu’à présent, le Liban de la violence et la guerre civile.

En effet, la sécurité et la protection de 10 000 soldats casques bleus de maintien de la paix au Liban-Sud (majoritairement des Européens) et la situation géopolitique du Liban constituent des garde-fous qui ont contribué jusqu’ici à écarter le conflit du territoire libanais. Par exemple, si les puissances occidentales déclaraient la guerre au régime al-Assad, il est probable qu’il y aurait des représailles contre les casques bleus européens vu qu’ils sont stationnés au Liban-Sud, région sous contrôle du Hezbollah. À ce calcul il faudrait évidemment ajouter la complexité apportée par l’apparente présence grandissante d’effectifs russes sur le territoire syrien.

En concentrant les combats entre djihadistes (Hezbollah et Al-Qaïda-Daech) dans les montagnes libanaises et syriennes loin de la côte méditerranéenne, les protagonistes libanais veulent empêcher ces extrémistes de s’approcher de la côte libanaise (278 kilomètres), l’une des plus grandes au Proche-Orient. Il s’agit d’une situation semblable en Syrie, où la ville de Lattaquié et la côte méditerranéenne syrienne sont à l’écart des combats.

La situation géopolitique de la côte méditerranéenne libanaise constitue donc aujourd’hui une zone de sécurité que les pays du nord de la Méditerranée veulent renforcer afin d’éviter deux fléaux – le premier étant de voir des djihadistes de Daech et/ou Al-Qaïda s’emparer du sud de la Méditerranée, et le second étant de se servir de cette côte pour contrôler une fuite massive des réfugiés syriens, irakiens et palestiniens vers le nord de la Méditerranée.

Si aujourd’hui le Liban est parmi les seuls pays au Proche-Orient qui ne souffrent pas de guerre civile, il lui faudrait capitaliser sur ses atouts afin de consolider sa sécurité – cette dernière restant extrêmement fragile. Le moindre faux pas ou provocation du Hezbollah chiite à l’endroit des forces sunnites – ou bien quelconque autre provocation – au Liban pourrait faire sauter en éclats le verrou de la paix civile au Liban.

Or, la situation politique intérieure reflète tous les maux institutionnels et administratifs libanais et l’incapacité de faire face aux échéances nationales, de petite et grande envergure. Pourquoi parlons-nous d’échéances? Le Liban n’a plus de président de la République depuis mai 2014. Depuis l’indépendance en 1943, c’est la plus longue période pendant laquelle le pays du cèdre n’arrive pas à élire un président. La première magistrature du pays est aussi vacante. Les forces politiques libanaises n’arrivent pas à s’entendre sur le président à élire par les députés suite à l’expiration du mandat du Président M. Sleiman – elles lui ont préféré la vacance jusqu’à nouvel ordre. Le conseil des ministres exerce donc «collégialement» les pouvoirs du président, trahissant ainsi une autre problématique: une situation chaotique au sein du gouvernement, commandée par le confessionnalisme.

Le mandat du parlement libanais arrivait à terme en mai 2013: faute d’élections législatives, les députés ont prorogé leur mandat à deux reprises, et peut-être une troisième fois prochainement. À défaut d’avoir organisé des élections législatives en 2013 et afin d’éviter les débats politiques et les tensions communautaires entre les diverses communautés et factions, le parlement a voté une loi prorogeant le mandat des actuels députés. D’un côté, le pays est doté d’un parlement qui ne jouit pas du consensus national et de la légitimité populaire. D’autre part, son pouvoir législatif est mis à défaut puisqu’il ne pourra se réunir que pour élire le président de la République.

Faute de consensus sur la nomination d’un nouveau chef de l’armée, le chef actuel a vu son mandat renouvelé à deux reprises par le gouvernement. Et puisque l’équilibre confessionnel exige la prise en compte des intérêts communautaires, le chef maronite de l’armée a vu le mandat de ses proches collaborateurs (des généraux sunnite, chiite et druze) se renouveler de facto.

Il convient de noter que le gouvernement du Premier ministre sunnite Tammam Salam tentait jusqu’ici de conduire une politique de concordance et de compromis, ne mettant pas en péril les forces chiites libanaises ainsi que leurs alliés chrétiens (Hezbollah et le Courant patriotique libre). Cela dit, Salam réussit de moins en moins à réunir son cabinet. Entre autres, il est accusé de saboter «les droits des Chrétiens» en exerçant abusivement les pouvoirs du président «maronite» de la République (adoption de plus de 50 décrets présidentiels, convocation continue du conseil des ministres, etc.).

Dans ce contexte national et institutionnel, force est de relever l’incapacité de la classe politique et du gouvernement au Liban à trouver des solutions face à la récente crise nationale de la collecte des déchets. Le contrat de la Société Averda, en commande de l’entreprise Sukleen chargée du ramassage et de l’enfouissement des ordures, est arrivé à terme le 17 juillet 2015. Depuis, les déchets s’entassent à Beyrouth et dans le Gouvernorat du Mont-Liban. Le dossier des déchets et de leur traitement, avec des retombées financières considérables, a été encore une fois politisé (la Société Averda serait proche de la famille Hariri). Les acteurs politiques étant incapables de s’entendre et d’attribuer ce marché public à d’autres sociétés, les citoyens sont délaissés face à ce fléau.

