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Le jeu «multi-vectoriel» des Kazakhs

Fall 2012 In Situ

Le jeu «multi-vectoriel» des Kazakhs

Les grand jeu «multi-vectoriel» des Kazakhs Alors que les États-Unis et leurs alliés vont quitter l’Afghanistan, une nouvelle ère pourrait s’ouvrir pour la Chine dans la Grande Asie centrale

Dans son discours du 22 juin 2011, le président américain Barack Obama a finalement annoncé le début du départ massif des forces armées des États-Unis déployées en Afghanistan suite aux attaques terroristes du 11 septembre 2001. Après la mort d’Oussama Ben Laden, la Maison Blanche s’est enfin ralliée à la cause de ceux qui s’opposaient à la guerre afghane tant pour ses coûts humains et matériels que pour son impact sur l’image de l’Amérique dans le monde musulman. Au moment où Obama faisait connaître sa décision – prise malgré les réticences manifestes du Pentagone et de certains «faucons» au sein de sa propre administration – le bilan de la guerre contre les Talibans en Afghanistan se peignait déjà en couleurs sombres: au moins 1 500 soldats tués et plus de 12 000 personnes blessées, alors que le coût du déploiement se chiffrait à environ deux milliards de dollars par semaine. Avec une autre guerre inachevée, celle-ci en Irak, les Américains avaient déjà perdu, avant le discours d’Obama, plus de 6 000 soldats et officiers engagés sur les deux fronts et auraient dépensé un billion de dollars.

La décision de retirer les troupes d’Afghanistan n’aura pas été facile pour les Américains et leurs partenaires régionaux. En dépit de certains progrès obtenus dans la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme, la situation en Afghanistan même demeure préoccupante: les Talibans continuent leurs raids contre les forces de la coalition, alors que le Pakistan semble sombrer de plus en plus dans l’instabilité politique. Le départ de l’OTAN prévu pour la fin de 2014 est considéré aujourd’hui par les pays voisins de l’Afghanistan, dont les républiques post-soviétiques situées en Asie centrale, comme un facteur géopolitique potentiellement déstabilisateur pour toute cette vaste région s’étendant du Caucase à l’ouest jusqu’en Chine à l’est, sans oublier le Moyen-Orient et l’Iran. Le Kazakhstan reste l’un des acteurs régionaux les plus préoccupés par l’évolution de la situation sécuritaire chez ses voisins et partenaires stratégiques, vu son rôle particulier dans le système des relations internationales de ce qu’on appelle aujourd’hui la Grande Asie centrale.

Depuis les années 1990, le Kazakhstan s’est imposé comme pays le plus stable du point de vue politique et le plus prometteur sur le plan économique parmi les cinq États nouvellement indépendants d’Asie centrale post-soviétique. Doté d’énormes réserves de ressources naturelles, dont principalement le pétrole, le gaz et l’uranium, le Kazakhstan a su établir des relations de coopération avec ses deux voisins influents, la Russie et la Chine, ainsi qu’avec le monde occidental, y compris avec les États-Unis. Alors que l’économie kazakhe, stimulée par la production énergétique, produisait des miracles en faisant valoir sa croissance spectaculaire (quoique ralentie lors de la crise russe de 1998), les autres républiques centre-asiatiques, dont l’Ouzbékistan, le Kirghizistan et le Tadjikistan, pâtissaient dans la stagnation chronique. Elles ont également dû affronter le défi de l’extrémisme local, le Tadjikistan ayant même connu une guerre civile (1992 à 1997) particulièrement sanglante et sans conclusion satisfaisante. Au même moment où le Kirghizistan essayait de réconcilier ses différentes ethnies, notamment les Kirghiz et les Ouzbeks, le gouvernement de Tachkent mettait au point des stratégies antiterroristes, après avoir été secoué par des attentats en 1999 et 2004.

La stabilité intérieure du Kazakhstan, due en partie à la politique dite multi-vectorielle inaugurée par son président Noursoultan Nazarbaïev depuis l’indépendance, a permis d’attirer des investissements considérables et de faire du territoire kazakh un «laboratoire» social et économique. Ces transformations profondes et soutenues lui ont valu la réputation de leader régional, au grand dam de l’Ouzbékistan qui prétendait également à ce statut, en raison de sa plus forte population (presque 30 millions d’habitants en 2012 contre 17,5 millions au Kazakhstan). Pourtant, l’année 2011 fut celle d’une rude mise à l’épreuve pour le «miracle kazakh»: les premières explosions ont retenti dans plusieurs villes en mai, en juin et puis en novembre. Elles furent toutes préparées par des forces extrémistes agissant de la même façon que dans d’autres républiques d’Asie centrale dans les années 1990 et 2000. Ces événements tragiques ont clairement montré que, contrairement à l’idée reçue, le Kazakhstan n’était pas à l’abri du terrorisme, d’autant plus que les responsables des attaques contre les forces de l’ordre ont revendiqué leur appartenance à des groupes extrémistes basés plus au sud, notamment en Afghanistan (il s’agissait dans la plupart des cas de l’organisation Jund al-Khilafah).

