Le temps des diplomates en Syrie

FEATURES | March 3, 2017     

L'ambassadeur syrien a I'ONU et chef de Ia delegation syrienne, Bachar AI Jaafari ( a droite), discute avec un membre de sa delegation pendant les negociations a Astana, au Kazakhstan (janvier 2017).La solution ne parviendra à satisfaire dans l’absolu aucun acteur dans cette effusion de sang dont tout le monde est finalement responsable


Il est de nouveau question de diplomatie en Syrie. L’accord conclu par la Russie, la Turquie et l’Iran a servi de prĂ©lude Ă  la confĂ©rence de consolidation du cessez-le-feu Ă  Astana (Kazakhstan) tenue en janvier. Les nĂ©gociations politiques doivent avoir lieu ultĂ©rieurement et auront pour but de mettre un terme dĂ©finitif au conflit.

Comment expliquer la rĂ©habilitation de la diplomatie alors que quelques mois auparavant, seule la voie des armes Ă©tait envisagĂ©e? L’intensitĂ© des opĂ©rations Ă  Alep et l’anticipation de massacres Ă  grande Ă©chelle dans une guerre censĂ©e se poursuivre sur le rythme de bombardements russes acharnĂ©s ne laissaient pas prĂ©sager la possibilitĂ© d’un cessez-le-feu. Certes, la guerre civile syrienne qui a fait des centaines de milliers de morts, des millions de rĂ©fugiĂ©s, et a semĂ© terreur et dĂ©solation Ă  l’échelle de toute une nation, n’est pas encore finie. Il n’en demeure pas moins que l’offensive diplomatique actuelle recĂšle quelque chose de particulier qui mĂ©rite d’ĂȘtre compris et qui, plus que les initiatives prĂ©cĂ©dentes, a davantage de chances d’aboutir si les nombreux acteurs de ce conflit parvenaient Ă  la conclusion qu’une solution politique nĂ©gociĂ©e est inĂ©vitable.

À vrai dire, les architectes de l’initiative actuelle n’ont fait que reprendre une initiative russe remontant Ă  2012. Moscou avait alors eu recours aux Elders, un groupe diplomatique de seconde voie (track two diplomacy), et avait proposĂ© par leur intermĂ©diaire un cessez-le-feu suivi d’un plan consistant Ă  rĂ©soudre le conflit par voie de nĂ©gociations et surtout d’une transition souple garantissant au prĂ©sident Assad une sortie honorable Ă  terme. On ne sait pas quelle aurait Ă©tĂ© la rĂ©action de Damas dĂšs lors que l’initiative a Ă©tĂ© sabordĂ©e avant mĂȘme qu’elle ne fasse l’objet d’un dĂ©bat formel au Conseil de sĂ©curitĂ©. Martti Ahtisaari, ancien prĂ©sident de la Finlande, fut chargĂ© par les Elders de discuter de la proposition russe avec les reprĂ©sentants des puissances occidentales au Conseil de sĂ©curitĂ©. Il explique: «Il n’y a pas eu de rĂ©sultat parce que tous ceux-lĂ  [les membres occidentaux du Conseil de sĂ©curitĂ©] et plusieurs autres acteurs [l’opposition syrienne et ses soutiens rĂ©gionaux] pensaient qu’Assad allait tomber dans les semaines qui suivaient et que, par consĂ©quent, nul n’était besoin de faire quoi que ce soit».

À l’époque, le conflit Ă©tait encore jeune. Il n’avait pas encore pris l’envergure d’une crise humanitaire dĂ©vastatrice, l’une des plus sĂ©vĂšres depuis la Seconde Guerre mondiale. Comme c’est souvent le cas dans les conflits de cette nature, la question de la maturitĂ© du conflit est cruciale. Elle se mesure par la durĂ©e du conflit, par le nombre de victimes, par l’ampleur de la destruction, et surtout par l’apprĂ©ciation des acteurs quant Ă  leur capacitĂ© Ă  remporter une victoire militaire dĂ©cisive. Dans le conflit syrien, c’est surtout le dernier Ă©lĂ©ment qui a fait dĂ©railler toutes les initiatives diplomatiques, et pas seulement celle des Elders.

