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Le paradoxe algérien du Printemps arabe

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Le paradoxe algérien du Printemps arabe

Le paradoxe algérien du Printemps arabeLa mémoire d’un printemps raté pèse sur l’esprit collectif des Algériens. À Alger, le calme règne

Janvier 2011, à un moment où les événements en Tunisie étaient sur le point de provoquer l’inimaginable fuite du président Ben Ali, un pays limitrophe, l’Algérie, était traversé par une vague d’émeutes dévastatrices dans plusieurs villes. On a cru à l’époque qu’un phénomène du même ordre se produisait dans les deux pays. Très vite, il est apparu que les émeutes en Algérie ne comportaient pas de dimension ouvertement et proprement politique. Baptisées à juste titre «émeutes de l’huile et du sucre», elles exprimaient la réaction exaspérée d’une population financièrement exsangue face à la hausse soudaine des prix de ces deux denrées essentielles au régime alimentaire de base des Algériens.

Quelques semaines plus tard, cette fois-ci sous l’influence de la mobilisation égyptienne, un groupe formé pour la circonstance appelait à une journée d’action contre le régime algérien. Le 12 février, la manifestation de la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD), un ensemble hétéroclite où se côtoient syndicats autonomes, opposants laïcs, anciens ministres du régime et islamistes, entre autres, n’a attiré que 3 000 personnes, un chiffre dérisoire comparé aux marées humaines que drainaient les manifestations politiques dans ce pays 15 ou 20 ans auparavant. La répression policière y était pour quelque chose, mais en partie seulement. Des initiatives du même genre ont eu lieu pendant quelque temps sur une base hebdomadaire, attirant de moins en moins de monde. Le mouvement s’est essoufflé de lui-même, moqué avec beaucoup de cynisme par la population.

Pourquoi en est-il ainsi? Pourquoi les émeutes contre le coût élevé de la vie en Algérie ne se sont-elles pas transformées en contestation politique de grande ampleur? Pourquoi la CNCD n’a-t-il pas réussi à mobiliser au-delà d’un nombre insignifiant d’Algériens et pourquoi, surtout, a-t-il attiré sur lui la dérision, voire le mépris de la population?

En première approximation, la réponse à ces questions se trouve dans les propos récents de Rached Ghannouchi, leader du parti islamiste Ennahda («Renaissance»), qui vient de remporter les premières élections libres jamais organisées en Tunisie. Ghannouchi a fortement insisté sur la nécessité d’éviter de reproduire le scénario algérien dans les pays actuellement traversés par le Printemps arabe – allusion faite aux événements sanglants qui ont déchiré l’Algérie pendant les années 1990. Effectuer un retour sur cet épisode traumatique de l’histoire récente de l’Algérie revient à saisir la clé de ce qu’on pourrait appeler le paradoxe algérien. Des événements similaires à ceux qui ont secoué la Tunisie et l’Égypte se sont déroulés en Algérie vers la fin des années 1980, forçant une ouverture démocratique – la première dans l’histoire des États arabes indépendants – qui s’est transformée en un bain de sang dont les cicatrices et les conséquences antidémocratiques expliquent le blocage actuel du pays. Le paradoxe algérien est digne d’intérêt non seulement d’un point de vue heuristique en ce qu’il permet de comprendre la dynamique politique propre à ce pays, mais aussi d’un point de vue normatif en ce qu’il indique les écueils d’un processus de démocratisation mené en absence d’une éthique de responsabilité dans le contexte particulier du monde arabe.

Le printemps algérien a commencé avec les émeutes d’octobre 1988, et il s’est poursuivi avec une ouverture démocratique de trois ans pour ensuite muer en affrontement sanglant sur une décennie. Les émeutes en question avaient duré plusieurs jours et ciblaient principalement les symboles du régime comme les locaux du Front de libération nationale (FLN), parti unique à l’époque, les commissariats de police et dans une certaine mesure les entreprises appartenant à l’État. Était ainsi remis en cause un système mis en place après l’indépendance acquise en 1962 et consolidé d’année en année. Jusqu’alors, il avait su se maintenir en place et contenir le mécontentement de la population dans des proportions gérables.

