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Le nouveau souffle du nationalisme russe

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Le nouveau souffle du nationalisme russe

La montée du nationalisme xénophobe est devenue un véritable casse-tête pour les autorités politiques russes. Sa renaissance a coïncidé avec l’arrivée de Vladimir Poutine à la présidence en mars 2000. Le nouveau président n’a pas hésité à utiliser la rhétorique nationaliste en parallèle avec la construction de sa « verticale du pouvoir ». La conséquence fut que le pouvoir central s’est mis à tolérer des manifestations locales de nationalisme exacerbé, ce qui a conduit, avec le temps, à une relative impunité et une radicalisation des groupes nationalistes russes.

Aujourd’hui, beaucoup de Russes s’inquiètent de l’augmentation importante de la violence ethnique et des attentats à caractère nationaliste. Face à la passivité des autorités politiques, les groupes nationalistes sont de plus en plus insolents et leurs crimes portent très souvent tous les signes de la provocation et de la xénophobie. Selon Alexander Brod, directeur du Bureau pour les droits de l’Homme à Moscou et expert sur les groupes russes d’extrême droite, le nombre de ce type de crimes augmente de 10 à 15 pour cent à tous les ans.

Le centre SOVA, un centre d’analyse et d’information sur le racisme et la xénophobie, surveille depuis 2004 les diverses manifestations de xénophobie sur le territoire russe, en particulier celles liées à la discrimination ethnique et religieuse. Selon le centre, au cours des cinq premiers mois de 2011, 45 personnes ont été victimes d’une attaque à caractère nationaliste, quatre d’entre elles ont été tuées. Les attaques ont eu lieu principalement à Moscou, Saint-Pétersbourg, Voronej, Samara sur le fleuve Volga et Rostov-sur-le-Don.

Selon Brod, environ 55 pour cent de la population d’origine ethnique russe partagent des sentiments xénophobes qui sont une des sources du regain du nationalisme agressif. Cinq pour cent de ce nombre sont prêts à prendre des mesures violentes à l’encontre des immigrants et des travailleurs d’origine étrangère.

Les affrontements violents du 14 Décembre 2010 sur la place du Manège au centre de Moscou et à Saint-Pétersbourg ont révélé le danger croissant du nationalisme en Russie. Réclamant l’arrestation rapide des Caucasiens du nord, responsables du meurtre du supporteur de football Egor Sviridov, tué le 6 décembre par un Caucasien, les émeutiers scandaient des slogans nazis, anti-caucasiens, anti-islamiques et, surtout, « La Russie aux Russes ». La police a dû intervenir pour calmer les émeutiers, faisant au passage une trentaine de blessés, dont 6 furent hospitalisés. Les événements de la place du Manège ont démonté une fois encore que le nationalisme est devenu un problème grave dans la société russe.

Les Russes modérés considèrent le Caucase du Nord comme un lourd fardeau économique pour l’Etat central. Ce sentiment présente des similitudes avec les nationalistes russes qui maintenaient à l’époque soviétique que la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) – les Russes en somme – sacrifiait sa prospérité pour faire émerger celle des autres républiques nationales. Le 23 avril plusieurs centaines de personnes sont descendues dans les rues de Moscou pour demander au gouvernement de cesser d’envoyer des fonds fédéraux aux régions du Caucase du Nord. Scandant «ne donnez pas à manger aux Caucasiens », les manifestants accusaient les autorités politiques de transférer de larges sommes d’argent aux régions du Caucase au détriment des régions slaves.

Le nationalisme russe est lié aux mythes de l’historique du pays et aux politiques de ses dirigeants. Sur de longs siècles la société russe fut imprégnée de plusieurs croyances mythologiques. L’une d’elles a colporté l’idée que la nation russe fut de tout temps opprimée par les immigrants et que ceux-ci sont responsables de tous les maux du pays. Pendant tout le vingtième siècle, des dizaines de millions de Russes ont cru que la Révolution russe de 1917 a été organisée par la « communauté juive en collaboration avec les Fusillers Lettons Rouges ». Cette idée, du fait de sa simplicité, a encore la vie dure. Selon l’expert Aleksander Verchovsky du centre SOVA, en 2006 trente-trois pour cent de Russes étaient d’avis que les citoyens d’origine russe dans la Fédération de Russie sont victimes de discrimination et d’abus. En 2009, le nombre est passé à 43 pour cent.

