Mali et Syrie: réactions dans le monde arabe?

Mali et Syrie: réactions dans le monde arabe?Géographie, économie, idéologie et considérations politico-sécuritaires y déterminent des positionnements nationaux à géométrie variable

Une intervention militaire Ă©trangĂšre dans un conflit interne suscite moult prises de position et rarement le consensus international. L’intervention conduite par la France au Mali et celle menĂ©e, de façon indirecte, en Syrie ne font pas exception. Il existe un quasi consensus arabe pour un soutien Ă  une intervention militaire directe ou indirecte en Syrie, afin de soutenir l’opposition armĂ©e contre le rĂ©gime de Bachar el-Assad. Les seuls bĂ©mols viennent de trois États – l’AlgĂ©rie, le Liban et l’Irak – qui ont Ă©mis des rĂ©serves quant Ă  deux dĂ©cisions de la Ligue des États arabes: l’octroi du siĂšge de la Syrie Ă  l’opposition et la livraison d’armements aux groupes insurgĂ©s. Dans le cas du Mali, le rapport pour/contre est plus contrastĂ© et relativement Ă©quilibrĂ© avec, pour une majoritĂ© des États arabes, des positions de relative indiffĂ©rence. Ainsi, les pays soutenant l’intervention française sont l’AlgĂ©rie, le Maroc, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et la Mauritanie. Ceux qui s’y opposent clairement sont la Tunisie, l’Égypte, la Libye et le Qatar.

Afin d’analyser la façon dont les positions arabes se sont dĂ©veloppĂ©es, nous utiliserons quatre paramĂštres: l’appartenance gĂ©ographique, les intĂ©rĂȘts Ă©conomiques, l’influence idĂ©ologique et les considĂ©rations politico-sĂ©curitaires.

Le positionnement de certains pays arabes par rapport aux conflits malien et syrien s’explique-t-il par la proximitĂ© gĂ©ographique? Commençons par le conflit malien. En postulant que la proximitĂ© gĂ©ographique pĂšse de maniĂšre dĂ©terminante sur la politique Ă©trangĂšre des pays sahĂ©lo-maghrĂ©bins, les positions de l’AlgĂ©rie, de la Tunisie et du Maroc devraient ĂȘtre dictĂ©es par ce paramĂštre. Ainsi l’AlgĂ©rie commence-t-elle par exprimer ses rĂ©ticences Ă  l’idĂ©e d’une intervention militaire, avant de changer de position. Les 1 400 kilomĂštres de frontiĂšres sont devenus plus virtuels que jamais, d’autant que le sud algĂ©rien est le thĂ©Ăątre de mouvements sociaux potentiellement dĂ©stabilisateurs. Quant Ă  la Tunisie, qui ne partage pas de frontiĂšres avec le Mali, son opposition tranche avec l’appui du Maroc, qui ne dispose pas de son cĂŽtĂ© de prolongement saharien. Il semble donc que la fragilitĂ© intĂ©rieure de la Tunisie ainsi que sa proximitĂ© avec la Libye, expliqueraient l’opposition tunisienne.

Quoi qu’il en soit, les positions marocaine et tunisienne sont intĂ©ressantes Ă  analyser car elles relativisent le poids du facteur gĂ©ographique comme facteur explicatif – une relativisation confirmĂ©e par les positions du Qatar et de l’Égypte, d’une part, et de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis d’autre part. Le Qatar et l’Égypte, en dĂ©pit d’un invraisemblable effet de contagion du conflit sur leur territoire, sont opposĂ©s Ă  l’action française au Mali.

Qu’en est-il des positionnements, par cercles concentriques, Ă  l’égard du conflit syrien? ConstituĂ© des pays limitrophes, les positions du premier cercle (Liban, Jordanie, Irak et Syrie) sont-elles dictĂ©es par la crainte d’un dĂ©bordement humain qui privilĂ©gierait l’opposition Ă  une intervention militaire? Si le Liban et l’Irak se montrent opposĂ©s Ă  toute intervention armĂ©e, la Jordanie y est favorable, en dĂ©pit de la prĂ©sence sur son territoire de milliers de rĂ©fugiĂ©s syriens. Le second cercle est constituĂ© de pays arabes sans frontiĂšres avec la Syrie, mais dont l’influence rĂ©gionale est incontournable. Pour l’Égypte et les pays du Conseil de coopĂ©ration du Golfe (CCG), oĂč l’effet de contagion est hautement improbable, les positions sont consensuelles. ComposĂ© des pays du Maghreb, le troisiĂšme cercle est comparable au premier de par son hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©. Contrairement au cas malien, la Tunisie soutient une intervention armĂ©e en Syrie, Ă  l’instar du Maroc et de la Libye. Seule l’AlgĂ©rie fait exception, rejoignant ainsi l’Irak et le Liban dans leur refus de reconnaĂźtre l’opposition syrienne.