Ce système, dont les principaux contours ont été élaborés sous la présidence de Houari Boumédiène (1965-1978), reposait sur trois piliers: les forces armées, le parti unique (FLN) et la bureaucratie. Dans l’agencement de ces trois composantes, la primauté a toujours été acquise aux forces armées, une relique de la guerre de libération menée contre l’occupation française de 1954 à 1962. Au sein de l’institution militaire, les services de renseignement occupent une place centrale qui leur permet d’exercer une influence qui excède leur mission: contrôler la population et les segments les plus lucratifs d’une économie étatique centralisée. Le FLN jouait un rôle de mobilisation, mais aussi de contrôle à travers des organisations de masse consacrées aux femmes, aux jeunes, aux paysans, aux travailleurs, etc. Quant à la bureaucratie, elle s’est construite sur le legs administratif du système colonial, mais s’est ensuite développée sur le modèle des bureaucraties socialistes de l’Europe de l’Est, acquérant une taille d’envergure.

Le système reposait sur deux formes de légitimation: une légitimation révolutionnaire renvoyant systématiquement à la lutte pour l’indépendance du pays et une légitimation par la mission développementale et modernisatrice orientée sur les couches sociales les plus défavorisées, celles qui avaient le plus souffert sous le régime colonial français (1830-1962). La lutte pour l’indépendance est une composante identitaire fondamentale des Algériens d’aujourd’hui, y compris ceux qui n’ont connu ni les affres du colonialisme ni les douleurs de la guerre de libération. Mais la légitimation du régime par la référence révolutionnaire s’est effritée au fur et à mesure que les promesses de développement et de modernisation s’avéraient vaines. L’économie étatique était certes volontariste; elle a permis de construire tout un tissu industriel pendant les années 1970, réalisant des taux de croissance annuels importants et créant un marché du travail à haute intensité de main d’œuvre. Cependant, elle dépendait excessivement de deux sources de financement fragiles: la rente pétrolière et l’endettement extérieur. L’effondrement des prix du pétrole durant les années 1980 et, par conséquent, l’explosion des services de la dette ont exposé au grand jour l’inefficacité économique du système.

Ainsi articulé, le système générait deux pratiques caractéristiques de la crise algérienne: l’exclusion et la corruption. C’est précisément ce que dénonçaient les émeutiers d’octobre 1988. La réponse du régime, alors dirigé par le président Chadli Bendjedid mais dominé en arrière-plan par les militaires, fut d’initier une ouverture politique à travers l’adoption d’une nouvelle constitution en 1989 consacrant le pluralisme politique, ainsi que l’ouverture de la voie permettant la promulgation d’une batterie de lois d’inspiration libérale. L’essentiel de ce que les Algériens appellent «les acquis démocratiques» remonte à cette période, notamment la presse indépendante, le mouvement associatif et le multipartisme. C’était une expérience unique dans le monde arabe. Jamais, depuis que les pays de cette région ont acquis leur indépendance, un pays n’avait connu autant de liberté d’expression ni autant d’effervescence politique. Des mouvements politiques qui étaient interdits et persécutés remontaient à la surface et s’activaient désormais ouvertement. D’anciens opposants exilés, notamment des figures de la lutte pour l’indépendance comme Hocine Aït Ahmed et Ahmed Ben Bella, rentraient au pays et avaient de surcroît accès aux médias étatiques, chose inconcevable quelque temps auparavant. En un sens, ces années-là représentent l’âge d’or de la transition démocratique en Algérie.