Cette logique de la solution militaire dominait sur chacun des trois niveaux du conflit. À l’échelle nationale, le gouvernement syrien a fait le pari de la force aveugle, reflet de sa nature rĂ©pressive, mais en rĂ©sonnance aussi avec la volontĂ© d’une opposition qui, tĂŽt dans le conflit, s’est engagĂ©e dans une insurrection armĂ©e avec l’espoir que le scĂ©nario libyen d’une intervention militaire occidentale se rĂ©pĂ©terait. Au niveau rĂ©gional, l’Iran et le Hezbollah libanais n’ont pas hĂ©sitĂ© Ă  voler au secours de Damas; ils comprenaient que les positionnements dans la rĂ©gion vis-Ă -vis du conflit Ă©taient dĂ©terminĂ©s par l’animositĂ© de Riyad Ă  l’égard de TĂ©hĂ©ran, et par la volontĂ© de la Turquie et du Qatar d’établir un ordre islamiste sunnite, ce qui revenait Ă  rĂ©duire l’influence rĂ©gionale de l’Iran Ă  nĂ©ant et Ă  le rendre vulnĂ©rable aux pressions extĂ©rieures. Au niveau international, le soutien russe au gouvernement syrien explique dans une large mesure l’incapacitĂ© de l’insurrection de gagner la guerre, alors que cette insurrection nourrissait l’espoir que la rhĂ©torique belliqueuse de la France, du Royaume-Uni et des États-Unis et leurs appels rĂ©pĂ©tĂ©s au changement de rĂ©gime en Syrie se traduiraient par une intervention armĂ©e.

Dans la structure Ă  trois niveaux du conflit syrien, seuls les Russes ont maintenu depuis le dĂ©but une position favorable Ă  l’action diplomatique, quitte, dans un premier temps, Ă  jeter leur poids militaire derriĂšre le gouvernement syrien pour l’imposer. À la lumiĂšre des rĂ©cents dĂ©veloppements Ă  Astana et de la promesse de reprise des nĂ©gociations politiques, il est clair que l’intervention militaire russe en Syrie depuis l’automne 2015 n’avait pas pour objectif exclusif de permettre Ă  l’armĂ©e syrienne de gagner la guerre, mais de renverser les rapports de forces sur le terrain afin d’obtenir l’engagement d’acteurs clĂ©s du conflit dans une logique diplomatique. Ce renversement de la situation sur le terrain militaire syrien (niveau national) s’est accompagnĂ© de changements sur les deux autres niveaux Ă©galement. C’est prĂ©cisĂ©ment la rĂ©orientation opĂ©rĂ©e par la Turquie, acteur rĂ©gional de premier ordre dans le conflit, et la dĂ©faite d’Hillary Clinton aux Ă©lections prĂ©sidentielles amĂ©ricaines, qui ont consolidĂ© la position russe et ont conduit au processus diplomatique actuel.

L’évolution de la position turque sur le conflit a Ă©tĂ© particuliĂšrement spectaculaire parce qu’Ankara avait tout misĂ© sur un changement violent de rĂ©gime en Syrie. Au dĂ©but du soulĂšvement syrien, avant la militarisation, les Turcs espĂ©raient une chute rapide du prĂ©sident Assad et l’arrivĂ©e au pouvoir de leurs protĂ©gĂ©s, les FrĂšres musulmans syriens, une force politique sunnite qui aurait permis Ă  la Turquie d’acquĂ©rir une influence nĂ©o-impĂ©riale au Moyen-Orient, en rĂ©miniscence de la domination ottomane que les Turcs avaient exercĂ©e sur la rĂ©gion pendant quatre siĂšcles et qui n’a jamais cessĂ© d’animer les islamistes au pouvoir Ă  Ankara. Mais Assad n’est pas tombĂ©. Les Turcs auraient pu en conclure que leurs calculs Ă©taient erronĂ©s. Mais c’est l’intervention de l’OTAN en Libye qui leur a laissĂ© croire que le mĂȘme scĂ©nario pouvait se rĂ©pĂ©ter en Syrie. Pour cela, le soulĂšvement syrien devait se militariser. La Turquie, comme tous les autres acteurs extĂ©rieurs Ă  la Syrie qui ont soutenu la militarisation, n’avait pas d’autre choix que de s’appuyer sur les seuls groupes prĂȘts Ă  prendre les armes contre Damas, Ă  savoir les islamistes arabes sunnites. C’est d’ailleurs de lĂ  que le problĂšme de la non-reprĂ©sentativitĂ© de l’insurrection armĂ©e syrienne s’est aggravĂ©, alors qu’il se posait dĂ©jĂ  au niveau des structures politiques de l’opposition syrienne installĂ©e Ă  l’étranger. Bref, si l’opposition syrienne n’a pas rĂ©ussi Ă  gagner, ce n’est pas uniquement du fait de la puissance de feu du gouvernement syrien et de son alliĂ© russe, mais parce qu’elle n’a jamais rĂ©ussi Ă  convaincre les Syriens qu’elle reprĂ©sentait une alternative crĂ©dible – c’est-Ă -dire inclusive.

