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Est-ce que le régime syrien survivra?

Spring / Summer 2011 Query

Est-ce que le régime syrien survivra?

article10Projection de scénarios concernant Damas, Assad et le Moyen-Orient

Après de nombreuses semaines de contestation populaire sporadique mâtée par un usage intense de la puissance de feu, le régime syrien paye un prix exorbitant et ensanglanté pour sa survie. Le président Bashar al Assad et ses adjoints sont sanctionnés par les États-Unis et l’Union européenne. Même les deux États proches de lui – la Turquie, qui maintient ses liens avec Damas et le Qatar presque en situation de rupture – l’exhortent à se réformer, et en profondeur. Par son approche sécuritaire, combinée à ses déclarations d’intention de réforme, le régime Assad réussit à avorter les rassemblements de grande ampleur permanents à l’instar des scénarios égyptien et tunisien. En plus, il a maintenu la bourgeoisie sunnite des grands centres urbains (Alep et Damas) hors de la mouvance de la contestation. Cependant, le spectre de l’aggravation des tensions interconfessionnelles se fait sentir, ainsi que celui de la balkanisation ou de l’effondrement de l’entité syrienne. Il s’agit à la fois d’une éventualité et d’une sorte d’épouvantail. Pour le moins, on peut prévoir que les cicatrices seront difficiles à panser.

Qu’est-ce qui explique la survie de ce régime? Quels sont les scénarios projetés? Quelles seront les conséquences soit de la survie soit de la chute du régime?

L’éclairage sur le voisinage géopolitique de la Syrie confirme le recul de l’importance du rôle du régime Assad, qui s’est imposé dans la région en offrant ses services aux grandes puissances. On mentionne comme cas d’illustration comment les États-Unis et l’Arabie saoudite ont eu recours à lui pour gérer le dossier libanais. Ou les autres régimes dans leurs efforts de déraillement de l’incursion américaine en Irak.

La stabilité à Bagdad s’est imposée par une entente non déclarée américano-iranienne qui a été acceptée par les élites arabo-sunnites irakiennes. L’autre cas à noter concerne la résolution 1701 adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU en 2006 qui a pour effet de fermer les frontières israélo-libanaises et qui suspend le rôle qu’a joué le sud Liban dans les intrigues politiques entre Israël, la Syrie et l’Iran. Déjà, même après la fin humiliante de sa tutelle sur le Liban, le régime syrien traîne lourdement des accusations officieuses sur son rôle dans l’assassinat, le 14 février 2005, de l’ancien premier ministre libanais sunnite Rafic Hariri, proche des Saoudiens.

La crise du régime syrien s’est aggravée suite à la fin du régime égyptien de Hosni Moubarak. Une nouvelle donne se configure, peu à peu, qui priverait la Syrie de son influence sur le dossier palestinien. Cela est couronné par la conciliation entre le mouvement islamiste Hamas à l’écoute des directives de Damas et le mouvement Fatah de l’Autorité palestinienne. Une autre preuve que le régime Assad se trouve dans une zone de déséquilibre et que son statut régional est soumis à rude épreuve.

Le fait surprenant qui explique le maintien du régime Assad est son rapport de force non décisif entre, d’un côté, la pression montante et critique qui vient de trois de ses alliés de convergence ou des partenaires économiques et médiatiques – notamment la Turquie, le Qatar et la France – et de l’autre côté, une appréhension de l’après-régime exprimée par plusieurs responsables en Israël. D’ailleurs, le cousin influent du président Assad, Rami Makhlouf, a fait allusion dans une déclaration controversée à une certaine complicité entre la stabilité israélienne et celle de la Syrie! Du côté de Washington, l’administration Obama devient plus critique sans toutefois faire appel à la fin du régime. En face du mutisme arabe, la volonté fortement affichée de l’Iran et du Hezbollah dans l’appui inconditionnel du régime est sans brèche. C’est le maillon nécessaire pour l’arc d’influence iranien et l’indice du succès de son expansion vers la Méditerranée.

