La composition de l’opposition syrienne

FEATURES | June 17, 2013     

Opposition syrienne: composition et responsabilitĂ©s La Syrie brĂ»le. Qu’est-ce qui se passe sur le terrain? Que faire?

L’histoire retiendra que l’opposition syrienne en exil a commis une erreur de taille en acceptant la militarisation de la contestation. Cette erreur fut la consĂ©quence d’un calcul inexact selon lequel l’intervention de l’OTAN en Libye allait se reproduire en Syrie Ă  condition que l’opposition rĂ©agisse Ă  la rĂ©pression du rĂ©gime par une escalade de la violence. Au fur et Ă  mesure que le conflit s’enlisait et que l’éventualitĂ© d’une intervention Ă©trangĂšre devenait de moins en moins probable, l’opposition armĂ©e revendiquait des armes de plus en plus sophistiquĂ©es. Des pays de la rĂ©gion, animĂ©s par leurs propres intĂ©rĂȘts, ont acceptĂ© de l’équiper, et ce sous l’Ɠil approbateur des puissances occidentales. Pourtant, les armes fournies n’ont pas atteint le niveau de sophistication souhaitĂ©e. La marginalisation de l’opposition intĂ©rieure, la surreprĂ©sentation des FrĂšres musulmans et la forte prĂ©sence des extrĂ©mistes, notamment ceux d’Al-QaĂŻda, parmi les combattants ont fini par convaincre Washington que la solution militaire n’était pas souhaitable.

La Syrie brĂ»le. Plus de 60 000 morts. Cinq millions – presque le quart de la population totale – de dĂ©placĂ©s Ă  l’intĂ©rieur du pays. Plus d’un million de rĂ©fugiĂ©s vivant dans des conditions exĂ©crables. L’ONU rapporte des crimes de guerre, dont des actes de violence sexuelle contre des femmes et des enfants. Il ne convient plus de parler de rĂ©volution dĂ©mocratique. Il s’agit indĂ©niablement d’une guerre civile, avec des ramifications rĂ©gionales et internationales. La brutalitĂ© du rĂ©gime syrien, son anachronisme et ses Ă©checs ne sont plus Ă  dĂ©montrer. Cette Ă©vidence ne doit cependant pas occulter la lourde responsabilitĂ© qui incombe Ă  l’opposition armĂ©e et Ă  ses reprĂ©sentants politiques.

Le souvenir du Printemps arabe paraĂźt en effet lointain. Aussi lointain que la mĂ©moire douloureuse de ces Ă©coliers de Deraa et de leur graffiti, «Le peuple exige la chute du rĂ©gime», le cĂ©lĂšbre slogan repris en cƓur pendant des semaines auparavant par des centaines de milliers de voix sur la place Tahrir du Caire. La mobilisation massive et pacifique avait eu raison de deux dictateurs, Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Égypte. Pourquoi pas en Syrie, ont dĂ» songer ces jeunes Syriens en ce mois de mars 2011? Le rĂ©gime y vit un terrible affront; sa rĂ©action fut terrible. Les auteurs du graffiti furent arrĂȘtĂ©s et torturĂ©s. Les services de sĂ©curitĂ© voulurent en faire un cas exemplaire de dissuasion. La population n’a cependant pas rĂ©agi tel qu’escomptĂ©; elle est descendue dans les rues pour protester, d’abord Ă  Deraa mĂȘme, puis ailleurs. Le seuil de non-retour avait Ă©tĂ© alors franchi. La Syrie ne sera plus jamais pareille, mĂȘme si, Ă  l’époque, la descente aux enfers ne pouvait ĂȘtre envisagĂ©e avec certitude.