Pendant les premiĂšres annĂ©es de la militarisation, la Turquie espĂ©rait toujours une intervention armĂ©e de l’OTAN, qui n’a jamais eu lieu. La stratĂ©gie turque a ensuite Ă©voluĂ© vers la reproduction de celle que les États-Unis, l’Arabie saoudite et le Pakistan avaient adoptĂ©e en Afghanistan contre les SoviĂ©tiques durant les annĂ©es 1980: soutenir les groupes religieux les plus extrĂ©mistes sans tenir compte des risques que ces mĂȘmes groupes se retournent ensuite contre leurs bienfaiteurs. VoilĂ  pourquoi la Turquie fut pendant des annĂ©es la base arriĂšre de l’insurrection islamiste syrienne, y compris pour des groupes comme Daesh et Jabhat Al Nosra (affiliĂ©e Ă  Al Qaeda). Non seulement cette stratĂ©gie n’a-t-elle pas permis d’obtenir la chute d’Assad, puisqu’elle a poussĂ© les alliĂ©s de celui-ci Ă  intensifier leur soutien militaire, mais elle a surtout eu deux consĂ©quences dĂ©sastreuses sur la Turquie. D’une part, des critiques acerbes ont obligĂ© le gouvernement turc Ă  reconsidĂ©rer le soutien qu’il accordait aux groupes les plus radicaux, ce qui s’est traduit par une vague d’attentats meurtriers sur le sol turc. D’autre part, pour avoir nourri la guerre civile en Syrie, la Turquie a renforcĂ© sans le vouloir la position politique et militaire des Kurdes syriens, ceux-lĂ  mĂȘmes que les autoritĂ©s turques soupçonnent d’ĂȘtre le prolongement des sĂ©paratistes kurdes de Turquie. Sans ĂȘtre les alliĂ©s du gouvernement syrien, les Kurdes ont affrontĂ© sur le terrain militaire les groupes extrĂ©mistes et sont de ce fait devenus les alliĂ©s des puissances occidentales que la Turquie voulait, mais sans succĂšs, amener Ă  reproduire le scĂ©nario libyen. C’est ainsi que la Turquie a fini par s’engager militairement dans le conflit, attaquant tantĂŽt Daesh, tantĂŽt les Kurdes. Mais cela n’a fait que provoquer encore plus d’attentats en Turquie, commis notamment par les Kurdes. Ankara a fini par se rendre Ă  l’évidence: la voie qu’elle avait empruntĂ©e Ă©tait sans issue. L’alternative fut la voie diplomatique que lui offrait Moscou. D’oĂč son engagement en faveur d’un cessez-le-feu, puis de la confĂ©rence d’Astana.

Si quelque doute persistait dans l’esprit des dirigeants turcs quant au bien-fondĂ© d’un changement radical de cap, le rĂ©sultat des Ă©lections amĂ©ricaines l’aurait dissipĂ©. Les partisans d’un changement violent de rĂ©gime, que ce soient les insurgĂ©s syriens ou leurs soutiens rĂ©gionaux ou internationaux, Ɠuvraient systĂ©matiquement pour l’échec des initiatives diplomatiques prĂ©cĂ©dentes, notamment le cessez-le-feu obtenu Ă  l’étĂ© 2016 par John Kerry et SergueĂŻ Lavrov, parce qu’ils Ă©taient certains que Hillary Clinton allait devenir prĂ©sidente. Ce calcul, qui a longtemps ignorĂ© la maturitĂ© du conflit, s’appuyait sur la croyance juste que Barack Obama Ă©tait le seul obstacle Ă  une intervention militaire occidentale en faveur de l’insurrection. La stratĂ©gie consistait donc Ă  faire durer le conflit jusqu’à l’arrivĂ©e au pouvoir de Clinton. Celle-ci Ă©tait en effet peu disposĂ©e Ă  soutenir quelque solution diplomatique qui ne se contenterait pas d’ĂȘtre le couronnement d’un changement de rĂ©gime, fidĂšle en cela Ă  sa position sur l’Irak et sur la Libye. Et elle pouvait compter sur un quasi-consensus bipartisan Ă  Washington – un consensus favorable Ă  l’usage systĂ©matique de la force comme moyen de premier choix dans la politique Ă©trangĂšre des États-Unis, surtout lorsqu’il est question du Moyen-Orient. Les points de vue les plus «ambitieux» allaient mĂȘme jusqu’à proposer une partition de la Syrie, mais sans l’avouer. Comme le note Joshua Landis, fin connaisseur du dossier syrien, «ils refusent d’avouer qu’ils veulent la partition de la Syrie. Ils prĂ©fĂšrent parler de rĂ©gions autonomes. Mais en fin de compte c’est pratiquement la mĂȘme chose».

