La guerre en Casamance

IN SITU | October 19, 2011     

La guerre en Casamance NƓud gordien au SĂ©nĂ©gal et les perspectives d’une paix dĂ©finitive

La guerre en Casamance – Ă  l’extrĂȘme sud du SĂ©nĂ©gal – est comme une tĂąche d’huile sur la page de l’histoire contemporaine du SĂ©nĂ©gal. Elle a provoquĂ© des violences considĂ©rables de toutes sortes, sans compter ses effets pervers qui sapent Ă  petit feu les fondements mĂȘmes de l’unitĂ© nationale et le dĂ©veloppement Ă©conomique du pays. Cette crise n’a de cesse d’ĂȘtre condamnĂ©e par une large partie de la population sĂ©nĂ©galaise, lasse de la guerre et de ses effets dĂ©vastateurs, et qui appelle de ses vƓux pieux la reprise du processus de paix suspendu depuis 2005 et le retour d’une paix dĂ©finitive.

Mais comment ce conflit, qui a Ă©clatĂ© dans les annĂ©es 1980, a pu s’éterniser jusqu’à nos jours, alors que dans la mĂȘme pĂ©riode le SĂ©nĂ©gal est citĂ© comme un modĂšle de stabilitĂ© et de dĂ©mocratie dans la sous-rĂ©gion africaine? Faut-il alors internationaliser la gestion de cette crise ou plutĂŽt poursuivre les efforts nationaux de sa rĂ©solution durable par des initiatives essentiellement sĂ©nĂ©galaises?

Le rĂ©veil de l’irrĂ©dentisme en Casamance remonte au 26 dĂ©cembre 1982, date de la marche de protestation de foules nombreuses dans les grandes artĂšres de Ziguinchor, ville principale du sud du pays. Les manifestants vont commettre ce qui allait ĂȘtre vĂ©ritablement le signe majeur dĂ©clencheur du conflit: ils se sont emparĂ©s du drapeau sĂ©nĂ©galais qui flottait au-dessus du Palais du Gouverneur, provoquant la panique des autoritĂ©s centrales, qui ordonnĂšrent Ă  l’armĂ©e de tirer sur les manifestants, faisant des centaines de victimes. C’est dans ce contexte que s’installa progressivement un conflit armĂ© entre le Mouvement des forces dĂ©mocratiques de Casamance (MFDC) et l’État du SĂ©nĂ©gal. D’autres facteurs politiques, Ă©conomiques, socioculturels et stratĂ©giques ont aussi contribuĂ© Ă  la genĂšse et Ă  l’aggravation de la crise.

La Casamance est sĂ©parĂ©e du reste du pays par une seule voie d’accĂšs assez Ă©troite, ce qui lui donne un air de pĂ©ninsule, entre le SĂ©nĂ©gal, la Gambie et la GuinĂ©e-Bissau. Cette configuration, imposĂ©e par le dĂ©coupage artificiel des frontiĂšres africaines, s’est en rĂ©alitĂ© dressĂ©e comme l’un des obstacles Ă  l’identification de certains Casamançais Ă  une nation et Ă  un État sĂ©nĂ©galais devenus «étrangers» Ă  leurs yeux, comme Ă  leur cƓur.

D’une superficie de prĂšs de 30 000 kilomĂštres carrĂ©s, la Casamance est traversĂ©e par le fleuve SĂ©nĂ©gal long de 300 kilomĂštres. La basse vallĂ©e de celle-ci est constituĂ©e par un long et Ă©troit estuaire aux rivages bordĂ©s de mangroves. Le climat qui y rĂšgne est de type tropical – humide avec une longue saison des pluies et une vĂ©gĂ©tation trĂšs abondante, ce qui contraste avec le reste du reste du pays, qui est gĂ©nĂ©ralement dĂ©sertique. Bref, cette partie stratĂ©gique du pays, notamment du point de vue de l’eau, riche en ressources naturelles, s’est imposĂ©e comme le «grenier» du SĂ©nĂ©gal. À cela, s’ajoute le potentiel Ă©conomique que procure le dĂ©veloppement touristique de la rĂ©gion. Tout ceci a sans doute contribuĂ© Ă  exacerber les ambitions indĂ©pendantistes et surtout Ă  durcir l’aile combattante du MFDC.

