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Obama «le grand»? Regard de l’Europe

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Obama «le grand»? Regard de l’Europe

Les avis du Vieux Continent sont partagés

Le 4 novembre 2008, l’élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis a été vécue comme un événement positif dans les pays de l’Union européenne (UE). Pour autant, la crise économique – venue des États-Unis – produit tous ses effets dans les pays membres de l’UE. Depuis cette élection, le nombre d’Européens au chômage a augmenté de plus de 5 millions. Il n’existe évidemment pas de lien direct entre les deux faits, mais cela participe de l’ambiance générale.

Plusieurs signaux déçoivent rapidement les Européens. Dès le 16 février 2009, Hillary Clinton effectue en Asie son premier voyage à l’étranger comme chef de la diplomatie américaine. En mȇme temps, peu d’Européens sont convaincus par la stratégie du président Obama en Afghanistan. Par la suite, les pays de l’UE membres de l’OTAN donnent souvent l’impression de traîner les pieds pour envoyer des soldats supplémentaires dans ce qui leur apparaît comme un «bourbier». En avril, le président français Nicolas Sarkozy n’apprécie pas que le président des États-Unis se permette de soutenir publiquement la candidature de la Turquie à l’UE. Les 5 et 6 juin 2009, Obama vient en Allemagne puis en France. Non loin des plages du débarquement de Normandie, Obama et Sarkozy tentent laborieusement d’effacer l’impression que «le courant ne passe pas entre eux». Le 27 juillet, un sommet sino-américain voit Obama plaider pour une coopération tous azimuts avec une Chine qui devient manifestement un dossier prioritaire. Le 17 septembre, plusieurs en Europe de l’Est sont contrariés par l’abandon unilatéral du projet d’installation d’éléments d’un bouclier anti-missile en Pologne et en République tchèque. Ils se sentent trahis par Washington face à la menace russe. En revanche, Paris se félicite – discrètement – de cette nouvelle. Si Hillary Clinton fait une tournée européenne entre le 9 et le 15 octobre, le président américain, pour sa part, ne se déplace même pas pour les cérémonies du 20e anniversaire de la chute du mur de Berlin. Obama donne manifestement la priorité à l’Asie, où il fait une tournée à partir du 13 novembre.

Les Européens reçoivent une véritable paire de claques en décembre 2009. Alors qu’ils espéraient pouvoir compter sur l’appui des États-Unis pour valoriser leur soft power via un accord ambitieux lors du sommet de Copenhague sur le changement climatique, Washington lâche l’UE et se met d’accord avec Pékin pour un accord a minima et non contraignant.

Le 8 mars 2010, l’avionneur européen EADS renonce à participer à un appel d’offres pour un contrat d’avions ravitailleurs avec les forces aériennes des États-Unis. En effet, l’entreprise et les autorités politiques européennes accusent Washington de protectionnisme.

Cela dit, Obama sera-t-il un grand président du point de vue européen? Il est, évidemment, trop tôt pour le dire. Mais voici trois marqueurs clés.

Premier dossier: la sortie de crise économique. Venue des États-Unis, la crise financière est rapidement devenue en Europe une crise économique puis sociale, voire politique et maintenant monétaire avec la crise de l’euro. On ne se souvient pas avoir entendu la nouvelle administration avoir publiquement regretté que les États-Unis aient largement contribué à conduire de nombreux pays directement «dans le mur». Que la reprise économique se dessine aux États-Unis ne suffira pas aux Européens si l’UE reste dans le marasme. Certes, les dirigeants européens et communautaires doivent assumer leurs responsabilités, mais les Européens apprécieraient certainement qu’Obama participe de manière plus dynamique à des décisions tirant les conséquences des errements passés et mettant en place des mesures de bonne gouvernance, aussi bien à l’échelle nationale que planétaire.

Deuxième dossier: l’issue des conflits en Afghanistan et en Irak. Chacun sait qu’Obama hérite ici des «œuvres» de son prédécesseur. Pour autant, les Européens jugeront les résultats concrets de ses décisions. Jamais l’Afghanistan n’a exporté autant de drogue en Europe, contribuant à une baisse des prix qui participe d’une diffusion de plus en plus large de ces produits mortels. Jamais l’Irak n’a été terrain d’entraînement d’autant de terroristes qui menacent aussi les Européens. Quels seront les résultats des stratégies inspirées par Washington en Afghanistan? Que deviendra – vraiment – l’Irak après le départ des troupes américaines et alliées?

Troisième dossier: les relations États-Unis-UE. Pour l’heure, une certaine forme de déception semble s’esquisser de part et d’autre. Il revient d’abord aux Européens de balayer devant leur porte. Que Washington semble donner la priorité à l’Asie pourrait contraindre les Européens à se prendre un peu plus en charge. Il faut bien admettre que la modestie de leur effort de défense – excepté pour le Royaume-Uni et la France – a de quoi exaspérer un pays qui pense avoir vocation à «s’occuper du monde». La France revenue dans le commandement militaire intégré de l’OTAN, il importe maintenant de faire évoluer les relations UE-OTAN d’une façon mutuellement avantageuse. La réforme de l’OTAN permettra prochainement d’en juger. Au-delà, Washington doit laisser aux nouvelles institutions issues du traité de Lisbonne le temps de monter à la charge.

Seule certitude: les poids relatifs de l’UE et des États-Unis dans le monde auront tendance à diminuer d’ici 2050. Obama restera dans les livres d’histoire européens comme un «grand président des États-Unis» s’il réussit à négocier au mieux ce virage en synergie avec l’UE.

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Pierre Verluise est docteur en géopolitique de l’Université Paris-Sorbonne et fondateur et directeur du site géopolitique www.diploweb.com.

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