Ce n’est pas du tout le fruit du hasard si l’offensive syro-russe contre les quartiers d’Alep dĂ©tenus par les insurgĂ©s a prĂ©cisĂ©ment eu lieu Ă  un moment oĂč l’élection de Clinton demeurait encore possible. Il fallait crĂ©er un rapport de forces sur le terrain qui allait rendre le plan de Clinton impossible autrement qu’à travers l’appui des groupes extrĂ©mistes. L’élection de Donald Trump a rendu caducs les calculs de la Turquie et de l’insurrection qu’elle soutenait, et a confortĂ© les Russes dans leur position. C’est la raison pour laquelle l’opposition syrienne armĂ©e a acceptĂ© le cessez-le-feu et a envoyĂ© une dĂ©lĂ©gation Ă  Astana.

Le communiquĂ© qui a sanctionnĂ© la confĂ©rence d’Astana et qui a Ă©tĂ© approuvĂ© par la Turquie et les groupes insurgĂ©s fait Ă©cho au renversement des rapports de forces sur les trois niveaux du conflit. Il reflĂšte clairement la vision commune de Moscou et Damas sur l’avenir de la Syrie, mĂȘme si les propos relatifs Ă  la dĂ©mocratie future ne correspondent pas du tout Ă  la rĂ©alitĂ© du gouvernement syrien. Il est ainsi question que les signataires (la Russie, l’Iran et la Turquie) «rĂ©affirment leur engagement en faveur de la souverainetĂ©, de l’indĂ©pendance, de l’unitĂ© et de l’intĂ©gritĂ© territoriale de la RĂ©publique arabe syrienne comme État multi-ethnique, multi-religieux, non-confessionnel et dĂ©mocratique». Or, les intentions de tous les groupes armĂ©s de l’opposition, y compris Jaiche Al Islam, dont le leader Mohammed Allouche est le chef des nĂ©gociateurs de l’opposition Ă  Astana, ont toujours Ă©tĂ© de renverser le gouvernement en Syrie en vue de construire un État thĂ©ocratique exclusif. Et il n’est pas du tout sĂ»r que la confĂ©rence d’Astana les fera changer d’avis. D’ailleurs, pour Allouche, la confĂ©rence d’Astana n’a pas d’autre objectif que celui de trouver un mĂ©canisme pour consolider le cessez-le-feu, mais que les nĂ©gociations politiques ne peuvent commencer qu’avec le dĂ©part d’Assad. Mais bien Ă©videmment, cette demande ne figure plus comme condition de rĂ©solution du conflit aux yeux des sponsors de la confĂ©rence d’Astana, voire mĂȘme d’autres acteurs qui, comme les États-Unis, n’étaient pas prĂ©sents. Le fait que l’opposition insiste sur son maintien montre bien que les nĂ©gociations subsĂ©quentes ne pourront aboutir que si l’opposition comprend qu’en termes de rapports de forces, elle n’est pas en mesure de faire prospĂ©rer une telle position.