Ces changements géopolitiques ont des effets déstabilisateurs: le régime apparaît sur la double scène régionale et internationale affaibli, épuisé et saignant. Cela dit, même sur la sellette, plusieurs facteurs internes favorisent la survie du régime, au moins pour le moment. Son bilan de libéralisation économique, d’ouverture pondérée mais limitée sur les marchés mondiaux, surtout via la Turquie, a augmenté sans aucun doute sa légitimité dans les milieux commerçants. Et surtout sa réussite à garder le pays loin des turbulences et de l’anarchie qui désolaient son voisinage. Mais le contrepoids de ce succès est sans doute le verrouillage incompréhensible et injustifié. Le déni à l’opposition d’agir dans la légalité, même jusqu’à la non reconnaissance de son existence! Un monopole du pouvoir politique par le Parti Baath, fondé sur l’article 8 de la Constitution. Pire, sur la criminalisation de l’appartenance aux Frères Musulmans! (En effect, l’appartenance aux Frères musulmans est passible de la peine de mort en Syrie.)

La riposte médiatique du régime contre les insurgés ou les manifestants souffre également de cohérence. D’ailleurs, les facettes de cette propagande se résument à dire que les opposants sont des exécuteurs d’un complot ou des radicaux islamistes ou des infiltrés à la solde des services de renseignements arabes (saoudiens en particulier, ou peut-être même qatari, avec sa chaîne Al Jazeera, de plus en plus critique vis-à-vis du régime Assad). Ou l’agenda caché du gouvernement islamiste turc qui fait la promotion des confrères islamistes syriens. En plus du slogan «c’est Moi ou les islamistes», vient s’ajouter un autre: «c’est Moi ou la guerre civile».

Malgré la popularité notable du président Bachar al-Assad avant ce coup de rétrécissement, les critiques contre son entourage se font de plus en plus criantes et menaçantes. C’est un fiasco retentissant pour le parti Baath qu’après presque 50 ans au pouvoir il accuse un déficit lamentable dans la création d’un espace citoyen. Aux premières secousses, on voit la réapparition des symptômes d’une société éclatée avec des loyautés confessionnelles et sectaires qui se trouve sous le seuil de la modernité politique. Comme si le régime autoritaire est le seul garant contre l’éclatement des haines religieuses dans une société mosaïque fortement fragile!

Somme toute, la survie du régime Assad, entourée par des personnalités alouites fortes – surtout son frère Maher et ses cousins les Makhlouf, qui détiennent les pouvoirs exécutifs et sécuritaires – se doit à cette entente toujours en vigueur avec la grande bourgeoisie sunnite urbaine et commerçante avantagée par les dividendes de la libéralisation. Bref, une stabilité qui repose sur des Alaouites détenteurs de l’exécutif et du sécuritaire, avec des citadins sunnites aisés. En fait, la majorité des insurgés viennent plutôt des régions sunnites pauvres, appuyés par d’autres membres des communautés marginalisées, surtout les Kurdes. Ajoutons l’appui solide de certaines élites de la gauche syrienne, des signataires de la déclaration de Damas de 2005, des communistes, ainsi que de toutes les composantes syriennes, politiquement et économiquement marginalisées.

En d’autres termes, le régime syrien d’Assad est entré dans une phase critique. Sa survie est de moins en moins assurée. Elle semble toujours tributaire de la reconfiguration de ses alliances avec l’Iran et le Hezbollah, craintes par une large opinion arabo-sunnite. Mais aussi et surtout des réformes en profondeur qui ont été inspirées des réclamations du printemps arabe scandées dans de nombreuses villes et qui se fondent sur une reconnaissance de l’opposition syrienne et son droit de cité.

C’est le président Assad lui-même qui doit mener ces réformes. Sinon, les fuites en avant du régime garderont le feu dans la demeure syrienne et accentueront les probabilités d’un déclenchement des plans de partage (ou de repartage!) par le feu et le sang selon les clivages sectaires et les rancunes ancestrales de cet espace moyen-oriental.

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Sami Aoun est professeur titulaire à l’École de politique appliquée à l’Université de Sherbrooke. Spécialiste du Moyen-Orient, il est chercheur au Groupe de recherche société, droit et religions à Sherbrooke et chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand à l’Université du Québec à Montréal.

(Photographie: La Presse Canadienne)
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