Les manifestants pacifiques, plus nombreux de jour en jour, demandaient des rĂ©formes politiques lĂ©gitimes. Ils espĂ©raient aussi que leur dĂ©termination conduise certains centres de pouvoir (notamment l’armĂ©e) Ă  se retourner contre le prĂ©sident Bachar el-Assad. Il n’en fut rien. Le rĂ©gime comprit toutefois qu’il lui fallait jeter du lest. Il engagea des rĂ©formes, constitutionnelles notamment, qui ne parvinrent pas Ă  calmer les manifestants. Aucune rĂ©forme hĂątive ne pouvait ĂȘtre prise au sĂ©rieux aprĂšs 50 ans d’un rĂ©gime aussi oppressif. Les manifestants choisirent par ailleurs de maintenir la pression parce que les promesses du Printemps arabe n’avaient pas encore Ă©tĂ© déçues par les calculs politiques, sectaires et idĂ©ologiques; on ne craignait pas encore que la chute du rĂ©gime transforme la Syrie en un Irak-bis avec persĂ©cution des minoritĂ©s et prĂ©sence active d’Al-QaĂŻda. Plus fondamentalement, la crĂ©dibilitĂ© des rĂ©formes Ă©tait remise en cause par la rĂ©pression qui s’abattait sur les manifestants, orchestrĂ©e par le rĂ©gime et mise en Ɠuvre par ses milices armĂ©es.

Pendant un temps, la crise est demeurĂ©e une affaire strictement syrienne. Certes, on entendait des gouvernements Ă©trangers condamner la rĂ©pression, mais on Ă©tait encore loin des stratĂ©gies d’ingĂ©rence et des machinations gĂ©opolitiques que le conflit connaĂźtra un peu plus tard. Tout le monde Ă©tait encore mĂ©dusĂ© par la vague de contestations qui a fait voler en Ă©clats les certitudes sur le monde arabe. L’histoire devait suivre son cours. Mais au grand dam de ceux qui ont applaudi Ă  juste titre les premiers Ă©pisodes du Printemps arabe, le cas de la Syrie se prĂ©sentait quelque peu diffĂ©remment. Le rĂ©gime n’était pas aussi isolĂ© qu’ailleurs; pas aussi fragile non plus. MalgrĂ© les facteurs d’illĂ©gitimitĂ© qu’il partage avec les rĂ©gimes dĂ©chus (nĂ©potisme, corruption, oppression, etc.), l’armĂ©e (200 000 hommes) lui est restĂ©e fidĂšle. On oublie souvent que l’institution militaire a jouĂ© un rĂŽle dĂ©terminant. Partout ailleurs oĂč les militaires n’ont pas lĂąchĂ© le rĂ©gime, ce dernier s’est maintenu.

L’opposition syrienne intĂ©rieure, constituĂ©e essentiellement des mouvements nationalistes et de gauche, regroupĂ©s plus tard sous l’égide du ComitĂ© national de coordination des forces de changement dĂ©mocratique (CNCD), en ont saisi la pleine mesure. Elle avait Ă©galement, peu de temps auparavant, subi la rĂ©pression et savait donc de quelle violence l’État syrien Ă©tait capable. Sans sympathie aucune pour le rĂ©gime, elle comprenait surtout Ă  quel point la complexitĂ© de la composition ethno-religieuse du pays en faisait un cas particuliĂšrement dĂ©licat. Au sein de la population syrienne, 74 pour cent sont musulmans sunnites, parmi eux des Arabes, des Kurdes, des Circassiens et des TchĂ©chĂšnes; 16 pour cent sont musulmans alaouites ou druzes et 10 pour cent sont ChrĂ©tiens. Le sommet du rĂ©gime est dominĂ© par un groupe issu de la communautĂ© alaouite, dont la famille du prĂ©sident el-Assad. Mais le rĂ©gime en tant que tel est structurĂ© depuis des dĂ©cennies selon des alliances avec les communautĂ©s minoritaires. Ces alliances Ă©taient motivĂ©es par la crainte du retour de la domination sunnite qui eut cours aprĂšs l’indĂ©pendance de la Syrie au milieu du 20e siĂšcle. À l’élite sunnite revenait une place prĂ©pondĂ©rante dans les activitĂ©s Ă©conomiques et commerciales.

Dans pareil cas, toute stratĂ©gie politique de changement qui ne soit pas post-communautaire et post-idĂ©ologique risque de dĂ©chirer le pays et de faire des minoritĂ©s les premiĂšres victimes. Cet aspect de la rĂ©alitĂ© politique syrienne, les aventuriers du changement par les armes en minimisent la portĂ©e et les puissances Ă©trangĂšres l’ignorent ou le manipulent dans leurs propres intĂ©rĂȘts. C’est la raison pour laquelle le CNCD, par la voix de son premier dirigeant, Haytham Manna, s’est systĂ©matiquement opposĂ© Ă  transformer la contestation en une insurrection, et a rejetĂ© toute intervention Ă©trangĂšre.

