La Chine aux premiers rangs

Le sommet de Copenhague sur le rĂ©chauffement climatique fut l’occasion d’une belle empoignade entre pays dits « du Nord » et « du Sud », chacun des deux camps rejetant sur l’autre les responsabilitĂ©s d’actions concrĂštes. Ce fut aussi, de l’avis de la majoritĂ© des observateurs, un Ă©chec en raison de l’impossibilitĂ© Ă  parvenir Ă  un accord global imposant des contraintes aux signataires. Mais on retiendra surtout que cette confĂ©rence fut marquĂ©e par la montĂ©e en premiĂšre ligne de la Chine, qui semble dĂ©sormais ne plus se retenir pour prendre l’initiative sur des dĂ©fis internationaux, et cherche Ă  imposer un modĂšle. Concernant la place de la Chine sur la scĂšne internationale, il y aura sans nul doute un avant et un aprĂšs Copenhague.

Jusqu’à prĂ©sent, la montĂ©e en puissance de la Chine s’est traduite en termes Ă©conomiques et commerciaux. Des tendances que la crise internationale n’a fait qu’accĂ©lĂ©rer. La croissance chinoise continue ainsi d’afficher des succĂšs insolents, et le PIB chinois dĂ©passera mĂȘme en 2010 celui du Japon. La Chine sera officiellement la premiĂšre puissance Ă©conomique d’Asie, mais surtout la deuxiĂšme puissance Ă©conomique mondiale, avec en ligne de mire les États-Unis, qui seront devancĂ©s Ă  Ă©chĂ©ance de 2035, voire mĂȘme plus tĂŽt. Le miracle Ă©conomique chinois n’est plus un fantasme, mais une rĂ©alitĂ© dĂ©jĂ  bien consommĂ©e.

Forts de cette rĂ©ussite, les dirigeants chinois sont de plus en plus dĂ©complexĂ©s. Encore rĂ©cemment, la Chine se montrait humble sur la scĂšne internationale, mais elle n’hĂ©site plus aujourd’hui Ă  rappeler Ă  l’ordre des pays qui ne respectent pas ses souhaits. On se souvient ainsi de la crise entre PĂ©kin et Paris dĂ©clenchĂ©e Ă  la suite des dĂ©clarations du prĂ©sident Nicolas Sarkozy, dans lesquels il laissait entendre qu’il rencontrerait le DalaĂŻ Lama Ă  Paris. Le prĂ©sident français fut finalement contraint d’annuler cette rencontre, afin de ne pas froisser la puissance chinoise. Plus rĂ©cemment, la visite de Stephen Harper Ă  PĂ©kin fut marquĂ©e par des critiques directes adressĂ©es au Premier ministre canadien par plusieurs dirigeants chinois. La raison de leur courroux : l’absence de visite en Chine depuis cinq ans de la part d’un chef de l’ExĂ©cutif canadien. On sent une certaine arrogance par ces attitudes dans une Chine qui se sent de plus en plus forte, et peut dĂ©sormais se permettre d’émettre des critiques, tout en refusant d’ĂȘtre critiquĂ©e en retour.

ParallĂšlement Ă  ces signes d’agacement, la Chine met en avant un discours bienveillant et n’hĂ©site pas Ă  qualifier sa montĂ©e en puissance d’« Ă©mergence pacifique ». Un slogan qui se dĂ©cline sous plusieurs aspects et traduit la volontĂ© de s’imposer comme une puissance politique incontournable. PĂ©kin semble de plus en plus disposĂ©e Ă  assumer pleinement son statut de grande puissance, et en ce sens le sommet de Copenhague marque le dĂ©but d’une nouvelle Ăšre.

