Quelle Europe aprĂšs le Brexit?

QUERY | September 2, 2016     

Quelle Europe aprÚs le Brexit?Vers une Union repensée pour assurer la pérennité du mode de vie européen dans le monde de demain

Le Brexit peut s’analyser de deux façons: une aberration britannique Ă  circonscrire au plus vite, ou bien le symptĂŽme extrĂȘme d’un mal perceptible dans toute l’Union, voire le dĂ©crochage des peuples par rapport Ă  la construction europĂ©enne.

En France, depuis le vote du Brexit, les milieux dirigeants, qui s’attachent Ă  l’objectif presque mythologique d’une «Union sans cesse plus Ă©troite», sont pour le moment sur la ligne de l’absurditĂ© britannique. Le Royaume-Uni se sĂ©parerait d’une Europe qui, jusqu’ici, marchait bien, pour des raisons populistes, dĂ©magogiques et des mensonges des partisans du Brexit. Et donc ils voudraient que Londres enclenche dĂšs que possible la sortie, avec l’article 50 (bien que la nouvelle premiĂšre ministre, Theresa May, ne l’entend pas ainsi). Cela ne serait donc qu’un problĂšme britannique. Pour ces Ă©lites françaises, l’évidence que l’Union s’est mĂȘlĂ©e trop, de tout, et de n’importe quoi, abusivement et lourdement, comme le dit Jean-Claude Juncker lui-mĂȘme, que trop de promesses exagĂ©rĂ©es ont Ă©tĂ© faites au nom de l’Europe et se sont retournĂ©es contre elle, est niĂ©e. C’est seulement la ligne suivie qui aurait Ă©tĂ© mauvaise (la fameuse «austĂ©rité», en rĂ©alitĂ© assez limitĂ©e mais obligatoire pour mettre fin Ă  un endettement toujours aggravĂ©) et mĂ©riterait d’ĂȘtre corrigĂ©e, et non pas l’abus de dĂ©cisions dĂ©taillĂ©es et trop intrusives du niveau europĂ©en (du fait de la Commission, du Parlement, de la Cour, et des États membres eux-mĂȘmes), finalement confiscatoires de la dĂ©mocratie. Ceux-lĂ  dĂ©fendent l’idĂ©e d’une «relance» Ă  l’identique – c’est-Ă -dire d’une intĂ©gration renforcĂ©e de la zone euro. Cette ligne est dominante dans les milieux financiers, mais pas seulement: crĂ©ation d’un ministre des finances de la zone euro, d’un trĂ©sor, d’un budget, etc. (sans mĂȘme prĂ©coniser un contrĂŽle accru des parlements nationaux).

ProblĂšme politique: on ne voit pas en quoi ce surcroĂźt d’intĂ©gration enthousiasmerait les eurosceptiques, ou en quoi cela calmerait les euro-allergiques, sans mĂȘme parler des anti-europĂ©ens. L’accord de l’Allemagne n’est mĂȘme pas assurĂ© pour une relance de ce type qui rĂ©duirait les pouvoirs de son ministre des finances. Et si au bout du compte cela impose un changement de traitĂ©, serait-il ratifiable? Rien n’est moins sĂ»r. Bref, on peut prĂ©dire que cette idĂ©e de relance autiste, fondĂ©e sur plus d’intĂ©gration dans la zone euro, ne trouvera pas l’accord des 27 surtout engluĂ©s dans la gestion du Brexit, avec un nouveau gouvernement britannique dĂ©terminĂ© Ă  avancer Ă  son rythme (pas de dĂ©clenchement de l’article 50 avant le dĂ©but 2017) et Ă  dĂ©fendre ses intĂ©rĂȘts, et risque de provoquer un dĂ©senchantement ultĂ©rieur accru des EuropĂ©ens par erreur de diagnostic sur l’origine du rejet, et erreur de rĂ©action.