D’aucuns avancent Ă©galement que l’un des catalyseurs de la guerre serait une promesse d’auto-dĂ©termination 20 ans aprĂšs l’indĂ©pendance du pays – c’est-Ă -dire en 1980 – qu’aurait faite le premier prĂ©sident du SĂ©nĂ©gal, LĂ©opold SĂ©dar Senghor, aux communautĂ©s casamançaises en 1960. En tout cas, cette guerre n’est pas Ă©trangĂšre Ă  l’absence jusqu’ici de la part de l’État d’initiatives administratives, politiques et Ă©conomiques audacieuses et claires, afin de consolider davantage l’unitĂ© et le sentiment d’appartenance des Casamançais Ă  la nation. Faut-il avoir peur d’édifier un rĂ©gime administratif spĂ©cial pour la Casamance et adopter un plan exceptionnel de dĂ©veloppement Ă©conomique d’envergure pour cette zone si cela est le prix Ă  payer pour installer dĂ©finitivement la paix sur l’ensemble du territoire national? Cette perspective n’est pas dĂ©nuĂ©e de pertinence, pourvu qu’elle ne remette pas en cause les fondements de l’État du SĂ©nĂ©gal, l’unitĂ© de la nation et l’intĂ©gritĂ© du territoire.

Depuis longtemps, les autoritĂ©s de l’État comme la sociĂ©tĂ© civile sĂ©nĂ©galaise et certaines factions du MFDC, ont affichĂ© leurs volontĂ©s communes d’arriver Ă  une paix durable en Casamance. Ni l’accord de paix de 1991-1992 ni les accords ultĂ©rieurs (2001 et 2004) n’atteindront cet objectif. Au fond, les conditions dans lesquelles les accords de paix et de cessez-le-feu (1991, 1999, 2004) ont Ă©tĂ© nĂ©gociĂ©s prĂ©sageaient dĂ©jĂ  de leur Ă©chec. En vĂ©ritĂ©, la concorde nationale peut difficilement se concevoir Ă  ce stade sans l’identification exhaustive des vĂ©ritables entraves Ă  la dynamique du processus de paix lui-mĂȘme. L’un des facteurs nĂ©gatifs rĂ©side dans la physionomie du MFDC. À ce jour, personne n’a vĂ©ritablement pris le soin et le temps nĂ©cessaires pour comprendre prĂ©cisĂ©ment la nomenclature du MFDC. Il est clair que le MFDC n’opĂšre pas suivant les schĂ©mas classiques des mouvements de revendication ou de libĂ©ration du mĂȘme genre, ce qui rend encore plus complexe le processus de paix: il ne dispose pas d’une aile militaire subordonnĂ©e directement Ă  une aile politique unifiĂ©e. L’enjeu ici sera alors de soutenir les efforts d’unification d’un mouvement complĂštement atomisĂ© (Aile civile, Aile Nord, Aile civile extĂ©rieure, Aile militaire, Aile extĂ©rieure, Front Nord de l’aile combattante
). Pour plusieurs, cette unification doit passer par l’organisation de discussions internes du mouvement, devant permettre d’identifier ses dirigeants lĂ©gitimes qui vont conduire les nĂ©gociations avec l’État.

MĂȘme si les conditions restent Ă  dĂ©finir, ce processus doit associer toutes les communautĂ©s de la Casamance, incluant la diaspora, les jeunes, les religieux et surtout les groupements fĂ©minins devenus incontournables de la vie Ă©conomique, politique et socioculturelle du sud du SĂ©nĂ©gal. La vigilance doit naturellement ĂȘtre optimale dans tout soutien d’unification du mouvement, afin d’éviter que les actions ne produisent l’effet l’inverse: renforcer le MFDC dans le sens de la pĂ©rennisation du conflit. L’objectif doit ĂȘtre exclusivement de permettre au MFDC d’élire ses dirigeants, qui auraient pour tĂąche de dĂ©finir une plate-forme revendicative consensuelle et de mener les nĂ©gociations de paix.

Toutes les guerres se terminent autour d’une table de nĂ©gociation. Il est impĂ©rieux que l’État et les responsables d’un MFDC unifiĂ© se rapprochent enfin pour des discussions franches et ouvertes. L’implication des deux pays frontaliers (Gambie et GuinĂ©e Bissau) dans ce processus semble inĂ©vitable, mais celle-ci doit s’opĂ©rer avec sincĂ©ritĂ©, dans le respect des souverainetĂ©s de chaque entitĂ© et des orientations dĂ©gagĂ©es par le SĂ©nĂ©gal, principal concernĂ© par cette crise. Dans ce contexte, il y aura lieu d’élaborer un dispositif plus global en matiĂšre de coopĂ©ration devant inclure un systĂšme d’alerte rapide abouti aux fins d’échanges d’informations et la mutualisation des ressources pour davantage sĂ©curiser les frontiĂšres communes (patrouilles conjointes, contrĂŽles de franchissement des frontiĂšres et prĂ©sence militaire renforcĂ©e) et lutter contre les trafics (de drogue, d’armes
) qui alimentent la guerre et les divisions.

