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Tchernobyl : le « coup d’accélérateur »

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Tchernobyl : le « coup d’accélérateur »

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S’il vous prend l’envie de parfaire vos connaissances sur la période historique qui a vu l’effondrement des régimes communistes en Europe de l’Est, entre 1989 et 1991, prenez soin de vérifier si l’ouvrage général que vous lisez ou le site web que vous consultez consacre un chapitre entier sur l’impact politique et économique qu’eut l’accident de Tchernobyl sur le destin de l’Union soviétique. Si l’ouvrage est silencieux sur cet événement, vous avez fait un mauvais achat puisque vous ne comprendrez qu’à moitié l’origine du programme de réformes du secrétaire général du Parti communiste Mikhaïl Gorbatchev et l’émergence des mouvements sociaux aux quatre coins de l’empire.

Alors qu’en ce 26 avril l’Ukraine et le monde entier soulignent le 25e anniversaire de l’explosion survenue en 1986 à la centrale nucléaire de Tchernobyl et rendent hommage à tous ceux et celles qui en ont été victimes, il est opportun de rappeler qu’une des causes majeures, mais trop méconnue voire ignorée, de l’échec de la perestroïka (reconstruction) et de la glasnost (transparence) mises en œuvre par Gorbatchev en 1986-87 fut le nuage radioactif qui s’échappa du réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire et qui fut poussé par un vent de l’est vers Moscou, atteignant quelques jours plus tard l’Europe occidentale.

En mars 1986, le Parti communiste de l’URSS réunit son 27e Congrès à Moscou. Les délégués applaudissent au dernier créneau de Gorbatchev: la glasnost (transparence) dans l’information aux citoyens. Deux mois après la fin du Congrès, la nouvelle attitude dans les média, souhaitée par Gorbatchev, restera imperceptible.

C’est l’explosion de Tchernobyl et les interrogations qu’elle soulèvera qui délieront les langues des citoyens soviétiques et qui ouvriront les boîtes à malice des officines du Parti communiste à tous les niveaux de direction. Après Tchernobyl, plus aucun officiel du PCUS, qu’il soit chef d’un raïon (district) ou membre du Politburo, ne pourra se dérober longtemps aux questions gênantes et légitimes des Soviétiques ordinaires.

Nombreuses ont été les conséquences de Tchernobyl sur le destin du socialisme soviétique à partir d’avril 1986. La recherche, dans les quinze républiques nationales, d’une plus grande autonomie politique pour échapper aux risques de semblables catastrophes environnementales et aux irrationalités d’une centralisation politique excessive a mené à la création de fronts populaires et d’une pléthore d’associations locales et nationales.

Le fait de devoir répondre d’une catastrophe majeure était une première dans l’histoire du PCUS. Il y eut, bien sûr, d’autres crises déstabilisantes dans l’histoire de la Russie soviétique, mais la manie du secret, la machine à propagande et la répression permettaient à chaque fois de détourner et d’étouffer rapidement la gronde sociale. La glasnost changea la dynamique des rapports dirigeants-dirigés dans la société soviétique. Les groupes sociaux les plus réformistes, particulièrement dans les républiques nationales, profitaient de la période post-Tchernobyl, période intense d’auto-analyse critique, pour faire connaître des dizaines de problèmes économiques, administratifs et environnementaux. La légitimité du PCUS et la confiance des Soviétiques envers lui écopaient à chaque fois.

Les dirigeants soviétiques essuyaient les foudres de millions de travailleurs exaspérés par leurs conditions de vie au quotidien. Désormais, la moindre faute mettant en danger la santé des Soviétiques est dénoncée véhémentement. Après avril 1986, le climat social en Union soviétique devient envenimé, les politiciens excessifs dans leurs soupçons et leur désir de sauvegarder les apparences, le simple citoyen de moins en moins crédule.

Tchernobyl a montré que la glasnost voulue par Gorbatchev a rapidement atteint ses limites. Pendant trois jours, les autorités ont tenté de garder le silence sur l’explosion à la fois à l’intérieur de l’Union soviétique et à l’extérieur du pays. Trois ans après la catastrophe, les ministères fédéraux continuaient de contrôler l’accès à l’information et cachaient encore des données vitales pour les populations contaminées.

Or, la perte de légitimité des dirigeants soviétiques s’explique en très grande partie par leur entêtement à agir comme si rien d’inhabituel ne s’était produit. Mais l’URSS sous Gorbatchev vivait à l’heure de la démocratisation, et donc du dialogue entre administrateurs et administrés. La peur du nucléaire s’est donc étendue à toutes les régions du pays. Toutes les localités dotées d’une centrale nucléaire dans leurs environs ont connu des mouvements de protestations sociales de grande ampleur. L’intensité de ces protestations était si grande que partout les autorités politiques ont été forcées soit d’arrêter, soit carrément d’abandonner les projets de construction de réacteurs nucléaires.

Au début de 1989 le programme nucléaire soviétique était si charcuté que les dirigeants devaient résoudre à la hâte un problème sérieux de pénurie énergétique. Cette pénurie avait évidemment des effets multiplicateurs sur la détérioration et la désorganisation des liens économiques entre les républiques et les régions. Les témoignages et critiques de l’élite scientifique et intellectuelle sur les actions moralement douteuses et irréfléchies commises par les autorités politiques, en réponse à la crise, ont, avec le passage du temps, démultiplié les griefs non seulement de la population ukrainienne, mais également des autres nations et groupes ethniques qui composaient l’Union soviétique.

Le socialisme, tel que vécu pendant plus de 70 ans, passait dans le tordeur de la critique sociale. Tchernobyl initie un mouvement progressif de délégitimation des pouvoirs centraux et locaux et, du même souffle, discrédite davantage les prémisses du « projet » socialiste, déjà très amochées par le laxisme des années Brejnev.

Après avoir acquise sa souveraineté en 1991, l’Ukraine n’a jamais pu se résoudre à fermer Tchernobyl. Pour diminuer sa dépendance énergétique à l’égard de la Russie, (à partir de 1992, l’Ukraine devait payer le pétrole russe au prix mondial), elle a tablé sur son infrastructure nucléaire héritée de l’Union soviétique. Mais la vétusté de cette infrastructure constituait un danger pour la planète entière.

La centrale de Tchernobyl n’a été fermée que le 15 décembre 2000, alors que le réacteur numéro 3 fut arrêté définitivement. Cependant, la centrale accidentée recouverte d’un « sarcophage » de béton construit six mois après l’explosion n’est toujours pas suffisamment isolée. La construction d’un « second sarcophage » (structure de confinement) et d’un entrepôt destiné à accueillir les combustibles usés devrait engloutir plus d’un milliard de dollars.

Depuis la disparition de l’Union soviétique, on ne compte plus les défaillances techniques dans l’industrie nucléaire ukrainienne, et plus largement dans les ex-républiques soviétiques.

Les opinions exprimées dans ce blogue sont strictement personnelles et ne reflètent pas nécessairement celles de Global Brief ou de l’École des affaires publiques et internationales de Glendon.

The opinions expressed in this blog are personal and do not necessarily reflect the views of Global Brief or the Glendon School of Public and International Affairs.

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