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Sahel: le grand jeu?

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Sahel: le grand jeu?

insitusahelUne armée pour faire la guerre à tout-va?

Depuis plusieurs mois, le Nord Mali vit au rythme des prises d’otages spectaculaires, du brouhaha médiatique qui les accompagne et des interventions musclées de certaines troupes sous-régionales pour, dit-on, circonscrire la «menace terroriste». S’il est vrai que la sous-région connaît une multiplication des actes d’enlèvements et des prises d’otages, ainsi qu’une montée du banditisme, et des trafics, les explications de ces phénomènes sont plus complexes que ne le suggèrent plusieurs analystes. Au fond, les problématiques soulevées par la situation du Nord Mali sont brouillées. Une des questions importantes porte sur la cristallisation de la tension sur le territoire malien alors que la plupart des prises d’otages ont lieu à l’extérieur. On ne peut aujourd’hui concevoir d’aborder ce problème sans en avoir une vision plus exhaustive. Quelles sont les particularités de cet espace géographique? Etant donné l’apparition de nouvelles rivalités, quels sont les enjeux qui animent les ambitions des puissances? Enfin, quelles sont les stratégies envisagées pour résoudre la crise dans la bande sahélo-saharienne?

Le couloir sahélo-saharien qui traverse l’Afrique d’est en ouest, de la Mauritanie au Soudan en passant par une partie des pays du Maghreb, correspond à un tiers du continent africain. Comme son nom l’indique, il est constitué de deux espaces géographiques interdépendants. Certains observateurs considèrent cette bande comme une zone de séparation, d’autres comme une zone tampon. En fait, tout laisse penser qu’il s’agit d’une zone intermédiaire, un couloir stratégique important dans le nouvel ordre régional, qui est à la fois un espace historique de passage des flux, une extension des anciennes routes de la soie, et un carrefour culturel pour les civilisations méditerranéennes, islamiques et africaines. La plupart des États qui composent cet ensemble géographique sont sous-administrés et vulnérables, disposant de peu de moyens pour un territoire immense. D’ailleurs la zone sahélo-saharienne a toujours été une «zone grise» soumise aux rapports de forces entre les acteurs forts, les centres politiques stables, les cités et les civilisations influentes.

Le Nord Mali se trouve à l’épicentre de ce dispositif géostratégique, avec un immense espace difficile à contrôler: c’est une zone de 700 000 kilomètres carrés et plus de 5 000 kilomètres de frontières avec l’Algérie, la Mauritanie, le Niger et le Burkina Faso. En outre, le Nord Mali cumule de nombreux facteurs d’instabilité tels que l’absence de l’État, des infrastructures et de l’armée qui avait quitté certains postes conformément aux accords d’Alger, sans oublier la crise sociale et économique. En effet, les populations du Nord Mali (entre autres, Touaregs, Sonrais, Peuhls, Maures), bien qu’héritières d’une histoire et d’un legs culturel riche, sont aujourd’hui appauvries par une situation économique difficile et par le déclin des villes telles que Gao et Tombouctou. Longtemps oublié dans le processus du développement du pays, le Nord Mali a connu de nombreuses révoltes populaires contre l’autorité centrale. Ces défaillances politiques et économiques constituent un socle favorable au développement de la menace «salafiste» et au contrôle de ces régions par des bandes armées et trafiquants de tout genre. Ceux-ci exploitent cette vulnérabilité du Nord Mali dopée par une importante circulation financière, et recrutent facilement parmi la jeunesse désabusée par le chômage et la pauvreté.

AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique) a pris forme au Mali et au Niger au moment où les reliquats des rébellions touarègues, des contrebandiers et mafieux opèrent une jonction avec les anciens du GSPC (Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat). Une sorte de pacte de non agression avec les populations locales semble alors entrer en vigueur. AQMI ne s’en prend jamais aux tribus nomades qui profitent de la réinjection dans le marché de l’argent des rançons et de la contrebande. Aujourd’hui, AQMI compterait près de 200 à 300 combattants répartis en plusieurs «katibas» autonomes, dont l’encadrement est assuré par des anciens du GSPC. Afin de ne pas être repérés facilement, les groupes fonctionneraient en réseaux éclatés et seraient en constant déplacement. Bien qu’AQMI constitue une lourde menace pour la paix dans la bande sahélo-saharienne, il faut relativiser son poids réel sans toutefois le négliger. Car renforcé par le rôle excessif qu’on lui donne et l’impact médiatique des prises d’otages, AQMI a considérablement développé sa capacité de nuisance dans la bande sahélo-saharienne. Et ce couloir stratégique est devenu objet de la convoitise des grandes multinationales, des cartels et des pays puissants, qui visent son contrôle et l’exploitation de ses nombreuses richesses tels que le sel, l’or, le pétrole, le gaz, le fer, le phosphate, le cuivre, l’étain et l’uranium.