Une autre approche, apparemment plus novatrice, circule, notamment Ă  Paris et dans d’autres capitales: celle de «recentrer» l’Europe sur les sujets «qui intĂ©ressent les gens»: on cite la sĂ©curitĂ©, la dĂ©fense, la croissance, l’emploi et l’immigration. C’est dĂ©jĂ  un progrĂšs d’écouter «les gens». Mais chaque point se discute. La sĂ©curitĂ©? Cela constituerait Ă  refonder un Schengen viable et contrĂŽlable. C’est indispensable et cela devrait ĂȘtre sans doute la prioritĂ© qui s’imposera avec une harmonisation rĂ©elle des critĂšres. La dĂ©fense? Ce serait trĂšs nouveau si tous les pays d’Europe sont prĂȘts Ă  hisser leur budget de la dĂ©fense Ă  deux pour cent du PIB pour constituer ensuite le «pilier europĂ©en» de l’alliance atlantique. VĂ©ritable rĂ©volution! Sinon, on parle surtout de coopĂ©rations industrielles entre EuropĂ©ens, trĂšs souhaitables bien sĂ»r, mais dont on connaĂźt les difficultĂ©s de mise en Ɠuvre. L’immigration? Il s’agirait de gĂ©rer les flux avec les pays de dĂ©part, et de transit mĂȘme si cela ne les enthousiasme pas – ce qu’on aurait dĂ» faire depuis longtemps. Mais parler de croissance et d’emploi: Ă  force de prĂ©tendre que l’Europe va s’occuper d’encore plus de choses et finalement de tout, de crĂ©er de nouvelles attentes ne va-t-elle pas passer aux yeux de l’opinion pour responsable de tout, ne va-t-on pas aggraver ce qui a nourri la frustration et le mĂ©contentement gĂ©nĂ©ral des peuples europĂ©ens? N’est-ce pas contradictoire avec l’aspiration des peuples Ă  une dĂ©mocratie plus proche? Ce serait une pompe aspirante, soit le contraire exact du principe de subsidiaritĂ©. Donc par empilement, et accumulation, une dĂ©possession accrue des dĂ©mocraties nationales – surtout si rien n’est fait au prĂ©alable pour restituer des compĂ©tences au niveau national et stopper la furie normalisatrice, des partenaires de la codĂ©cision communautaires, Commission et Parlement, paradoxalement poussĂ©s par les gouvernements nationaux aveugles qui demandent, France en tĂȘte, plus de rĂ©glementation dĂ©taillĂ©e dĂšs qu’ils croient que cela les aide contre des concurrents. Ce «plus d’Europe», quoique mieux prĂ©sentĂ© et mieux fondĂ© que la simple et automatique poursuite de l’intĂ©gration, est vouĂ© lui aussi, au bout du compte, Ă  un Ă©chec probable, en tout cas Ă  des dĂ©ceptions tant les rĂ©sultats seront Ă©loignĂ©s des espĂ©rances.

Une rĂ©action plus radicale est possible pour enrayer le dĂ©crochage des peuples mĂȘme si les gouvernements ne semblent pas s’orienter dans ce sens. «Tenir compte des peuples», comme on l’entend, cela signifierait d’abord, avant toute autre proposition, que les gouvernements convaincus (c’est indispensable), Ă  commencer par la France et l’Allemagne, s’ils Ă©taient d’accord, imposent Ă  la Commission et au Parlement, par une «subsidiarité» massive et drastique (on ne dĂ©cide au niveau europĂ©en que ce que l’on ne peut pas dĂ©cider efficacement en dessous), une authentique diĂšte normative stoppant la surenchĂšre dans la rĂ©glementation – un arrĂȘt de la rĂ©glementation «à outrance», pour reprendre l’expression de Jean-Claude Juncker. Que les États qui ont eux-mĂȘmes, tout Ă  tour, la France largement en tĂȘte, alimentĂ© cette fuite en avant, dans des rĂšglements ultra dĂ©taillĂ©s, ou pour faire passer via «l’Europe» des textes au niveau national s’auto-disciplinent. Il est vrai que seule la Commission en a fait sa raison d’ĂȘtre. Mais cela ne change rien au problĂšme politique et Ă  la nĂ©cessitĂ© politique de le rĂ©soudre pour enrayer la dĂ©saffection des peuples.