Mais lĂ  n’est pas la seule difficultĂ©. À Astana, seuls certains groupes armĂ©s Ă©taient prĂ©sents. L’opposition politique organisĂ©e dans la Coalition nationale des forces de l’opposition et de la rĂ©volution syriennes, n’était pas prĂ©sente. Sa participation est cependant prĂ©vue dans les nĂ©gociations futures. L’on sait que cette coalition est sous l’influence de la Turquie et qu’elle bĂ©nĂ©ficie d’un soutien en Europe et aux États-Unis. Mais elle n’a jamais rĂ©ussi Ă  apparaĂźtre comme une alternative crĂ©dible, et ce pour trois raisons. La premiĂšre a trait Ă  sa reprĂ©sentativitĂ©. Ses structures sont dominĂ©es par les FrĂšres musulmans, mĂȘme si des reprĂ©sentants d’autres courants politiques, laĂŻc notamment, y sont prĂ©sents. La deuxiĂšme est que la Turquie n’est pas le seul Ă  avoir de l’influence au sein de la coalition. Le Qatar, l’Arabie saoudite et dans une certaine mesure les pays occidentaux y ont Ă©galement leurs relais, ce qui ne peut que rendre extrĂȘmement complexe l’émergence d’une parole et d’une stratĂ©gie unifiĂ©es, au-delĂ  de la volontĂ© de voir Assad quitter le pouvoir. La troisiĂšme raison est que l’opposition armĂ©e (celle qui Ă©tait prĂ©sente Ă  Astana, mais plus encore celle qui ne l’était pas) ne reconnaĂźt pas l’autoritĂ© politique de la coalition.

L’Arabie saoudite, le Qatar, mais aussi les États-Unis, le Royaume-Uni et la France, ont Ă©galement des relais sur le terrain militaire. Jusqu’à prĂ©sent, aucun de ces États n’a exprimĂ© d’opposition au processus d’Astana. Il est cependant peu prudent d’en conclure qu’ils se soumettront sans faire valoir leurs intĂ©rĂȘts dans le conflit. Il ne faut pas oublier que l’un des groupes armĂ©s salafistes les plus puissants, Ahrar Al Sham, ne s’est pas rendu Ă  Astana et il est impossible de savoir si ses dirigeants accepteront les rĂ©sultats des nĂ©gociations sans la pression d’États qui sont eux-mĂȘmes d’obĂ©dience salafiste, comme l’Arabie Saoudite et le Qatar. Par ailleurs, malgrĂ© l’attitude sceptique de la nouvelle administration amĂ©ricaine Ă  l’égard de l’opposition syrienne, Trump n’a pas cessĂ© d’évoquer la possibilitĂ© de crĂ©er des zones protĂ©gĂ©es Ă  l’intĂ©rieur du territoire syrien – un point de vue que partagent les EuropĂ©ens sous prĂ©texte de considĂ©rations humanitaires, et que l’opposition armĂ©e a toujours dĂ©fendu, mais uniquement comme tactique militaire de contrĂŽle des territoires. Quelles que soient les intentions des uns et des autres, la crĂ©ation de telles zones nĂ©cessitera une implication militaire qui, le cas Ă©chĂ©ant, ne sera en rien diffĂ©rente d’une intervention. Or, une intervention militaire Ă  l’heure actuelle serait fondamentalement contraire Ă  la logique d’Astana. Rien ne garantit en effet que ces zones protĂ©gĂ©es ne se transforment, chemin faisant, en zones autonomes, en contradiction totale avec «l’unitĂ© et l’intĂ©gritĂ© territoriale» de la Syrie sur laquelle la dĂ©claration d’Astana a si fortement insistĂ©.

Si les nĂ©gociations politiques de l’aprĂšs-Astana venaient Ă  se concrĂ©tiser, elles devraient trouver une solution Ă  un autre problĂšme – celui de la place des Kurdes. La Turquie cherche Ă  les exclure et a mĂȘme obtenu des Russes et des Iraniens qu’ils ne soient pas prĂ©sent Ă  Astana. Mais il sera particuliĂšrement difficile de les exclure de futures nĂ©gociations, non seulement parce que leur prĂ©sence sur le terrain militaire est impossible Ă  ignorer, mais aussi et peut-ĂȘtre surtout parce que cette prĂ©sence militaire est nĂ©cessaire dans le combat contre Daesh et Al Qaeda, les deux groupes que tout le monde aimerait exclure des nĂ©gociations.

En somme, parce que le conflit syrien a atteint sa maturitĂ© depuis quelque temps dĂ©jĂ , le rĂ©cent cessez-le-feu et la confĂ©rence d’Astana ont ouvert une fenĂȘtre d’opportunitĂ© pour une rĂ©solution politique. Comme c’est souvent le cas dans des conflits aussi meurtriers, la solution sera de nature consensuelle: elle ne parviendra Ă  satisfaire dans l’absolu aucun acteur, mais elle permettra de mettre un terme Ă  une effusion de sang dont tout le monde est finalement responsable.

bioline

Miloud Chennoufi est professeur de relations internationales au CollĂšge des Forces canadiennes.

(PHOTOGRAPHIE: LA PRESSE CANADIENNE / API / SERGEI GRITS)

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