Si la loi de la proximitĂ© Ă  un conflit explique la quasi-indiffĂ©rence des États arabes du Machrek quant Ă  la guerre au Mali, la proximitĂ© n’implique cependant pas des rĂ©actions similaires. Ainsi les pays de l’Afrique du Nord apparaissent-ils divisĂ©s. L’AlgĂ©rie, le Maroc et la Mauritanie soutiennent l’intervention militaire française, considĂ©rant que la prise de Bamako par une alliance Ansar Eddine/MUJAO (Mouvement pour l’unicitĂ© et le jihad en Afrique de l’Ouest) aurait un impact sur leur sĂ©curitĂ© nationale. La Mauritanie s’engage dans le cadre d’une force internationale de paix onusienne, et le Maroc ouvre son espace aĂ©rien Ă  l’aviation militaire française et s’implique financiĂšrement dans la rĂ©solution du conflit. Quant Ă  l’AlgĂ©rie, elle a non seulement ouvert son espace aĂ©rien, mais a Ă©galement fourni aux troupes françaises un soutien logistique et de renseignement.

La position de l’AlgĂ©rie suscite une vive polĂ©mique, car elle est qualifiĂ©e de contradictoire avec le soutien Ă  une solution politique nĂ©gociĂ©e du conflit. Cependant, face Ă  la volte-face d’Ansar Eddine, l’AlgĂ©rie doit au moins temporairement renoncer Ă  sa position de mĂ©diatrice afin d’axer son action sur la lutte antiterroriste, d’autant que les premiĂšres rĂ©percussions sĂ©curitaires se sont produites avec la prise d’otages du complexe gazier d’In Amenas et la montĂ©e en puissance des mouvements sociaux dans les villes du sud. Pourquoi, dans ce cas, l’AlgĂ©rie n’adopte-t-elle pas une position plus tranchĂ©e, comparable Ă  celle de la Mauritanie ou du Maroc? La politique Ă©trangĂšre et de dĂ©fense de l’AlgĂ©rie reste dictĂ©e par des principes Ă©rigĂ©s au lendemain de l’indĂ©pendance et qui, depuis, ont Ă©tĂ© sacralisĂ©s. L’usage exclusivement dĂ©fensif de la force, le respect de la souverainetĂ© et de l’intĂ©gritĂ© des États et la non-ingĂ©rence dans leurs affaires intĂ©rieures semblent inscrits en lettres de sang. Par ailleurs, et c’est peut-ĂȘtre l’élĂ©ment le plus significatif, ouvrir un front extĂ©rieur implique, pour l’AlgĂ©rie, de garantir un front intĂ©rieur soudĂ©. Or, mener une guerre contre une partie des Touaregs maliens, sachant que les Touaregs algĂ©riens vivent dans un contexte socioĂ©conomique difficile, apparaĂźt comme trop risquĂ©.

La nature des rĂ©gimes concernĂ©s par cette analyse exige de complĂ©ter les considĂ©rations de sĂ©curitĂ© nationale par celles liĂ©es Ă  la sĂ©curitĂ© du rĂ©gime. Ainsi le soutien que le CCG, et notamment le Qatar et l’Arabie saoudite, apporte Ă  l’opposition syrienne peut-il aisĂ©ment ĂȘtre liĂ© Ă  la volontĂ© des familles rĂ©gnantes de maintenir un pouvoir monarchique quasi absolu – un objectif plus facile Ă  rĂ©aliser si le Printemps arabe dĂ©bouche sur des rĂ©gimes conservateurs. C’est d’ailleurs cet objectif de politique intĂ©rieure qui explique l’empressement Ă  soutenir l’opposition armĂ©e en Syrie et Ă  intervenir militairement pour rĂ©primer l’opposition pacifique au BahreĂŻn.

Comme on peut le constater, le positionnement des pays arabes vis-à-vis de ces deux conflits est fortement contrasté. Aussi doit-on relativiser le caractÚre déterminant des paramÚtres géographique et sécuritaire. Faut-il dans ce cas-là chercher ailleurs les motivations de ces positionnements? Examinons le paramÚtre économique.

La position de l’Irak et du Liban vis-Ă -vis du conflit syrien s’explique par des considĂ©rations Ă©conomiques. Partageant des frontiĂšres avec la Syrie, ces deux pays craignent de subir les consĂ©quences Ă©conomiques de la guerre civile. Le Liban est le plus susceptible de subir un impact Ă©conomique dans la mesure oĂč le transport terrestre, trĂšs florissant avant la crise, subit les contrecoups de la fermeture des frontiĂšres. En effet, les exportations et les importations du Liban vers les pays du Golfe et les autres pays du Moyen-Orient se font Ă  travers la Syrie. Dans le domaine touristique, le circuit Syrie-Liban-Jordanie est rompu, ayant fait chuter de 25 pour cent le nombre de visiteurs au Liban en 2011. Enfin, le secteur financier subit lui aussi les contrecoups de ce conflit. Fortement prĂ©sentes en Syrie, les banques libanaises en sont les premiĂšres victimes. Elles risquent de perdre les crĂ©dits allouĂ©s au secteur privĂ© syrien en raison des sanctions internationales qui bloquent le transfert de l’argent du Liban vers la Syrie.