L’approche que semble poursuivre l’État est de trouver une solution exclusivement sĂ©nĂ©galaise. Cependant, la stratĂ©gie privilĂ©giĂ©e jusqu’ici doit ĂȘtre rĂ©orientĂ©e vers une gestion plus efficiente et globale de la crise. Pour ĂȘtre viable, toute dĂ©marche doit ĂȘtre cohĂ©rente, dĂ©passer les nombreux clivages dans le choix des interlocuteurs et ĂȘtre conduite par des Ă©missaires d’une intĂ©gritĂ© incontestable. Ceci implique que dans la dĂ©termination des points de toute nĂ©gociation, aucune revendication ne devrait ĂȘtre ignorĂ©e. Il serait illusoire de s’attendre Ă  des rĂ©sultats concluants dans la perspective de futurs dialogues crĂ©dibles si certains sujets essentiels n’étaient pas gĂ©rĂ©s adĂ©quatement de bout Ă  bout, dans un cadre sans Ă©quivoque: l’unitĂ© nationale et l’intĂ©gritĂ© du territoire ne sont pas des Ă©lĂ©ments nĂ©gociables. DĂšs lors, il faudra traiter des questions de fond devant crĂ©er les vraies conditions de cette nĂ©gociation (tels le plan de retour des exilĂ©s, le sort des prisonniers, la question des poursuites pĂ©nales lancĂ©es contre certains acteurs de la crise) et d’autres problĂ©matiques tels les contours de la rĂ©conciliation, l’indemnisation des familles des victimes, le problĂšme des terres, le dĂ©sarmement intĂ©gral, la dĂ©mobilisation, l’intĂ©gration sociale des rebelles, le dĂ©minage complet et le dĂ©senclavement du sud du pays.

Pourquoi se dispenser d’une confĂ©rence nationale de paix sur la Casamance quand d’autres pays du continent africain ont multipliĂ© des expĂ©riences positives en ce sens? Le problĂšme casamançais n’a de nos jours jamais Ă©tĂ© autant Ă©voquĂ© dans le milieu intellectuel, politique, religieux et culturel. Serait-il devenu une cause nationale? En tout cas, cette attention particuliĂšre traduit un ras-le-bol gĂ©nĂ©ral exprimĂ© par une large franche de la population, en particulier suite Ă  la recrudescence de la violence dans le sud du pays, depuis le mois de fĂ©vrier dernier, causant encore des pertes humaines importantes autant du cĂŽtĂ© de l’armĂ©e que de celui des rebelles qui multiplient d’ailleurs les incursions dans les villages et se livrent Ă  des pillages et braquages rĂ©pĂ©tĂ©s de vĂ©hicules et de magasins. Le peuple sĂ©nĂ©galais est plus que jamais rĂ©solu Ă  prĂ©server l’unitĂ© nationale du pays et Ă  trouver une sortie de crise au problĂšme casamançais. Ce sujet sera certainement inscrit Ă  l’ordre du jour des dĂ©bats de la prochaine Ă©lection prĂ©sidentielle prĂ©vue en 2012. Comme pour la majoritĂ© des Ă©lections du genre, il est attendu des futurs candidats qu’ils prĂ©sentent aux SĂ©nĂ©galais une politique viable de relance Ă©conomique du pays. Alors, comment celle-ci pourrait ĂȘtre envisagĂ©e de façon rĂ©aliste si la rĂ©gion la plus riche et stratĂ©gique du pays est en proie Ă  des violences quotidiennes? Autant dire que pour ĂȘtre crĂ©dible, tout prĂ©tendant au fauteuil prĂ©sidentiel devra soumettre au jugement des Ă©lecteurs un vrai plan de paix pour la Casamance.

bioline


Abdoul Aziz Mbaye est juriste Ă  la Cour pĂ©nale internationale (CPI), avocat et docteur en droit. Avant de rejoindre la CPI, Mbaye enseignait Ă  la FacultĂ© de Droit et des Sciences Politiques de l’UniversitĂ© de Reims Champagne-Ardenne, France. Il est l’auteur de plusieurs publications en droit international, en droit pĂ©nal et sur des questions de justice et d’État de droit. Les points de vue exprimĂ©s dans le prĂ©sent document sont ceux de l’auteur en sa capacitĂ© personnelle et ne reflĂštent en aucune façon ceux de la Cour pĂ©nale internationale.

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