Pyongyang : dissuasion et rationalité

April 27, 2012     
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Tandis que les Sud-coréens viennent de désigner les membres de leur parlement, la Corée du Nord fait une fois encore parler d’elle, ce qui ne surprend pas les observateurs de ce pays. Déjà investi de la plupart des pouvoirs hérités de son père, Kim Jong-un est désormais à la tête du Parti des Travailleurs, le parti unique nord-coréen. La date de son intronisation n’est pas anodine, puisqu’elle coïncide avec l’élection législative en Corée du Sud, et s’inscrit dans le cadre des manifestations en grandes pompes célébrant le centième anniversaire de la naissance de Kim Il-song. Le jeune Kim est désormais officiellement, et sans surprise, le nouvel homme fort du régime.

Mais c’est surtout en agitant la menace que la Corée du Nord a une fois encore fait parler d’elle, au point que dans les médias internationaux, l’élection sud-coréenne est passée au second plan (là où le résultat extrêmement serré, à quelques mois du scrutin présidentiel, aurait pourtant pu être abondamment commenté). Pari médiatique réussi visiblement pour Pyongyang, qui confirme au passage que les méthodes du jeune Kim sont semblables à celles de son père. Le lancement de la fusée Gwangmyungsung-3 le 13 avril fut un échec, mais l’attention portée sur les préparatifs a démontré une fois encore la capacité de la Corée du Nord à faire parler d’elle, et à menacer ses adversaires, y-compris avec des moyens rudimentaires. Et le régime n’hésite pas, quand la formule fonctionne, à la resservir une nouvelle fois. Après le succès (médiatique en tout cas certainement) de son premier essai nucléaire en octobre 2006, la Corée du Nord a poursuivi sa stratégie de marchandage, jusqu’à effectuer un deuxième essai en 2009. Notons au passage que la pertinence d’un deuxième essai, si le premier est vraiment un succès technique, reste à vérifier. Et comme ce deuxième essai fut lui-aussi un succès, si on en juge par la reprise des négociations qui s’ensuivit, Pyongyang menace à nouveau de procéder à un troisième essai, que certains analystes annoncent imminent (et que l’échec de la fusée Gwangmyungsung-3 pourrait précipiter).

Comment dans ce cas négocier avec Pyongyang, tenir compte de la menace sécuritaire que le régime fait peser sur ses voisins, et éviter dans le même temps une escalade ? Face à ce défi permanent, plusieurs options ont été choisies, en particulier aux Etats-Unis, avec des résultats mitigés, et distinguent les orientations des administrations Bush et Obama.

Parmi les réels changements dans la perception de la Corée du Nord à Washington figure le fait que l’administration Obama considère les actions du régime nord-coréen comme parfaitement rationnelles, et exclut radicalement toute forme de stratégie du fou. Il s’agit là d’une évolution notable avec l’administration précédente, notamment l’entourage du président Bush et du vice-président Cheney qui avaient pour habitude de voir dans Pyongyang un Etat mafieux et jusqu’au-boutiste, mais sans jamais chercher à en percer le sens. A l’inverse, l’administration Obama cherche à comprendre le sens de la dissuasion nucléaire que Pyongyang cherche à mettre en place. En cela, elle est suivie par la plupart des experts, y compris dans les rangs conservateurs. « Il ne s’agit ni d’un illuminé ni de quelqu’un qui vit dans l’illusion », juge ainsi Michael Breen, auteur d’une biographie de Kim Jong-il, qui estime qu’« il a démontré qu’il pouvait être très rusé ».

Dès 2003, Colin Gray a bien identifié le problème dans la relation avec une Corée du Nord en situation de gesticulation permanente : « le problème n’est pas l’adversaire irrationnel, mais plutôt l’ennemi parfaitement rationnel qui cherche avec détermination, et une grande rationalité, à atteindre des objectifs qui nous semblent parfaitement irrationnels. [Le problème, ce sont des] ennemis dont le comportement entièrement rationnel alloue délibérément des instruments d’action politique (par exemple, les attentats suicides) à des objectifs politiques qui sont un affront à nos valeurs, y compris les normes internationales du droit et de la morale »(1). Mais qui dit rationnel ne veut pas forcément dire raisonnable, et à ce titre, l’exemple nord-coréen pose problème à la communauté internationale en ce que ses actions totalement hors de raison servent une rationalité qui ne semble plus vraiment à démontrer. L’administration Obama a donc souhaité offrir une politique nord-coréenne oscillant entre fermeté et ouverture, s’intégrant dans le cadre de la smart policy souhaitée par le président américain.