L’histoire retiendra que la Libye a tout fait basculer. La militarisation de la contestation libyenne a mis un terme au Printemps arabe (contestation post-idĂ©ologique, inclusive et pacifique). Dans la foulĂ©e, elle a radicalement transformĂ© la crise syrienne. À la rĂ©volution pour la libertĂ© et la dignitĂ© voulue par les manifestants et le CNCD s’est graduellement substituĂ©e une guerre civile qui menace dĂ©sormais l’existence mĂȘme de la Syrie. L’intervention de l’OTAN en Libye, naĂŻvement interprĂ©tĂ©e ou cyniquement justifiĂ©e comme la mise en Ɠuvre du fameux principe de la responsabilitĂ© de protĂ©ger, a Ă©tĂ© perçue de façon fondamentalement diffĂ©rente par deux autres acteurs de la crise syrienne, le Conseil national syrien (CNS) et l’ArmĂ©e syrienne libre (ASL).

CalquĂ© sur le modĂšle du Conseil national de transition (CNT) libyen, le CNS a Ă©tĂ© crĂ©Ă© en octobre 2011 Ă  Istanbul avec le soutien de la France, du Royaume-Uni et de la Turquie. Il s’est prĂ©sentĂ© comme l’organe unifiĂ© de l’opposition syrienne et l’alternative dĂ©mocratique pour la Syrie. Les FrĂšres musulmans en dominent largement la composition, mais comme ce fut leur stratĂ©gie partout ailleurs et par souci de crĂ©dibilitĂ©, ils ont acceptĂ© de demeurer en retrait. Le CNS a connu plusieurs prĂ©sidents. Aucun n’appartient aux FrĂšres musulmans, mais aucun n’a non plus Ă©chappĂ© Ă  leurs pressions: Burhan Ghalioun, universitaire laĂŻc installĂ© Ă  Paris, Abdel Basset Sayda, universitaire kurde installĂ© en SuĂšde, et Georges Sabra, opposant chrĂ©tien de longue date. Pendant un temps, le CNS s’est opposĂ© Ă  l’option armĂ©e contre le rĂ©gime. Burhan Ghalioun l’aura rĂ©pĂ©tĂ© plusieurs fois. La stratĂ©gie Ă©tait d’attendre que le rĂ©gime s’effondre de lui-mĂȘme sous l’effet de la contestation populaire. Mais mĂȘme si l’option armĂ©e Ă©tait rejetĂ©e, la stratĂ©gie du CNS empruntait Ă  celle de l’opposition libyenne un aspect qui, en mĂȘme temps, reprĂ©sentait un point de rupture avec les expĂ©riences Ă©gyptienne et tunisienne: le sort de la Syrie Ă©tait mis entre les mains de puissances Ă©trangĂšres.

Dans une entrevue accordĂ©e au Wall Street Journal en dĂ©cembre 2011, Ghalioun envisageait au nom du CNS une Syrie nouvelle qui allait rompre la coopĂ©ration militaire avec l’Iran, couper les liens avec le Hamas palestinien et le Hezbollah libanais, et s’engager dans des nĂ©gociations avec IsraĂ«l. L’objectif n’est donc pas uniquement la dĂ©mocratisation de la Syrie, mais le changement de la donne gĂ©opolitique dans tout le Moyen-Orient en droite ligne des thĂšses nĂ©o-conservatrices. Le manque d’expĂ©rience politique de Ghalioun y Ă©tait certainement pour quelque chose, car on peut se demander qu’est-ce qui pouvait justifier de tels propos alors que les manifestants faisaient face Ă  la terrible rĂ©pression en Syrie. Ghalioun avait deux objectifs: dans un premier temps, obtenir pour le CNS le statut de seul et unique reprĂ©sentant du peuple syrien Ă  l’instar du CNT libyen et, dans un deuxiĂšme temps, amener les puissances occidentales Ă  dresser le Conseil de sĂ©curitĂ© de l’ONU contre Damas. Aucun de ces deux objectifs n’a Ă©tĂ© atteint.