Un aspect, cependant, allait pervertir le processus dans son ensemble: la forte polarisation idéologique. Car au-delà de la résistance au changement prévisible au sein des trois composantes du régime, l’opposition a choisi le débat (plus exactement, la polémique) idéologique et le populisme au détriment de la discussion des formes institutionnelles de la pratique politique pluraliste. La classe politique algérienne se structurait à l’époque autour de trois pôles: l’ancien régime qui cherchait à faire du FLN le parti porteur de sa nouvelle vision favorable aux réformes démocratiques, tout en cherchant à préserver les privilèges de la période antérieure; un mouvement islamiste dans lequel la faction extrémiste d’obédience salafiste et djihadiste incarnée par le Front Islamique du Salut (FIS) a surclassé la faction plus modérée des Frères musulmans; et un mouvement démocratique très fragmenté dans lequel les partisans d’une laïcité jacobine intransigeante étaient les plus en vue – par exemple au sein du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD) ou du Parti de l’Avant-Garde Socialiste (PAGS). La forte polarisation qui en a découlé a produit un réflexe d’exclusion systématique qui caractérisait le discours de toutes les mouvances politiques. Chacune voulait exclure les autres et déclarait très ouvertement qu’une fois au pouvoir elle allait les interdire. Les voix sages et responsables existaient bien sûr. Elles étaient cependant inaudibles. L’absence d’une culture pluraliste à l’époque favorisait le populisme. Il faut pourtant préciser que si la violence des laïcs intransigeants était strictement verbale, celle des islamistes radicaux étaient verbale et physique – même si ce n’était pas encore du terrorisme. Quant au régime, il pensait pouvoir profiter de cette polarisation en faisant apparaître le FLN comme alternative rassurante face à l’aventurisme des nouveaux partis.

C’est dans un tel climat où se mêlaient les espoirs d’une Algérie démocratique aux craintes d’un extrémisme qui avançait triomphalement, que les premières élections législatives démocratiques étaient organisées. Dès le premier tour des élections, il était clair que le FIS allait obtenir une écrasante majorité. Contrairement aux islamistes modérés d’Ennahda et du Parti de la Liberté et de la Justice qui viennent de gagner les élections en Tunisie et en Égypte respectivement, mais à l’instar des islamistes extrémistes qui ont énergiquement participé à la rébellion armée en Libye, les extrémistes algériens annonçaient ouvertement qu’ils allaient établir un État théocratique rejetant la démocratie. Ce fut assez pour que les factions du régime réfractaire au processus démocratique, principalement dans les forces armées, soutenues par les laïcs intransigeants, certains islamistes modérés et une partie de la société civile qui ne supportait pas l’idée de vivre sous un régime théocratique totalitaire, réagissent avec véhémence en suspendant les élections. En somme, la polarisation idéologique a fait en sorte que l’équation politique algérienne a été pervertie tôt dans le processus de changement. À l’origine, l’équation devait s’articuler autour du choix entre, d’une part, un système autoritaire de parti unique dominé par les forces armées et une bureaucratie gérant une économie étatique, et, d’autre part, un système pluraliste suffisamment inclusif pour faire place à tous les courants politiques prêts à faire preuve d’un sens de responsabilité. La nouvelle équation s’articulait désormais autour du choix entre une théocratie extrémiste et un État autoritaire sous influence militaire. C’est cette perversion qui représente le drame algérien et l’erreur que doivent éviter les classes politiques dans les pays traversés par le Printemps arabe.

Suite à la suspension des élections algériennes en janvier 1992, le pays est entré dans la tourmente d’une insurrection armée menée par des djihadistes déterminés à instaurer une théocratie, auxquels s’opposait un régime militaire tout aussi déterminé à leur faire barrage. Aux actes barbares commis par les uns répondaient des atteintes flagrantes aux droits humains commises par les autres. Les morts se comptaient par dizaines de milliers. Le pays étaient isolé à l’échelle internationale. L’Algérie devenait invivable. Et le souvenir de cette Algérie-là est encore vivace dans la mémoire des Algériens! Comme ils savent que l’ensemble de la classe politique ou presque s’est rangé soit du côté des militaires soit du côté des terroristes, et même s’ils honnissent le régime politique actuel, il faudrait nettement plus que l’appel d’un groupe comme la CNCD, citée plus haut, pour les lancer dans une aventure aux lendemains incertains. La polarisation idéologique qui s’est dégagée de l’ouverture démocratique et qui a provoqué l’affrontement sanglant des années 1990 a nourri un profond cynisme politique chez la majorité des Algériens. Un cynisme qui laisse croire que le pays demeurera à l’abri des changements qui frappent la région.