Dès la prise de pouvoir d’Obama, la nomination de Stephen Bosworth, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Corée du Sud (de 1997 à 2000) et ancien directeur exécutif de la KEDO comme négociateur sur le dossier nucléaire nord-coréen, fut un signe clair du désir de Washington de ne pas offrir de position dogmatique sur ce dossier, sans pour autant baisser la garde. Quand il était à la KEDO, Bosworth préconisait une ligne plus positive dans la relation avec la Corée du Nord, estimant que le dialogue est la meilleure garantie d’avancées sécuritaires significatives. L’une de ses positions les plus novatrices est ainsi la suggestion à Washington de ne pas s’accrocher sur la question d’un hypothétique lien entre Pyongyang et Damas, comme l’avait fait ainsi que nous l’avons vu l’administration Bush lors de sa dernière année. Une ligne que ne semble pas partager Hillary Clinton, mais la nomination de Bosworth indiqua de manière assez claire le souhait de ne pas vouloir une nouvelle fois retarder un accord sur la dénucléarisation complète de la péninsule coréenne. Stephen Bosworth publia un article remarqué dans Newsweek en mai 2008 dans lequel il invitait la future administration à adopter une stratégie sur le long terme plus nette vis-à-vis de la Corée du Nord, malgré les progrès réalisés en 2008. Dans cet article, il relève notamment que « contrairement aux Etats-Unis, Pyongyang a à la fois une politique de court et de long terme vis-à-vis de ses antagonistes. La Corée du Nord est prête à marchander son programme nucléaire pièce par pièce, en échange d’une nouvelle et non hostile relation avec Washington, et d’une aide pour son économie. De son côté, Washington s’est focalisé exclusivement sur la question de la dénucléarisation, et n’a pas d’approche large de la question nord-coréenne »(2). Elargissement de la question nord-coréenne à des considérations autres que nucléaires pour faciliter le dialogue : ainsi pourrait se résumer la posture adoptée sous l’administration Obama.

Comme le résumait assez bien le journaliste Bill Powell consécutivement au deuxième essai nucléaire, qui fut la réponse de Pyongyang à cette nouvelle stratégie américaine, « marchander avec la Corée du Nord est la dernière chose que souhaite Obama, mais l’administration n’a certainement pas le choix »(3). Cette stratégie d’ouverture fut cependant un échec, que l’attaque contre l’île de Yeonpyeong en novembre 2010, après la destruction de la corvette Cheonan en mars de la même année et les multiples provocations de Pyongyang, n’ont fait que confirmer. Face aux mouvements de l’administration Obama, désireuse d’avancer sur le dossier, le régime nord-coréen s’est rapidement replié sur lui-même et a pratiqué de nouvelles gesticulations. Ainsi, là où on était en droit d’attendre des progrès rapides, la Corée du Nord a une nouvelle fois modifié la donne, voyant sans doute dans l’attitude américaine un signe de faiblesse facilement exploitable.

Le contexte actuel n’est pas différent. Les exigences de Pyongyang sont les mêmes, et la marge de manœuvre de ses interlocuteurs reste tout aussi limitée. Ajoutons à cela la nécessité pour le jeune Kim d’asseoir son autorité auprès de l’armée et du parti, et nous avons tous les ingrédients justifiant cette nouvelle convergence de la rationalité du régime nord-coréen, et de l’utilisation de sa dissuasion, qu’elle s’appuie sur des capacités réelles ou non. On ne peut dans ces conditions parler de dissuasion du fou, puisque le « fou » est rationnel, ni même de dissuasion du faible au fort, puisque le « faible » en question n’a pas encore fait la démonstration que son arsenal, si arsenal il y a, est au point. Il s’agirait donc plutôt d’une dissuasion virtuelle, qui imposerait l’idée, inquiétante et créant un précédent, que le plus important n’est pas d’avoir la bombe atomique, mais de faire croire à l’autre qu’on la possède.

1- Colin Gray, Maintaining Effective Deterrence, Strategic Studies Institute, US Army War College, 2003, p. 22. Rappelons ici que Colin Gray est connu pour être un ardent critique du concept de dissuasion nucléaire.
2- Morton Abramowitz et Stephen Bosworth, “Reaching Out to Pyongyang”, Newsweek, 12 mai 2008.
3- Bill Powell, “North Korea: The Coldest War”, Time, 11 juin 2009.

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