D’une part, les puissances occidentales (plutĂŽt Washington que Paris ou Londres) n’étaient pas convaincues de la reprĂ©sentativitĂ© du CNS, qui avait exclu l’opposition intĂ©rieure – une exclusion qui s’explique notamment par la surreprĂ©sentation des FrĂšres musulmans. Le problĂšme de la reprĂ©sentativitĂ© Ă©tait encore plus complexe; le CNS n’aurait en effet pas d’autoritĂ© sur l’ASL tant et aussi longtemps que Ghalioun continuait de rejeter l’option de la lutte armĂ©e. Sans compter le fait que la prĂ©sence de personnalitĂ©s non sunnites et non arabes dans l’organe dirigeant du CNS ne rĂ©ussissait pas Ă  convaincre que les minoritĂ©s avaient laissĂ© tomber Damas. D’autre part, les ambitions de transformation gĂ©opolitique exprimĂ©es dans l’entrevue du Wall Street Journal ont Ă©veillĂ© Ă  Moscou et PĂ©kin le mĂȘme rĂ©flexe qui avait motivĂ© leur opposition Ă  l’invasion de l’Irak. Russes et Chinois ne voulaient pas non plus tomber Ă  nouveau dans le piĂšge de laisser passer une rĂ©solution comme la 1973, qui stipulait la protection des civils par la crĂ©ation d’une zone d’exclusion aĂ©rienne en Libye, mais dont la mise en Ɠuvre s’est rapidement transformĂ©e en changement de rĂ©gime. De ce fait, le Conseil de sĂ©curitĂ©, Ă  ce jour, est toujours dans l’impasse.

Ghalioun a fini par cĂ©der Ă  la pression qui s’exerçait sur lui de l’intĂ©rieur mĂȘme du CNS. Sa tiĂ©deur Ă  l’égard de la militarisation de la contestation n’était pas partagĂ©e par tout le monde – certainement pas par les FrĂšres musulmans, qui avaient un Ɠil sur le terrain en Syrie et un autre sur la Libye. En Syrie, horrifiĂ©s par la rĂ©pression sanglante de leurs coreligionnaires, encouragĂ©s en sourdine par les puissances Ă©trangĂšres, et parfois soucieux de leur propre avenir Ă  la lumiĂšre de ce qui se produisait en Libye, de nombreux officiers (souvent sunnites) choisirent de faire dĂ©fection. Ils crĂ©Ăšrent ensuite un commandement militaire, l’ASL. L’ASL n’était alors pas opĂ©rationnelle et n’avait pas nĂ©cessairement l’intention de le devenir. Le calcul Ă©tait que les dĂ©sertions allaient se multiplier dans le corps des officiers et dans le corps diplomatique.

À l’instar du cas libyen, la rĂ©pression devait provoquer une intervention Ă©trangĂšre pour abattre le rĂ©gime. De mĂȘme que pour le CNS, les mauvais calculs vont s’enchaĂźner pour l’ASL. Le nouveau calcul Ă©tait que le dĂ©clenchement d’une insurrection armĂ©e ne pouvait certainement pas laisser la communautĂ© internationale indiffĂ©rente. Cette approche Ă©tait partagĂ©e par des membres influents du CNS, en particulier les FrĂšres musulmans. Le fait que des brigades entiĂšres affirmant servir sous l’autoritĂ© de l’ASL appartiennent aux FrĂšres musulmans (la brigade Al-Tawhid, par exemple) est loin d’ĂȘtre le fruit du hasard. C’est parce que les FrĂšres musulmans ont choisi de mettre en jeu tout leur poids que l’insurrection s’est organisĂ©e en 2012, permettant Ă  d’autres groupes islamistes armĂ©s d’émerger sous l’égide de l’ASL – Ă  l’instar de la brigade Al-Farouk ou, indĂ©pendamment de l’ASL, Ă  l’instar des innombrables groupes qui forment le Front islamique de libĂ©ration de la Syrie. Les successeurs de Ghalioun n’y voient aucun inconvĂ©nient.