On peut comprendre que la Commission europĂ©enne et le Parlement europĂ©en ne puissent soutenir une telle approche qui touche Ă  l’essence-mĂȘme, mĂȘme si la luciditĂ© de Jean-Claude Juncker et de Frans Timmermans et le bon sens du prĂ©sident Donald Tusk doivent ĂȘtre saluĂ©s. On peut comprendre Ă©galement que deux ou trois gĂ©nĂ©rations qui avaient fini par faire de l’intĂ©gration europĂ©enne le combat de leur vie, en France notamment, aprĂšs que toutes leurs autres croyances se soient effondrĂ©es ou aient Ă©tĂ© balayĂ©es par l’évolution du monde, se sentent totalement perdues, et luttent de toutes leurs forces contre toute remise en cause de ce systĂšme. Comme si la libertĂ©, l’ouverture, le bonheur, l’espoir et l’amitiĂ© entre les peuples en Europe, ne dĂ©pendaient que de la seule forme d’intĂ©gration communautaire forcĂ©e des deux derniĂšres dĂ©cennies. Mais c’est un autre dĂ©bat


C’est pour cela qu’il me semble que pour enrayer la dĂ©saffection croissante des peuples europĂ©ens envers la construction europĂ©enne, dont le Brexit n’est que le signe le plus spectaculaire et le plus perturbant, les gouvernements les plus dĂ©terminĂ©s devraient saisir l’occasion du Conseil europĂ©en informel convoquĂ© Ă  Bratislava Ă  la mi-septembre. Certes, ils auront Ă  nĂ©gocier le Brexit et les dĂ©saccords seront nombreux Ă  ce sujet (ĂȘtre durs ou accommodants avec le Royaume-Uni?). Mais ils devraient aussi fixer rapidement les contours d’une nouvelle subsidiaritĂ© rĂ©troactive, retirer certaines missions Ă  la Commission, rĂ©duire le nombre de ses fonctionnaires (33 000), et assigner aprĂšs cela quelques rares nouvelles missions clefs (sĂ©curitĂ©, influence, prĂ©paration de l’avenir) Ă  cette Union repensĂ©e essentiellement pour assurer la pĂ©rennitĂ© du mode de vie europĂ©en dans le monde de demain, ce qui permettrait Ă  la dĂ©mocratie de retrouver son espace et sa lĂ©gitimitĂ© au sein de chaque État membre. Mais cela suppose que les États membres s’auto-disciplinent eux-mĂȘmes et cessent de pousser la Commission Ă  rĂ©glementer «plus» et de s’insurger quand ce sont d’autres États membres qui le font. Cette Europe-lĂ  aurait des chances d’ĂȘtre Ă  nouveau Ă©coutĂ©e, comprise et soutenue par les peuples. Mais, pour le moment, ce n’est pas l’hypothĂšse la plus probable. Toutes les Ă©nergies europĂ©ennes vont d’abord ĂȘtre consacrĂ©es en vĂ©ritĂ© Ă  gĂ©rer les suites compliquĂ©es du Brexit. À cet Ă©gard, le Royaume-Uni saura plus vite ce qu’elle veut que les dirigeants de l’Union. Les tensions qui en dĂ©couleront seront fortes pendant un temps indĂ©terminĂ©. ParallĂšlement, le systĂšme europĂ©en va tout faire pour Ă©viter une remise en cause sĂ©rieuse et persĂ©vĂ©rer Ă  l’identique, avec quelques changements cosmĂ©tiques. Il faut souhaiter qu’il n’y parvienne pas et que les gouvernements qui se soucient de l’avenir de l’Europe reprennent la main, car sinon ce serait une occasion perdue.

bioline

Hubert VĂ©drine est ancien ministre des Affaires Ă©trangĂšres de la France.

(PHOTOGRAPHIE: LA PRESSE CANADIENNE / AP / KAMIL ZIHNIOGLU)

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