La Jordanie est tout aussi pĂ©nalisĂ©e Ă©conomiquement, le tourisme constituant un secteur essentiel. Dans le second cercle, le Qatar est trĂšs affectĂ© par la guerre civile en Syrie. Depuis 2005, cet Ă©mirat y a investi plus de six milliards de dollars dans les secteurs de l’immobilier et du tourisme.

Dans le conflit malien, le critĂšre Ă©conomique est particuliĂšrement important dans le cas de l’AlgĂ©rie. En effet, la guerre se dĂ©roule Ă  proximitĂ© du sud algĂ©rien qui renferme les richesses Ă©nergĂ©tiques dont l’économie algĂ©rienne est fortement dĂ©pendante. À cela s’ajoutent les investissements de la Sonatrach (compagnie algĂ©rienne des hydrocarbures), localisĂ©s au nord du Mali et directement menacĂ©s par les groupes armĂ©s contrĂŽlant cette rĂ©gion.

Le paramĂštre idĂ©ologique peut-il expliquer qu’un État soutienne ou pas une intervention Ă©trangĂšre dans les conflits malien et syrien? Une rĂ©ponse affirmative signifierait que les États dits progressistes et laĂŻcs se rejoignent sur une position commune, opposĂ©e Ă  la position des pays dirigĂ©s par des conservateurs traditionnellement pro-occidentaux, mĂȘlant allĂ©grement politique et religion. Il n’en est rien, mais cela ne disqualifie pas pour autant l’idĂ©ologie comme facteur explicatif.

Commençons par le cas du Mali. L’Arabie saoudite, chantre du conservatisme religieux, alliĂ© traditionnel des États-Unis depuis plus d’un demi siĂšcle, soutient l’intervention française au Mali contre Ansar Eddine, dont le leader a pourtant Ă©tĂ© en poste Ă  Djedda. Son voisin et rival qatari, tout aussi conservateur et pro-occidental, soutient le mouvement islamiste alliĂ© aux groupes terroristes de la rĂ©gion. L’empreinte du Qatar explique peut-ĂȘtre la triple opposition des gouvernements tunisien, libyen et Ă©gyptien, tous trois issus du Printemps arabe, dans lequel le Qatar a jouĂ© un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant.

En revanche, l’Arabie saoudite et le Qatar sont partisans d’une intervention militaire contre le rĂ©gime Assad, sans pour autant armer les mĂȘmes protagonistes. En effet, les Saoudiens soutiennent les Salafistes, tandis que le Qatar soutient les FrĂšres musulmans. Or, bien qu’appartenant Ă  l’islamisme sunnite, ces deux tendances n’adoptent pas la mĂȘme stratĂ©gie. Pour finir, le paramĂštre idĂ©ologique hĂ©ritĂ© de la Guerre froide pousse-t-il l’AlgĂ©rie et l’Irak Ă  se solidariser avec la Syrie, trois alliĂ©s historiques de la Russie, farouchement opposĂ©e Ă  une intervention en Syrie? Dans ce carrĂ©, deux lignes idĂ©ologiques se croisent: l’une est d’ordre confessionnelle et relie l’alaouisme des Assad au chiisme du gouvernement irakien; l’autre est politique – la doctrine souverainiste de la non-ingĂ©rence dans les affaires intĂ©rieures – et relie l’AlgĂ©rie Ă  la Russie.

Les conflits syrien et malien sont Ă  bien des Ă©gards un laboratoire dans lequel se rĂ©vĂšle l’obsolescence de certains paramĂštres, considĂ©rĂ©s jusque-lĂ  comme des lignes directrices dans le monde arabe. Les lignes de fracture Maghreb/Machrek, conservateurs/avant-gardistes, islamistes/laĂŻcs tombent ainsi en dĂ©suĂ©tude. S’en suivent des positionnements Ă  gĂ©omĂ©trie variable, oĂč le pragmatisme et le rĂ©alisme l’emportent. Les rĂ©voltes arabes y sont sans doute pour quelque chose, tant il est vrai qu’elles exacerbent la fragilitĂ© des États, mais aussi celles des rĂ©gimes. Ces deux conflits cristallisent les contradictions inhĂ©rentes Ă  l’aire gĂ©opolitique arabo-africaine, dans laquelle la violence demeure le moyen privilĂ©giĂ© de la rĂ©solution des diffĂ©rends au sein et entre les États.

bioline

Louisa Dris est MaĂźtre de confĂ©rences Ă  la FacultĂ© des sciences politiques et de l’information Ă  l’UniversitĂ© Alger 3.  ChĂ©rif Dris est MaĂźtre de confĂ©rences Ă  l’École nationale supĂ©rieure de journalisme et des sciences de l’information et chercheur associĂ© Ă  l’IREMAM d’Aix-en-Provence, France.

(Photographie: La Presse canadienne / AP / Haith Mohamad)

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