La rĂ©pression Ă  elle seule ne peut expliquer pourquoi les FrĂšres musulmans ont choisi de s’engager dans l’insurrection armĂ©e. Les experts de ce groupe et de son histoire en Syrie savent que ce n’est pas la premiĂšre fois qu’il choisit la lutte armĂ©e. En 1979, un de leur commando massacre des cadets alaouites de l’armĂ©e de terre, Ă©pargnant les Sunnites qui se trouvaient en leur compagnie. Trois ans plus tard, un violent affrontement armĂ© entre les forces gouvernementales et les insurgĂ©s FrĂšres musulmans fait des milliers de morts Ă  Hama. Le parallĂšle avec les atrocitĂ©s qui dĂ©chirent la Syrie Ă  l’heure actuelle est saisissant. D’abord, les insurgĂ©s islamistes attaquent les symboles du gouvernement central et liquident des dizaines de ses reprĂ©sentants, et dĂ©clarent la ville libĂ©rĂ©e, tout en appelant les Syriens au djihad contre l’impiĂ©tĂ© du tyran. Le gouvernement riposte avec un maximum de force. Aviation et forces spĂ©ciales affrontent les insurgĂ©s islamistes pendant des semaines. Les milliers de morts firent de Hama le synonyme d’un profond traumatisme restĂ© gravĂ© dans les esprits. Il n’y a pas si longtemps, personne n’aurait osĂ© prĂ©voir de tragĂ©dies semblables Ă  Hama. La Syrie allait pourtant en connaĂźtre Ă  rĂ©pĂ©tition dans une guerre civile dĂ©vastatrice.

AprĂšs Hama, les FrĂšres musulmans syriens, sans suivre exactement l’exemple de leurs homologues Ă©gyptiens, qui avaient explicitement abandonnĂ© la lutte armĂ©e durant les annĂ©es 1960, ont dĂ» observer beaucoup de discrĂ©tion sur le sujet. Ils vivaient dĂ©sormais en exil, notamment en Occident, ne pouvant afficher aucune vellĂ©itĂ© de violence politique, surtout aprĂšs le 11 septembre 2001. C’est encore une fois la Libye qui a introduit dans les esprits l’idĂ©e que l’Occident pouvait non seulement tolĂ©rer la violence islamiste lorsqu’elle est emballĂ© dans le discours libĂ©ral de la libertĂ© et des droits humains, mais que ce mĂȘme Occident pouvait engager sa puissance militaire en soutien Ă  cette violence. VoilĂ  pourquoi les Islamistes sont en retrait tant dans le CNS que dans l’ASL. Mais ce calcul s’est avĂ©rĂ© aussi faux que les prĂ©cĂ©dents. L’intervention militaire occidentale tant souhaitĂ©e n’a pas eu lieu.

À vrai dire, les puissances occidentales n’acceptent mĂȘme pas d’armer les insurgĂ©s (en tout cas pas ouvertement) comme le souhaitent la Turquie, le Qatar et l’Arabie Saoudite, qui le font dĂ©jĂ  ou en facilitent l’acheminement. Le souvenir irakien est encore trop vivace pour que les AmĂ©ricains, qui ne cachent pas leur souhait de voir l’Iran perdre un prĂ©cieux alliĂ©, cherchent Ă  atteindre cet objectif Ă  n’importe quel prix. Ils reviennent encore et toujours Ă  la question de la reprĂ©sentativitĂ©. Les États-Unis ont Ă  ce titre exercĂ© une pression considĂ©rable pour que le CNS cĂšde le pas Ă  une organisation plus inclusive, susceptible de s’engager sur la voie d’une solution politique nĂ©gociĂ©e. Ils obtiendront l’organisation en novembre 2012 lorsque la Coalition nationale des forces de l’opposition et de la rĂ©volution fut crĂ©Ă©e, mais pas la reprĂ©sentativitĂ©, ni l’acceptation de la solution politique. MĂȘme si son prĂ©sident, Ahmad Moaz Al-Khatib, un Islamiste n’appartenant pas aux FrĂšres musulmans, est un opposant intĂ©rieur, cette nouvelle Coalition exclut toujours l’opposition intĂ©rieure non islamiste. Elle n’est pas moins dominĂ©e par les FrĂšres musulmans que ne l’était le CNS. Quant Ă  la solution politique, il suffit de lire la dĂ©claration qui a accompagnĂ© la naissance de la Coalition pour se rendre compte qu’il n’en est pas question: «les parties signataires conviennent d’Ɠuvrer pour la chute du rĂ©gime, et de tous ses symboles et piliers, et pour le dĂ©mantĂšlement de ses organes de sĂ©curitĂ©, en poursuivant tous ceux qui ont Ă©tĂ© impliquĂ©s dans des crimes contre les Syriens»; ou encore, la «Coalition s’engage Ă  ne procĂ©der Ă  aucun dialogue ou nĂ©gociations avec le rĂ©gime».

