La Turquie et le monde arabe

WEB EXCLUSIVES | December 1, 2009     

Au dĂ©but des annĂ©es 1990, la scĂšne musicale Ă©gyptienne, rongĂ©e par une dĂ©cennie d’hĂ©gĂ©monie de la musique de couches populaires (nommĂ©e musique des taxis), a subi un certain changement : les nouvelles techniques d’enregistrement ont redonnĂ© de l’importance Ă  l’orchestration de la musique, ce qui a permis une recherche sonore nouvelle. La scĂšne s’est alors ouverte sur d’autres horizons. A ce moment-lĂ , la suprĂ©matie traditionnelle des musiciens Ă©gyptiens a Ă©tĂ© contestĂ©e au sein mĂȘme de l’Egypte par un duo de musiciens : Aytac Dogan sur le qanoun (bien rĂ©pandu dans tout l’Orient) et Ismail Tunçbilek sur le baglama (instrument pratiquĂ© essentiellement par les Turcs et les Kurdes). Ceci marqua le premier pas du retour turc dans la partie arabe du Moyen-Orient et constitua probablement un geste fondamental et emblĂ©matique.

Depuis la dĂ©faite de l’Empire ottoman lors de la PremiĂšre Guerre mondiale, et la dissolution du systĂšme de Califat par Kamal AtatĂŒrk en 1923, le monde arabe est devenu mĂ©fiant Ă  l’égard de la Turquie en raison de sa proximitĂ© avec l’Occident, puis de son adhĂ©sion Ă  l’OTAN. Des prĂ©paratifs de guerre ont mĂȘme eu lieu en 1998 sur les frontiĂšres syro-turques.

Les raisons des conflits entre la Turquie et le monde arabe ne manquaient pas. Avant tout, il y avait des raisons historiques : d’une part, les Turcs accusaient les Arabes de traĂźtrise, et d’autre part, les Arabes de l’Orient considĂ©raient que l’occupation ottomane avait, pendant quatre siĂšcles, empĂȘchĂ© les pays arabes de se dĂ©velopper au rythme europĂ©en (l’Empire Ottoman avait conquis le Proche-Orient puis l’Egypte en 1517). Une occupation qui, par la suite,  s’est terminĂ©e par un ensemble de massacres,  de catastrophes Ă©conomiques et de famines pendant la PremiĂšre Guerre mondiale. Parmi les raisons politiques, notons le soutien syrien au chef du PKK kurde Abdallah Oçalan dans son combat contre les autoritĂ©s turques et l’alliance entre Ankara et l’Occident capitaliste. Enfin, des raisons vitales Ă©taient Ă©galement en jeu : la Turquie, l’Irak et la Syrie partagent les quelques rares sources d’eau dans une terre assoiffĂ©e. A cela, il faudra ajouter que la rĂ©sistance turque aux troupes françaises et anglaises, le lendemain de la PremiĂšre Guerre mondiale, a permis Ă  la Turquie de conserver l’Iskenderun, cette rĂ©gion qui fut comparĂ©e, par l’idĂ©ologie baassiste et l’opinion gĂ©nĂ©rale syrienne, Ă  la Palestine arrachĂ©e des mains des Arabes par les Juifs soutenus par ce mĂȘme « Occident ».

Aujourd’hui, tous les analystes arabes s’extasient devant la percĂ©e diplomatique turque dans la rĂ©gion : la Turquie s’impose dans le dossier irakien, s’investit au Liban, opĂšre un rapprochement spectaculaire avec le gouvernement syrien et devient un mĂ©diateur reconnu dans les nĂ©gociations syro-israĂ©liennes. En se basant sur une solide assise Ă©conomique et sociale aprĂšs l’ouverture croissante envers les Kurdes, en rĂ©glant l’ancien conflit avec l’ArmĂ©nie, en conservant de bonnes relations avec Tel-Aviv malgrĂ© les critiques acerbes Ă  l’égard de l’armĂ©e israĂ©lienne et, enfin, en rencontrant le prĂ©sident iranien Ahmadi-Najad, le premier ministre turc, Erdogan, se montre comme l’homme Ă  « zĂ©ro ennemi » dans la rĂ©gion. Les pays arabes Ă  majoritĂ© sunnite regardent la Turquie comme un contrepoids prĂ©cieux face Ă  la montĂ©e en puissance de l’Iran, ce dernier Ă©tant relayĂ© par les communautĂ©s chiites des pays arabes, depuis le Golfe jusqu’au sud du Liban. Ainsi, aprĂšs l’échec des tentatives de copier les expĂ©riences europĂ©ennes et soviĂ©tiques, une Ă©crasante majoritĂ© de la population de l’Orient arabe acclame l’expĂ©rience turque et espĂšre en faire le modĂšle Ă  suivre.