En effet, chaque fois qu’il y aurait une brèche d’entente entre les acteurs politiques sur un marché public, la prise de décision est bloquée, car d’autres acteurs constateraient qu’il y a de la corruption dans cette attribution de marché public ou bien qu’ils y sont écartés. Il en est de même concernant les avancements et les promotions dans la fonction publique civile et militaire. D’autres fléaux chroniques viennent s’ajouter à cette crise – par exemple, les coupures continues d’eau et d’électricité.

Dans le contexte de ce vide institutionnel, un mouvement citoyen «apolitique» baptisé «Vous puez», en provenance d’associations écologiques, humanitaires et culturelles, s’est mobilisé à Beyrouth, réclamant la transparence dans l’attribution du marché public des déchets et la résolution d’une crise qui est devenue sanitaire. Des heurts ont eu lieu, le 22 août dernier, entre manifestants et forces de la police faisant des blessés civils. Or, c’est l’une des rares fois où un tel mouvement citoyen réclame le changement du régime libanais – régime de plus en plus incapable de faire face à des crises sociales, sanitaires, économique et encore moins politiques.

La crise de déchets est donc le symptôme d’un système politique confessionnel libanais qui repose, en toutes choses, sur le consensus. Ce consensus, qui devait être politique au départ pour des questions nationales de premier ordre (guerre et paix, indépendance du Liban, système politique, etc.), est devenu le mot d’ordre pour les moindres mesures administratives qui devaient être adoptées en conseil des ministres.

Inutile de trouver un responsable, car les acteurs politiques engagés dans le gouvernement et dans la vie politique libanaise cherchent à préserver ce système de blocage et à en tirer un maximum de profit, chacun à sa manière caractérisée par le clientélisme, le confessionnalisme, la corruption et le populisme. L’un des maux majeurs du pays est que les milices libanaises qui se sont entretuées durant la guerre civile sont au commande du pouvoir du pays (Amal, Parti progressiste druze, Hezbollah, phalangistes, Hezbollah, etc.). Diriger un pays ou une administration publique comme on dirigeait les milices engendre le clientélisme, la corruption, l’absence de transparence, le blanchiment d’argent, les pots de vin, etc.

Face aux réclamations et slogans des manifestants et du mouvement citoyen «Vous puez», la classe politique et ses militants défendent le système politique confessionnel en reconnaissant qu’il est désuet, mais se demandent: quelle serait l’alternative?

La situation politique et sociale au Liban est manifestement marquée par un vide et un chaos généralisé. Qu’est-ce qui empêcherait de passer de ce vide à un autre régime? Le système politique libanais repose effectivement sur les appartenances communautaires des acteurs politiques, ainsi que militaires, judiciaires et diplomatiques. Dans un contexte régional extrêmement tendu au niveau confessionnel, la masse cherche la protection derrière leur «zou’ama», dirigeants et seigneurs politiques (ou confessionnels). Soit cette masse profite de la corruption et du clientélisme, soit elle cherche l’identification communautaire entre elle et son leader politique (Nabih Berry et Hassan Nasrallah pour les Chiites, Saad Hariri pour les Sunnites, Walid Joumblatt pour les Druzes, Michel Aoun, Samir Geagea, Soleimane Frangié et Amin Gemayel pour les Chrétiens).

En conséquence, le mouvement citoyen qui se veut apolitique et cherche à se détacher des appartenances communautaires, risque d’être étouffé par la masse qui cherche à rendre l’adversaire politique responsable du blocage du système, au lieu de mettre en cause le système lui-même.

Les acteurs politiques n’ont pas ainsi besoin de défendre le système politique qui consacre leur emprise sur la vie politique, économique et sociale du pays. Leurs militaires et sympathisants confessionnels s’en chargent.

Le système politique libanais est donc aujourd’hui bloqué, désuet, obsolète, mais il continue de servir les intérêts clientélistes des acteurs politiques. Pour les puissances régionales ayant d’autres priorités, la crise des déchets, ne fut-ce qu’un symptôme d’un mal plus grand, ne les intéresse pas.

Dans ce contexte national et régional, le régime politique libanais ne verra pas prochainement de changement ou un printemps arabe. L’appartenance de la masse libanaise est ailleurs. Est-ce que l’arrivée d’une nouvelle classe politique saura convaincre la masse de se détacher de leur zou’ama et de prôner la renaissance politique au Liban? Peut-être oui, mais pas dans l’immédiat.

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Fady Fadel est doyen de l’American Business School of Paris (ABSParis) et professeur titulaire en droit public et en sciences politiques.

Cynthia Eid est conseillère en pédagogie universitaire et chargée de cours à l’Université de Montréal.

(PHOTOGRAPHIE: LA PRESSE CANADIENNE / APA IMAGES / REX SHUTTERSTOCK)
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