Le drame est que l’autoritĂ© de la Coalition n’est pas reconnue par l’ASL, qui a refusĂ© la nomination de Ghassan Hitto, un homme proche du Qatar, Ă  la tĂȘte du gouvernement que la Coalition devait former sans jamais y parvenir. MĂȘme rejet de la part d’une quinzaine de groupes islamistes armĂ©s actifs sur le terrain. Pire encore, la militarisation de la contestation a fait de la Syrie un nouveau thĂ©Ăątre d’opĂ©ration pour les groupes les plus extrĂ©mistes. Le front Al-Nosra est le plus connu, le mieux financĂ© et le mieux Ă©quipĂ©. Ses liens avec Al-QaĂŻda ne faisaient aucun doute. Mais lorsque les AmĂ©ricains l’ont inscrit sur la liste des organisations terroristes, l’opposition favorable Ă  la lutte armĂ©e a sĂ©vĂšrement critiquĂ© la dĂ©cision, alors que les FrĂšres musulmans l’ont qualifiĂ© de dĂ©cision prĂ©cipitĂ©e. Georges Sabra, le nouveau leader du CNS (et futur prĂ©sident de la nouvelle Coalition, aprĂšs la dĂ©mission d’Al-Khatib), a, quant Ă  lui, affirmĂ© que «ce sont nos frĂšres d’armes». Et Salim Idriss, le chef d’état-major de l’ASL, a dit d’eux qu’ils Ă©taient les combattants les plus courageux. Quelques mois plus tard, Al-Nosra prĂȘte officiellement et publiquement allĂ©geance Ă  Ayman al-Zawahiri, le chef d’Al-QaĂŻda. La Coalition nationale syrienne n’avait pas d’autre choix que de rejeter une dĂ©cision Ă  ce point indĂ©fendable, mais la critique n’a pas Ă©tĂ© Ă©largie pour toucher Al-Nosra en tant qu’organisation qui ne reconnaĂźt aucune autoritĂ© et qui nourrit ouvertement l’ambition de crĂ©er une thĂ©ocratie sunnite exclusive en Syrie.