Un autre mythe ayant survécu à travers les époques est la fameuse « voie unique » et « la mission » de la Russie et de la nation russe. C’est au début du 19ième siècle que ce mythe pris forme; il fut adopté par les soi-disant « slavophiles ». Il vaut la peine de rappeler les mots que prononça Joseph Staline, un Géorgien d’origine, au Kremlin le 24 Juin 1945 à l’occasion de la parade du Jour de la victoire : «Je propose que nous buvions à la santé du peuple soviétique et, surtout, du peuple russe. Je bois principalement à la santé de la nation russe, car elle la plus remarquable de toutes les nations qui constituent l’Union soviétique ».

Dans la Russie contemporaine, l’idée de la « voie unique russe» est soutenue par les « néo-eurasistes », un courant académique dominé par le penseur Aleksandre Douguine qui élève les théories d’Halford John Mackinder à la hauteur d’une explication de l’Histoire, surtout celle de l’« Eurasie » dont la Russie en est le centre.

Selon Verkhovsky, les nationalistes russes du début du 21ième siècle diffèrent de ceux qui apparurent peu après la fin du régime soviétique, au début des années 1990. Il identifie deux types de nationalisme russe actuellement en vogue. Le premier type met l’accent sur le mythe de l’ethnie russe et interprète la période communiste dans l’historie de la Russie non pas comme un système basé sur une idéologie importée de l’Europe occidentale, mais comme un système social et politique émanant de « l’esprit russe ».

Les racines du deuxième type de nationalisme russe prennent leurs sources dans la tradition des Cent-Noirs, un mouvement ultra-nationaliste du début du 20e siècle, partisan de la Maison des Romanov et de l’autocratie et défenseurs des doctrines extrémistes slavophiles, de la xénophobie et de l’antisémitisme. Selon Verkhovsky, ce second type de nationalisme russe n’a pas la puissance du premier.

Une nouvelle vague de nationalisme russe a atteint son apogée durant la période 1993-1995, lorsque certains partis politiques eurent recours à une rhétorique nationaliste intense, en particulier le Parti libéral-démocrate de Russie (LDPR) dirigé par Vladimir Jirinovski. La même période a vu l’émergence de groupes nationalistes plus radicaux, tel que l’Unité nationale russe, un groupe néo-nazi fondé par d’Alexander Barshakov et maintenant interdit dans plusieurs régions de Russie, dont la région moscovite. La popularité de ce groupe est aujourd’hui faiblarde, sinon inexistante.

La nouvelle vague de nationalisme en Russie est liée à la présidence de Vladimir Poutine (2000-2008). L’ancien directeur du FSB (Service fédéral de sécurité) emprunta à la rhétorique des nationalistes et l’utilisa abondamment pour justifier la seconde guerre de Tchétchénie à la fin de 1999.

Le nationalisme de l’ère Poutine-Medvedev est d’une mouture différente de ses prédécesseurs. Le boom économique des années Poutine a attiré des migrants des ex-républiques soviétiques, surtout celles d’Asie centrale et du Caucase du nord. Les groupes extrémistes et des millions de jeunes russes vivant une situation précaire sur le marché du travail exploitent cette nouvelle réalité économique pour justifier leur existence et leur violence contre les travailleurs migrants. Le nationalisme russe de la présente décennie ne s’inspire d’aucune idéologie politique ou sociale. À sa base, il est raciste et fondé sur la conviction que les ressortissants de l’« étranger proche » occupent les emplois et volent l’argent des Russes ethniques.

Après avoir pendant des années joué un jeu subtil avec les groupes et partis politiques nationalistes, le Kremlin est aujourd’hui forcé de reprendre le contrôle en prenant des mesures actives contre les nationalistes radicaux.

Les opinions exprimées dans ce blogue sont strictement personnelles et ne reflètent pas nécessairement celles de Global Brief ou de l’École des affaires publiques et internationales de Glendon.

The opinions expressed in this blog are personal and do not necessarily reflect the views of Global Brief or the Glendon School of Public and International Affairs.

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