On peut se demander comment la Turquie est passĂ©e du statut d’ennemi Ă  celui de frĂšre bien-aimĂ©, et du statut de l’homme faible de l’Orient rongĂ© par les coups d’état et la faiblesse Ă©conomique Ă  celui de l’alliĂ© recherchĂ©. Ceux qui ont la mĂ©moire courte soutiendront que ceci n’est que le fruit des critiques faites par Erdogan au prĂ©sident israĂ©lien actuel, Shimon Perez, Ă  Davos en janvier 2009. Il est vrai que ceci a permis Ă  Erdogan de jouir d’une popularitĂ© peu Ă©galĂ©e au sein des populations arabes. Cependant, les vraies raisons qui ont permis de franchir la barriĂšre psychologique insurmontable depuis 80 ans, sont, semble-t-il, enracinĂ©es dans la rĂ©alitĂ© de la sociĂ©tĂ© turque et dans son nouveau rapport Ă  elle-mĂȘme et Ă  son voisinage.

Mis Ă  part le bruit des bottes militaires, le monde arabe n’avait connu de la Turquie moderne que de rares noms, comme celui du poĂšte persĂ©cutĂ© en Turquie, Nazim Hekmat. La Turquie reprenait aux chanteurs Ă©gyptiens des chansons Ă  succĂšs et son cinĂ©ma Ă©tait souvent sans intĂ©rĂȘt pour le spectateur arabe. NĂ©anmoins, depuis une quinzaine d’annĂ©es, la sonoritĂ© musicale turque regagnait de l’intĂ©rĂȘt avec le baglama d’Ismail Tunçbilek et le toucher trĂšs particulier d’Aytac Dogan sur son beau qanoun. Suite Ă  cela, des artistes comme Kudsi Erguner ou Yurdal Tokcan sont devenus trĂšs prisĂ©s par les musiciens arabes qui ont redĂ©couvert la subtilitĂ© de la musique ottomane, anciennement commune Ă  toute la rĂ©gion depuis l’Egypte Ă  l’Irak. Un Turc, Faruk Turunz, est maintenant considĂ©rĂ© parmi les meilleurs, sinon le meilleur fabricant de l’oud (le luth oriental). En mĂȘme temps, des auteurs comme Nedim Gurcel ou Orhan Pamouk ont Ă©tĂ© dĂ©couverts par les lecteurs arabes, avant mĂȘme qu’ils ne soient reconnus en Europe. Les feuilletons tĂ©lĂ©visĂ©s turcs, souvent extrĂȘmement longs, sont entrĂ©s en compĂ©tition, aprĂšs un doublage en arabe classique ou en dialecte damasquin, avec les rivaux syriens et Ă©gyptiens et ont eu une formidable popularitĂ©, vulgarisant ainsi le rapport populaire arabe avec la sociĂ©tĂ© turque moderne et invitant le regard Ă  changer de point de vue. Dans les milieux plus religieux, les Islamistes turcs sont devenus l’exemple unique, oĂč un parti religieux a pu conquĂ©rir le pouvoir. Les confrĂ©ries soufies ont continuĂ© Ă  jouer un rĂŽle, de plus en plus croissant, de lien entre la Turquie et le nord de la Syrie et de l’Irak.