Sur le terrain, cette ambition a d’ores et dĂ©jĂ  pris forme. Les zones qui Ă©chappent au contrĂŽle du gouvernement, Ă  Alep et Idlib par exemple, sont administrĂ©es par des conseils locaux de la charia dirigĂ©s par des magistrats islamistes et des comitĂ©s de promotion de la vertu et de la prĂ©vention du vice (autrement dit, par la police religieuse). Une rivalitĂ© oppose les FrĂšres musulmans et le Front Al-Nosra quant au contrĂŽle de ces structures. En ce qui a trait aux laĂŻcs et aux libĂ©raux qui servent de façade internationale Ă  l’insurrection armĂ©e, ils ne sont nulle part sur le terrain. Ceux qui, Ă  l’instar de Lakhdar Brahimi, le reprĂ©sentant de l’ONU pour la Syrie, s’opposent Ă  la fourniture d’armes aux insurgĂ©s, ont devant les yeux cette rĂ©alitĂ© qui ne prĂ©sage pas d’un futur rassurant. Et c’est prĂ©cisĂ©ment cette rĂ©alitĂ© que les partisans de la solution militaire perdent sciemment de vue. Ils ignorent ce qu’un observateur attentif de la Syrie n’a pas manquĂ© de souligner, Ă  savoir que «Bachar el-Assad n’est que la partie visible d’un iceberg communautaire complexe et son Ă©ventuel dĂ©part ne changerait strictement rien Ă  la rĂ©alitĂ© des rapports de pouvoir et de force dans le pays. Il y a derriĂšre lui deux millions d’Alaouites encore plus rĂ©solus que lui Ă  se battre pour leur survie et plusieurs millions de minoritaires qui ont tout Ă  perdre d’une mainmise islamiste sur le pouvoir». Aucune de ces communautĂ©s minoritaires ne trouve grĂące auprĂšs des adeptes de l’islamisme radical, qui tient ses membres pour des apostats. Pour s’en tenir au cas emblĂ©matique des ChrĂ©tiens (1,5 million), le souvenir de leurs coreligionnaires irakiens est encore trop frais pour qu’ils se fassent quelque illusion sur leur sort. D’aprĂšs le site web d’Al-Monitor, des milliers d’entre eux ont dĂ©jĂ  trouvĂ© la mort durant le conflit et des centaines de milliers ont Ă©tĂ© soit dĂ©placĂ©s sur le territoire syrien, soit obligĂ©s Ă  trouver refuge Ă  l’étranger. Le mĂȘme site rapporte les propos de Michel Kilo, un opposant de longue date du rĂ©gime syrien: «Certains groupes djihadistes ont menacĂ© les ChrĂ©tiens dans la rĂ©gion d’Al-Ghab, tout particuliĂšrement dans les villes de Mharda et d’Al-Suqaylabiyah au centre de la Syrie. Les ChrĂ©tiens du village d’Al-Masmiyya, dans le Houran (sud de la Syrie), ont reçu des menaces similaires de la part du Front Al-Nosra les accusant de soutenir le rĂ©gime». D’aprĂšs l’agence de presse du Vatican, 90 pour cent de la population chrĂ©tienne de Homs, quelques 10 000 personnes, ont Ă©tĂ© chassĂ©es de leurs maisons par la brigade islamiste Al-Farouk relevant de l’ASL. Au mois d’avril 2013, Yohanna Ibrahim et Boulos Yazigi, respectivement archevĂȘques syriaque orthodoxe et grec orthodoxe d’Alep, ont Ă©tĂ© enlevĂ©s et par la suite tuĂ©s par des groupes islamistes.

La Syrie brĂ»le. Le rĂ©gime, parce qu’il est en place depuis trop longtemps, parce qu’il dispose de la puissance d’un État, et parce qu’il aurait pu engager des rĂ©formes politique beaucoup plus tĂŽt, en porte une lourde part de responsabilitĂ©. L’opposition n’en est pas exempte. Et parce qu’elle n’en est pas exempte, il serait irresponsable de la suivre sur la voie de la solution militaire Ă  travers une intervention militaire occidentale directe (selon le modĂšle libyen) ou indirecte (fourniture massive d’armes). Car la logique de la solution militaire laisse dans l’ombre les deux problĂšmes lancinants qui persisteront, voire s’aggraveront, dans l’aprĂšs-guerre civile: le problĂšme de l’extrĂ©misme religieux et celui de la persĂ©cution des minoritĂ©s.

Reste la solution politique. Si elle devait avoir lieu, seuls les Syriens devraient en dĂ©terminer les termes. Ils n’y parviendront cependant pas si les acteurs rĂ©gionaux et internationaux n’exercent pas sur eux suffisamment de pression. Les États qui ont choisi de soutenir l’opposition armĂ©e et d’ignorer totalement l’opposition non violente ont vu dans la Syrie l’occasion de changer radicalement les rapports de forces dans la rĂ©gion. La solution politique exige qu’ils se rendent Ă  l’évidence: leurs calculs se sont non seulement avĂ©rĂ©s dĂ©mesurĂ©s. Ils ont surtout participĂ© Ă  faire de la Syrie un dĂ©sastre humanitaire.

bioline

Miloud Chennoufi est professeur de relations internationales au CollĂšge des forces canadiennes.

(Illustration: Lisa Haney)

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