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L’échec de Nicolas Sarkozy

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L’échec de Nicolas Sarkozy

La civilisation de langue française est porteuse d’un idéal universaliste et d’un art de vivre qui, pour être vieillis et lacunaires, se veulent encore compétitifs avec le modèle anglo-américain dominant. Dans la mesure où elle est imbue d’équilibre, axée sur l’importance de l’État et du politique, porteuse d’un certain idéal humaniste et esthétique, la vision française est l’une des seules qui propose un modèle crédible de cité universelle qui se rattache au passé, tout en n’étant pas fermé à la modernité ni totalement associé au capitalisme. Ce qui se passe en France actuellement est également important parce que le monde francophone est prisonnier d’une dynamique d’échec et de marginalisation qui constitue l’une des versions des réticences de beaucoup de sociétés face à la façon dont s’oriente la mondialisation.

Il est difficile d’imaginer mandat politique plus clair, plus fort et plus impérieux que celui obtenu par le président Nicolas Sarkozy des électeurs français il y a deux ans : mandat de changement profond, à certains égards de rupture, octroyé à un fils d’immigrant hongrois bouillonnant d’énergie relativement à des attitudes et des comportements objectivement aberrants, comme cette fameuse loi interdisant carrément de travailler plus de 35 heures par semaine. Le nouveau président sauverait-il le modèle français? Serait-il en mesure d’éviter à la France la crise majeure que plusieurs craignaient? Verrait-on la fin d’une dynamique remontant à plus de 400 ans d’histoire, marquée à tous les trois quarts de siècle par de grandes crises globales de plus en plus graves? Ce pari crucial, tout indique que Nicolas Sarkozy l’a perdu et que cet échec aura des conséquences graves pour son pays.

En ce printemps 2009, le véritable problème de Nicolas Sarkozy n’est pas qu’il est impopulaire auprès des Français mais qu’il l’est pour les mauvaises raisons, qui ont peu à voir avec ces nécessaires réformes qu’il n’a que très partiellement enclenchées. De façon révélatrice, c’est la performance internationale du président français qui semble maintenant appréciée par des Français qui confondent activisme et résultats durables dans leur nostalgie à l’égard du statut international de premier plan longtemps détenu par leur pays. On parla presque un moment des grands travaux de Sarkozy comme on parlait des grands travaux d’Hercule! Sarkozy qui répare le fiasco constitutionnel européen causé par la victoire du NON au référendum français de 2005. Sarkozy qui s’affaire à négocier une trêve entre la Russie et la Géorgie. Paris qui redevient pour quelques jours une brillante capitale internationale réunissant les chefs d’États bordant la Méditerranée. Sarkozy qui dénonce l’avidité ayant causé la crise économique et propose une réforme fondamentale du capitalisme.

Dans un premier temps, cet activisme impressionna le reste du monde, comme il avait impressionné au départ les Français. Avant que Barak Obama ne succède pas à un George W. Bush complètement discrédité, le président français apparut rafraîchissant et stimulant, faisant oublier l’immaturité l’ayant entre autres amené à menacer de se retirer de la récente réunion du G20 si les choses ne tournaient pas à son goût. Mais surtout, Sarkozy a profité et profite encore du fait que, dans la tourmente économique mondiale, la France de 2009 s’est tirée assez bien d’affaires jusqu’à présent, non pas tant à cause des réformes internes réalisées par lui – largement en deçà des attentes même pour les symboliques 35 heures – qu’en raison de la force intrinsèque du pays et de l’héritage laissé par les présidents antérieurs, y compris Jacques Chirac. En d’autres termes, Sarkozy bénéficie pour un temps d’une conjoncture favorable à la France, qui fait oublier qu’il n’a pas donné suite à ses promesses de réforme et que le moment de vérité viendra tôt ou tard.

Dans le contexte d’une crise économique causée en partie par le refus des idéologues du gouvernement Bush de règlementer les institutions financières américaines dans la poursuite de la négligence de l’administration Clinton, le traditionnel dirigisme à la française et l’intervention de l’État dans l’économie ont recouvré de la crédibilité. Par ailleurs, l’apport de Jacques Chirac au plan international avait été la condamnation de l’irrationnelle intervention en Irak sous l’égide des États-Unis et de la Grande-Bretagne, affaiblissant la veille interface atlantique de la France de même que son rapport avec le monde anglophone. Cela permit à Nicolas Sarkozy de procéder, dès son arrivée au pouvoir, à ce qui restera sans doute sa grande réalisation au plan international : la nécessaire réconciliation avec le vieil allié américain.

Mais il le fit en tendant totalement la main à George W. Bush, sans nuance et sans réserve, discréditant pour l’essentiel par le fait même la position française dans le dossier irakien. Cette position sera pourtant implicitement validée lorsque Barak Obama répudiera les principes à la base de la politique internationale de son prédécesseur. D’une façon analogue, s’écartant de l’héritage gaulliste, le président français réinsérera de lui-même, sans véritable contrepartie, son pays dans le commandement militaire unifié de l’OTAN.

Ce refus de M. Sarkozy d’assumer l’héritage de ses prédécesseurs, même quand celui-ci joue au bénéfice du pays, a affaibli la France alors que le président s’avère incapable de faire ce pourquoi il a été élu: enclencher les réformes structurantes au niveau des mentalités et des façons de faire. Au contraire, on a eu droit ces deux dernières années à beaucoup de superficialité et d’incohérence. Le président semble incapable de bâtir quelque chose de durable, de profiter de l’opportunité historique s’offrant à la France de changer sans se renier et sans attendre le drame. La bonne performance du pays dans la tourmente actuelle montre pourtant que le modèle français n’est pas sans force et qu’il aurait valu la peine de travailler sérieusement à l’adapter au nouveau contexte mondial. L’échec de M. Sarkozy laissera la France vulnérable à un tournant crucial de son histoire, alors qu’il n’existe pas d’alternative politique crédible dans le pays et que le concept même de réforme est discrédité aux yeux de plusieurs.

On doit maintenant craindre une crise de société majeure, avec le potentiel de révolte et violence que cela implique. Cette crise pourrait se produire dans un avenir proche, en dépit du fait que la situation du pays se compare avantageusement à celle de la plupart de ses voisins. En effet, le petit nombre d’institutions capables en France de faire écran entre la société civile et l’État fait que les enchères ont tendance à y monter plus rapidement et plus dangereusement qu’ailleurs. Cette situation délétère est accentuée par le grand discrédit où M. Sarkozy est tombé personnellement. Indépendamment de ses politiques, un grand nombre de ses concitoyens ne le jugent plus digne d’exercer des fonctions présidentielles encore entourées en France d’un caractère un peu sacré.

Même si les analogies historiques ont leurs limites, rappelons que dans une France qui s’était enrichie dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle, la Révolution française résulta principalement du discrédit où était tombé le monarque, joint à une grave crise financière et politique que l’on s’avéra incapable de résoudre, les conditions de vie restant en général supérieures à celles des pays voisins.

bioline

Politologue à l’École nationale d’administration publique à Montréal, Christian Dufour a publié en 2006 Le Défi françaisRegards croisés sur la France et le Québec. Son dernier livre s’intitule Les Québécois et l’anglais – Le retour du mouton (2008).

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