Depuis quelques années, on assiste effectivement à un enchevêtrement des enjeux, ainsi qu’à la réorganisation de la géopolitique des hydrocarbures et des matières premières. L’objectif serait de s’en assurer le contrôle et la conduite vers les zones de consommation que sont l’Asie, l’Europe et l’Amérique. Ainsi, la médiatisation occidentale qui présente le Nord Mali comme une zone tribale de désordres endémiques d’où proviendrait une inquiétante menace djihadiste, n’est pas dénuée d’arrière-pensées. Certes la situation de défaillance des États sahéliens est réelle, mais elle sert aussi de justificatif aux interventions de ces puissants acteurs dotés d’une forte capacité d’action. La menace terroriste serait alors en partie entretenue et amplifiée pour servir les intérêts d’acteurs rivaux qui se disputent le contrôle des richesses. Certaines puissances telles que la France, la Chine et les États-Unis se positionnent économiquement ou militairement dans le couloir stratégique sahélo-saharien afin de peser sur les équilibres géopolitiques et énergétiques régionaux. Mais il ne faut pas oublier le rôle des puissances régionales et en particulier l’Algérie, la Libye et le Maroc, dont les alliances et antagonismes sont importants pour la compréhension des tensions qui existent dans la bande sahélo-saharienne. Tous les trois développent de subtils mécanismes diplomatiques, économiques et militaires pour s’assurer une influence sur ce couloir stratégique.

C’est dans ce contexte particulier que s’est produit à Arlit, entre le 15 et 16 septembre 2010, un nouvel enlèvement – cette fois-ci de sept employés des compagnies françaises Areva et Vinci. Depuis cet enlèvement, les événements semblent s’accélérer et diverses forces impliquées manoeuvrent sur le terrain contre AQMI. (Deux otages français enlevés début janvier 2011 par AQMI sont morts après un assaut des forces françaises en territoire malien contre les ravisseurs.) Ainsi, des initiatives sont menées au niveau régional, afin d’améliorer la coordination et la coopération des États sahélo-sahariens. Un quartier général a été mis en place à Tamanrasset et a vu l’organisation en septembre de la rencontre des États-majors des services de renseignement et de sécurité, ainsi que la réunion du Conseil des chefs d’État-major. Ces deux rencontres et la réunion d’Alger sur le renseignement ont été organisées afin d’intensifier la lutte contre les sources de financement et la mobilité d’AQMI. Même si cette fébrilité marque une réelle mobilisation des États concernés par la lutte contre le terrorisme et le banditisme transfrontalier, elle reste désarticulée. Et l’intégration des pays du Maghreb, du Tchad et du Burkina Faso aux travaux des structures de coordination opérationnelle, demeure insuffisante.

Particulièrement impliquée, la France se déploie militairement avec l’aide de ses alliés dans une stratégie d’encerclement et de harcèlement d’AQMI. Ainsi, des éléments du COS (Commandement des opérations spéciales) seraient présents au Burkina Faso, un détachement de l’armée de l’air (officiellement 80 personnes) et des appareils de surveillance seraient positionnés au Niger, et des éléments appuient et forment les troupes mauritaniennes et nigériennes. Le Mali n’est pas avantagé par cette démarche qui confine les tensions sur son territoire, au risque que ce pays en paie le prix fort. Pourtant, le gouvernement malien réclame depuis des mois la régionalisation de la gestion de cette crise sécuritaire et la mutualisation des moyens. Il a autorisé les armées des pays frontaliers à combattre les groupes d’AQMI en leur octroyant un droit de poursuite. En outre, le Mali entreprend de sérieux efforts pour combler le vide militaire au Nord. Mais pour les Maliens, cette crise ne trouvera sa solution que si le défi sécuritaire est relevé en parallèle avec le défi du développement du Nord Mali.

En effet, il semble également que la seule réponse sécuritaire ne suffira pas à combattre efficacement la violence qui se nourrit de la crise régionale. Pourtant, Il est essentiel de combattre les véritables maux du Sahel, en mettant en place une stratégie maîtrisée du développement économique et social, combinée aux efforts sécuritaires. A défaut, le risque est grand que la région, déjà théâtre du grand jeu des puissances, s’expose davantage à l’insécurité, à la division des forces sociopolitiques et à l’exploitation sauvage des ressources naturelles. Afin d’éviter cela, la crise du Sahel pourrait devenir l’opportunité d’un changement profond, à condition qu’on se donne les moyens d’une concertation et d’une coordination renforcées entre les pays sahéliens et tous les pays du Maghreb. Les enjeux qui animent aujourd’hui le couloir stratégique sahélo-saharien nécessitent, en effet, une plus forte convergence des actions allant jusqu’à refonder les liens civilisationnels historiques entre le Maghreb, le monde arabo-musulman et les pays du Sahel.

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Anas Abderrahim est un diplomate palestinien qui a travaillé en Europe et en Afrique. Il est actuellement chercheur à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. L’auteur s’exprime à titre personnel.

(Photographie: AFP photo)
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