Mais jusqu’à quand? L’expérience récente du monde arabe n’autorise pas de projeter la réalité ponctuelle du moment dans l’avenir en y voyant quelque destin inéluctable. Il est d’autant plus important d’être prudent en la matière que les facteurs qui ont conduit aux révoltes ailleurs sont loin d’être absents en Algérie. Certes, l’Algérie d’aujourd’hui ne souffre pas d’une tyrannie similaire à celle qui a sévi en Libye ou celle qui sévit encore en Syrie, pas plus qu’elle ne souffre du despotisme répandu dans les pays du Golfe. La presse est nettement plus libre que dans bien d’autres États. Il existe un pluralisme politique et l’économie est ouverte. Mais l’Algérie n’est pas une démocratie, loin s’en faut. La presse subit encore une forte pression de la part des services de renseignement. Le pluralisme politique demeure tout formel, car les élections sont systématiquement truquées, aggravant le cynisme politique des citoyens qui se déplacent en très petits nombre pour voter. Mais plus que tout, la corruption et l’exclusion qui avaient provoqué les émeutes de 1988 sont plus profondes qu’elles ne l’ont jamais été auparavant.

Pour s’en tenir au seul aspect de la corruption, Transparency International classe l’Algérie au 112e rang sur 183 classés (le 183e pays étant le plus corrompu). Pendant la décennie écoulée, d’énormes scandales de corruption ont éclaté, entamant par-là même la crédibilité du régime car les plus retentissants ont touché les plus hautes sphères de l’État. Il en est ainsi du scandale qui a frappé la Sonatrach, la société pétrolière étatique dont l’ensemble du personnel dirigeant, à commencer par le président-directeur général, a été soit incarcéré soit accusé par la justice dans des affaires de corruption où les montants s’élèvent à des centaines de millions de dollars. Le drame est que la corruption en Algérie est nettement plus qu’un fléau; elle représente le mode de régulation du système issu de la décantation des années 1990. Il en est ainsi parce que la transition vers l’économie de marché pilotée par le FMI et la Banque Mondiale a eu lieu pendant les années d’affrontement armé. Cette transition a principalement consisté en une ouverture économique tous azimuts, sans jamais avoir été accompagnée de la réforme ou de la création des institutions absolument nécessaires à la régulation d’une économie de marché responsable et efficace. Résultat: un capitalisme de copinage s’est installé dans le pays où des fortunes gigantesques d’origine douteuse côtoient la misère et la pauvreté extrême. Pour que cette cohabitation de la richesse et de la misère soit fonctionnelle sous un régime sans légitimité démocratique, il est nécessaire que la haute corruption, celle qui touche la rente pétrolière notamment, s’appuie sur la moyenne et basse corruption, celle des fonctionnaires intermédiaires, des élus municipaux et des intervenants mineurs. Ce système connaît une limite; il ne peut bénéficier à tout le monde. C’est pourquoi l’exclusion sociale fait elle aussi partie du mode de régulation du système.

La situation paradoxale de l’Algérie ne garantit pas nécessairement la viabilité du statu quo. Les changements que des pays limitrophes (Tunisie, Maroc et Libye) ont connus sont trop importants pour être ignorés. D’où la récente promesse faite par le président Abdelaziz Bouteflika d’organiser des élections législatives honnêtes durant l’année en cours. L’Algérie semble vouloir suivre la voie marocaine qui consiste à absorber la colère populaire par un processus électoral introduisant pour la première fois dans l’histoire du pays une forme d’alternance au pouvoir; l’objectif étant d’éviter la voie révolutionnaire et l’ingérence étrangère. Est-ce à dire une reprise crédible de la transition démocratique? Cela dépendra principalement de l’évolution de la situation dans les autres pays. Si les nouveaux pouvoirs issus des révolutions, en Tunisie et en Égypte, connaissent un succès en termes d’inclusion, de stabilité des institutions et de développement économique, la pression sur l’Algérie sera telle que le pays s’engagera dans un processus sérieux de démocratisation. Inversement, si la tendance est dominée par des scénarios chaotiques à l’instar de ce qui s’est produit en Libye et dans une certaine mesure au Yémen et en Syrie, le paradoxe algérien militera en faveur du statu quo.

Bref, l’Algérie fit figure de laboratoire pour le monde arabe il y a 20 ans. Aujourd’hui, c’est le monde arabe qui sert de laboratoire à l’Algérie.

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Miloud Chennoufi est professeur adjoint de relations internationales au Collège des Forces canadiennes à Toronto.

(Photographie: La Presse Canadienne / AP / Sidali Djarboub)
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