En transformant son image de premier pollueur de la planĂšte en modĂšle dans la lutte contre le rĂ©chauffement climatique, la Chine renoue avec la tentation de prendre la tĂȘte des puissances Ă©mergentes, statut que PĂ©kin continue de revendiquer. La proposition Ă©tablie avec plusieurs puissances Ă©mergentes et prĂ©sentĂ©e Ă  Copenhague en est le premier acte. En adaptant son dĂ©veloppement Ă©conomique aux nouvelles exigences de la lutte contre le rĂ©chauffement climatique, PĂ©kin invite ainsi les pays Ă©mergents Ă  suivre son modĂšle, ce qui est Ă  la fois un acte politique fort et un pari sur les investissements majeurs dans ce domaine, pour lesquels la Chine pourrait ĂȘtre associĂ©e. Avec des retombĂ©es Ă©conomiques Ă  la hauteur des projets. Une stratĂ©gie donc pour un pays qui Ă©tend un peu plus chaque jour son emprise sur l’Asie du Sud-Est, l’Afrique ou l’AmĂ©rique latine. MĂȘme les pays du Moyen-Orient ne restent plus aujourd’hui insensibles Ă  la tentation de la Chine.

L’autre stratĂ©gie de PĂ©kin, non avouĂ©e, est de mettre Washington en difficultĂ©. Et sur ce point le sommet de Copenhague offrait une opportunitĂ© Ă  ne pas laisser filer. En apparaissant aux yeux des puissances Ă©mergentes comme un modĂšle dans la lutte contre le rĂ©chauffement climatique, la Chine pourrait ainsi non seulement contrer les attaques amĂ©ricaines sur un sujet pour lequel elle s’est montrĂ©e jusqu’à prĂ©sent peu performante, mais surtout renforcer sa crĂ©dibilitĂ© Ă  l’échelle internationale dans sa capacitĂ© Ă  faire face Ă  un enjeu global, et sur lequel Washington reste un maillon faible. Car si la Chine peut devenir un modĂšle sur ce sujet, la situation est en revanche plus complexe Ă  Washington, oĂč le poids du CongrĂšs ralentit souvent les initiatives de l’ExĂ©cutif, et oĂč la culture de la consommation ne joue pas en faveur d’évolutions profondes des comportements. Ainsi, face Ă  des États-Unis souvent incapables de transformer des actes de bonne volontĂ© en des actions politiques concrĂštes, et une Union europĂ©enne qui reste de son cĂŽtĂ© encore trop inĂ©gale dans son traitement des enjeux climatiques, la Chine impose sa voie, et pourrait effectivement prendre de l’avance sur un sujet majeur. Les annonces faites en marge de Copenhague, notamment la promesse de rĂ©duire de 40 pour cent l’intensitĂ© carbone, vont dans ce sens. Mais plus que les faits, tout est question de perception, et PĂ©kin en a conscience. La Chine soigne son image, et s’est lancĂ©e dans une immense opĂ©ration sĂ©duction, en mettant en avant ses capacitĂ©s de soft power, en prenant notamment place sur tous les terrains laissĂ©s vacants par les États-Unis au cours des derniĂšres annĂ©es. Affichage de sa culture, investissements massifs dans plusieurs rĂ©gions, promotion du multilatĂ©ralisme sont ainsi au programme, et le positionnement de PĂ©kin dans la lutte contre le rĂ©chauffement climatique serait donc une stratĂ©gie visant Ă  se substituer Ă  la puissance amĂ©ricaine.

Cet opportunisme politique sur le climat n’est qu’une des facettes du soft power chinois, qui se dĂ©cline sous de multiples formes plus sĂ©duisantes les unes que les autres, et confirme les ambitions dĂ©sormais avouĂ©es de PĂ©kin : transformer le statut de puissance Ă©conomique et commerciale en une puissance dans tous les domaines. Si l’armĂ©e populaire de libĂ©ration chinoise vient de cĂ©lĂ©brer en grandes pompes ses 60 ans, c’est surtout dans des domaines tels que la culture, les Ă©changes commerciaux, et aujourd’hui les moyens politiques de coercition que PĂ©kin se montre le plus active. Le siĂšcle de la Chine est dĂ©sormais bien en marche.

biolineBarthĂ©lĂ©my Courmont est Professeur invitĂ© Ă  l’UQAM et titulaire par intĂ©rim de la Chaire Raoul-Dandurand en Ă©tudes stratĂ©giques et diplomatiques. Il vient de publier Chine. La grande sĂ©duction. Essai sur le soft power chinois, aux Ă©ditions Choiseul ; et publiera prochainement La tentation de l’Orient. Une nouvelle politique amĂ©ricaine en Asie-Pacifique, chez Septentrion.

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