Ces changements ont commencĂ© bien avant l’arrivĂ©e d’Erdogan et de ses amis au pouvoir. Ceci n’aurait pas pu avoir lieu sans une rĂ©conciliation turque avec l’hĂ©ritage ottoman : les romans explorent sans hĂ©sitation et avec beaucoup de courage des coins parfois sombres de l’histoire ottomane; la musique ottomane longtemps combattue au nom de l’occidentalisation de la Turquie, a retrouvĂ© sa place Ă©lĂ©gante et noble, avec ses accents balkaniques, kurdes, armĂ©niens et aleppins; l’hĂ©ritage spirituel islamique est revendiquĂ© malgrĂ© les craintes de certains fondamentalistes de laĂŻcitĂ©. En mĂȘme temps, la main d’Ɠuvre kurde a permis de bĂątir l’économie turque Ă  moindres frais.

Une Turquie riche de l’acceptation de sa complexitĂ© renaĂźt et commence Ă  rayonner sur son entourage, elle est admirĂ©e et aimĂ©e cette fois-ci. C’est Ă  travers les arts et la culture que la sociĂ©tĂ© turque a prĂ©parĂ© le terrain Ă  sa diplomatie pour regagner en force et en influence dans la rĂ©gion moyen-orientale, profitant ainsi de plusieurs Ă©lĂ©ments : le repli arabe sur des identitĂ©s traditionnelles et rĂ©gionales, moins tournĂ©es vers l’Europe suite Ă  une sĂ©rie interminable de dĂ©ceptions; le dĂ©clin de l’influence Ă©gyptienne, contestĂ©e sur tous les fronts (politique, Ă©conomique, intellectuel, musical et audio-visuel); l’aspiration des populations arabes Ă  un modĂšle permettant la reconnaissance de leurs diffĂ©rences sans que cela n’engendre une fragmentation de la sociĂ©tĂ© Ă  la libanaise ou Ă  l’irakienne; la rĂ©vision faite par des historiens arabes et islamistes de l’époque ottomane et de son Califat, qui fut rĂ©habilitĂ© comme le puissant dĂ©fenseur de l’Islam et de la rĂ©gion face aux plans europĂ©ens de mainmise sur ses richesses et son territoire. Sans l’effondrement de la barriĂšre psychologique, longtemps Ă©rigĂ©e entre le peuple turc et le peuple arabe, la diplomatie turque aurait Ă©tĂ© perçue comme une nouvelle tentative d’hĂ©gĂ©monie ottomane sur la rĂ©gion.

La situation actuelle, quoique promettant une meilleure entente entre les pays de la région moyen-orientale, demeure fragile. Les réponses à beaucoup de questions dépendent de celle-ci, à savoir si les acquis vont se consolider ou, au contraire, seront éphémÚres.

On peut se demander si l’image de « l’Arabe » a pour autant changĂ© aux yeux du « Turc » et si la politique turque n’est pas plutĂŽt intimement liĂ©e au parti actuellement au pouvoir pour empĂȘcher que la mĂ©fiance Ă  l’égard des Arabes ne regagne les diplomates turcs suite Ă  un revers Ă©lectoral. La Turquie, aussi, ne serait-elle pas contrainte Ă  choisir entre une adhĂ©sion europĂ©enne et une alliance avec son entourage arabe?

Par ailleurs, un rĂ©veil de l’Egypte n’entraĂźnera-t-il pas une nouvelle compĂ©tition guerriĂšre Ă©gypto-turque, comme celle qui a Ă©tĂ© encouragĂ©e par les EuropĂ©ens en 1831, Ă  l’époque de Mohammad Ali Pacha (1769-1849)? La rĂ©gion sera-t-elle Ă  nouveau la scĂšne d’une guerre anti-wahhabite comme celle conduite par ce mĂȘme Mohammad Ali, en pĂ©ninsule arabe, pour le compte de la Sublime Porte en 1811?

Le rĂŽle israĂ©lien, ne crĂ©era-t-il pas des divisions dans cette entente, imposant Ă  la Turquie des choix extrĂȘmement difficiles, particuliĂšrement si l’armĂ©e israĂ©lienne mĂšnerait des guerres violentes dans des rĂ©gions surpeuplĂ©es et assiĂ©gĂ©es comme Gaza?