Avant même que de telles attaques ne se produisent dans un pays relativement paisible et tranquille comme le Kazakhstan, le président Nazarbaïev avait identifié l’Afghanistan comme source potentielle d’instabilité en Asie centrale. Lors de la présidence kazakhe à l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) en 2010, Nazarbaïev a proposé d’élaborer une nouvelle stratégie pour l’Afghanistan qui aurait pour nouveauté la volonté explicite de négocier avec les Talibans en faveur de la paix afghane. Depuis 2006, le Kazakhstan a déjà fourni une aide financière non négligeable à Kaboul. Néanmoins, la stabilisation de l’Afghanistan est et restera l’objectif partagé de plusieurs pays, car aucun d’entre eux ne pourrait l’atteindre seul. Sans attendre le départ définitif de l’Afghanistan de la part des Américains et de leurs alliés, le Kazakhstan cherche à nouer des partenariats politiques et militaires plus étroits avec les États les plus intéressés par la paix à Kaboul.

La Russie demeure toujours le plus grand acteur militaire en Asie centrale, ses bases étant actuellement déployées au Kirghizistan et au Tadjikistan. Depuis des années, Moscou assume les fonctions de garante de la sécurité tadjike à la frontière avec l’Afghanistan. Alors que les relations bilatérales entre le Kazakhstan et la Russie sont toujours particulièrement fortes, les événements récents, tant en Russie qu’en Asie centrale, laissent à penser que Moscou aurait du mal à maintenir sa position de leadership sur la scène centre-asiatique.

Les protestations du début de 2012 contre le retour de Vladimir Poutine à la présidence et l’incertitude prégnante sur les marchés énergétiques mettent le Kremlin dans une position précaire: d’un côté, les dirigeants russes sont contraints de s’occuper davantage de la situation nationale, de l’autre, il existe des doutes sur la capacité de la Russie à assurer la même rente pétrolière et gazière qui a permis la stabilité politique et la prospérité économique lors des deux premiers mandats de Poutine (2000 à 2008). La Russie est également absorbée par sa dispute irrésolue avec Washington concernant le projet de bouclier antimissile en Europe de l’Est, sans oublier l’actualité internationale impliquant les Russes (notamment la crise syrienne). Enfin, les relations entre Moscou et les capitales régionales sont devenues plus tendues: l’Ouzbékistan a annoncé fin juin 2012 la suspension de sa participation à l’Organisation du Traité sur la sécurité collective (créée en 2002 à l’initiative de Moscou), et le Tadjikistan continue d’exercer de la pression sur la Russie au sujet de sa base militaire (en cas de désaccord persistant, les Russes pourraient quitter le Tadjikistan dès 2014 ou peu après, affaiblissant ainsi encore plus la sécurité régionale).

Alors que les États-Unis risquent de perdre leur base logistique au Kirghizistan depuis laquelle ils ont réussi à assurer le ravitaillement de leurs troupes sur le théâtre de guerre afghan (le gouvernement kirghiz insiste sur sa fermeture en 2014), les pays européens sont submergés par des problèmes budgétaires et n’ont d’ailleurs pas de mécanismes institutionnels pour établir une présence militaire conjointe en Asie centrale. Dans ce contexte, la Chine semble devenir le dernier recours du Kazakhstan dans ses tentatives de préserver la stabilité politique et économique face aux défis grandissants du terrorisme et de l’extrémisme.

La Chine a toujours été intéressée par la stabilité et la sécurité de ses voisins centre-asiatiques, puisque son propre territoire n’est pas libre de mouvances extrémistes (la province occidentale de Xinjiang est largement peuplée de musulmans turcophones, dont certains participent à des organisations séparatistes visant à affaiblir le pouvoir des Chinois ethniques). L’Asie centrale, et le Kazakhstan en particulier, représentent également pour la Chine une source importante d’approvisionnement en matières premières, Pékin étant déjà devenu le plus grand client énergétique du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan. Une éventuelle rupture des fournitures de pétrole et de gaz depuis l’Ouest est considérée par Pékin comme une vraie menace à la stabilité de ses propres régions occidentales dont les industries utilisent exclusivement les hydrocarbures importés d’Asie centrale. À travers l’Organisation de coopération de Shanghai fondée par la Russie, la Chine et leurs partenaires centre-asiatiques en 2001, Pékin pourrait promouvoir avec encore plus de dynamisme son influence bénigne apparentée au soft power. Néanmoins, il n’est pas exclu que le Kazakhstan soit tenté par une coopération plus étroite avec la Chine dans le domaine militaire. Alors que la Russie connaît des problèmes de crédibilité dans sa lutte contre le terrorisme régional, la Chine pourrait bien supplanter son partenaire russe en Asie centrale.

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Georgiy Voloshin est analyste auprès du Central Asia-Caucasus Institute and Silk Road Studies Program à l’Université Johns-Hopkins.

(Photographie: La Presse canadienne / AP / Boris Buzin)
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