L’avenir de la relation avec l’Iran est une autre Ă©nigme: les sources de tensions arabo-iraniennes sont aussi nombreuses que celles arabo-turques et, malheureusement, on n’observe pas une pĂ©nĂ©tration de la culture iranienne, pourtant trĂšs riche, dans le monde arabe (hormis les mĂ©dias du Hezbollah). La crainte d’une puissance iranienne a poussĂ© les pays du Golfe Ă  financer Saddam Hussein, dans les annĂ©es 1980, comme elle pousse aujourd’hui beaucoup d’Arabes Ă  chercher l’alliance avec la Turquie (sauf la Syrie, qui tisse cette alliance pour d’autres raisons stratĂ©giques tout en entretenant son entente avec l’Iran). Par contre, un rĂšglement de la crise iranienne, pacifique ou non, n’entraĂźnera-t-il pas une nouvelle mĂ©fiance arabe Ă  l’égard de la puissance turque, qui sera alors Ă  nouveau perçue comme impĂ©riale et hĂ©gĂ©monique?

Cependant, les Ă©volutions rĂ©centes au Moyen-Orient permettent de mieux voir le chemin d’espoir pour une rĂ©gion trĂšs longtemps martyrisĂ©e. A condition d’une inter-pĂ©nĂ©tration culturelle saine et durable, levant les barriĂšres psychologiques entre ces peuples, et d’une meilleure reconnaissance de la complexitĂ© de chaque identitĂ© et de chaque population, les ressources humaines et naturelles de cette rĂ©gion, d’une importance stratĂ©gique et spirituelle cruciale pour le monde, lui permettront de concevoir un avenir correspondant enfin aux espoirs de ses peuples. DiffĂ©rents pays de la rĂ©gion, pour diffĂ©rentes raisons, connaissent un rajeunissement du pouvoir. Les considĂ©rations Ă©conomiques, donc les Ă©changes, priment dĂ©sormais sur les considĂ©rations historiques et sur les rĂȘves grandioses et grandiloquents de jadis. La rĂ©volution de la communication a rendu impossible de dissimuler la commission des massacres de masse rĂ©primant les contestataires des politiques mises en place. Il n’est plus possible de maintenir les peuples de la rĂ©gion sous une chape de plomb, sous le regard de l’humanitĂ© entiĂšre. L’Occident, particuliĂšrement l’Europe, a intĂ©rĂȘt Ă  soutenir la paix et le progrĂšs au Moyen-Orient, stabilisant ainsi son voisinage direct. S’opposer Ă  cette dĂ©marche et crĂ©er Ă  nouveau des conflits dans la rĂ©gion lui sera nocif et contre-productif.

MĂȘme si les problĂšmes demeurent nombreux et Ă©pineux, l’exemple de la Turquie montre l’importance et le rĂŽle de l’échange culturel et intellectuel dans le dĂ©passement des tensions hĂ©ritĂ©es ou contemporaines. Tous les conflits brĂ»lants du Moyen-Orient, depuis JĂ©rusalem jusqu’à TĂ©hĂ©ran, ne peuvent ĂȘtre rĂ©solus sans prendre en compte ce facteur nĂ©cessaire, mĂȘme s’il est insuffisant Ă  lui seul. Il est mĂȘme clair que, pour mettre fin aux diffĂ©rentes idĂ©es extrĂ©mistes nĂ©es de la frustration (sur tous les plans) et de l’isolement, les efforts de chaque pays seul seront insuffisants, alors qu’un Ă©change culturel libre et fructueux entre les diffĂ©rents pays de cette rĂ©gion rĂ©ussira dans cette tĂąche en permettant de rĂ©activer leur immense hĂ©ritage spirituel et culturel commun. Et si on commençait par (rĂ©)Ă©couter Ostad Mohammad Reza Shajarian (Iran) ou Wadih El Safi (Liban)?

 
bioline

Fadi El Abdallah, docteur en droit, est actuellement juriste adjoint chargĂ© de la sensibilisation Ă  la Cour pĂ©nale internationale, Ă  La Haye (Pays-Bas). Les vues exprimĂ©es doivent ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme propres Ă  leur auteur.

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One Response to “La Turquie et le monde arabe”

  1. “The century’s key language(s) will be… : Global Brief on June 29th, 2011 2:27 AM

    [...] Fadi El Abdallah est poÚte et écrivain libanais. Il occupe actuellement, par intérim, la position de porte-parole [...]