Quel avenir pour la Corée du Nord?

FEATURES | October 30, 2018     

ILLUSTRATION: JEAN TUTTLEQuatre scénarios que pourrait prendre la Corée du Nord, à condition que le président américain ne change pas de position

Qui l’eut cru? AprĂšs une annĂ©e 2017 marquĂ©e par un vif regain de tensions entre Pyongyang et Washington, dont le point d’orgue fut le discours de Donald Trump Ă  l’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale des Nations unies en septembre, les Ă©vĂ©nements se sont enchainĂ©s de maniĂšre presque incontrĂŽlable depuis janvier 2018: participation de la CorĂ©e du Nord aux Jeux olympiques d’hiver de Pyeongchang (CorĂ©e du Sud); rencontre historique entre les dirigeants des deux CorĂ©es Ă  Panmunjom (suivie d’une autre); annonce du gel des activitĂ©s nuclĂ©aires; et – sommet de cette sĂ©quence qualifiĂ©e de «diplomatie express» – rencontre entre Kim Jong-un et Donald Trump Ă  Singapour le 12 juin dernier.

Cet emballement assez mal contrĂŽlĂ©, mais qui ouvre des perspectives encore inespĂ©rĂ©es il y a quelques mois en matiĂšre de pacification de la pĂ©ninsule – et de dĂ©nuclĂ©arisation, ajouteraient les plus optimistes (ou les plus naĂŻfs) – impose de rĂ©flĂ©chir Ă  l’avenir de la CorĂ©e du Nord, celui-ci Ă©tant Ă  la fois dĂ©terminĂ© par des tendances lourdes, aussi bien que par une actualitĂ© riche. La rencontre, Ă  Pyongyang cette fois, entre Kim Jong-un et Moon Jae-in, le prĂ©sident sud-corĂ©en, et l’ouverture d’un bureau de liaison dans la ville nord-corĂ©enne de Kaesong, sont les signes indiquant que la dynamique pourrait s’accĂ©lĂ©rer. Ou pas. Car si les espoirs sont grands, ils doivent ĂȘtre modĂ©rĂ©s par la prĂ©caritĂ© de la relation entre Pyongyang et SĂ©oul d’une part, et entre Pyongyang et Washington d’autre part. Plus que jamais, la question de l’avenir de la CorĂ©e du Nord mĂ©rite ainsi d’ĂȘtre posĂ©e.

Voici la prémisse de quatre possibles lignes que la Corée du Nord pourrait adopter, du moins au plus probable.

Scénario 1: Dénucléarisation, effondrement du régime et démocratisation (probabilité trÚs faible)

Ce premier scĂ©nario ferait la joie des libĂ©raux, partisans du regime change et partisans de valeurs universelles prenant le dessus sur l’intĂ©rĂȘt national. Le simple fait que la dĂ©nuclĂ©arisation fut mentionnĂ©e lors des diffĂ©rentes sĂ©quences diplomatiques depuis le dĂ©but de l’annĂ©e a suffi Ă  raviver la flamme de la «dĂ©s-invention» de la bombe atomique (jamais observĂ©e). Et, pourquoi pas, d’un effondrement du rĂ©gime et d’une dĂ©mocratisation de la CorĂ©e du Nord? Le fait est que depuis la fin de la Guerre froide, et selon des thĂšses de Francis Fukuyama et des prophĂ©ties formulĂ©es par des experts amĂ©ricains comme Nicholas Eberstadt ou Victor Cha, qui annonçaient l’effondrement de la dynastie des Kim comme une Ă©vidence, les Ă©tudes consacrĂ©es Ă  la CorĂ©e du Nord ne sont que rarement parvenues Ă  sortir du piĂšge consistant Ă  confondre le rĂ©gime et le pays. Et si les regards portĂ©s sur la CorĂ©e du Nord cherchent aujourd’hui de plus en plus Ă  faire la part des choses, les libĂ©raux sont ressortis de leur torpeur, en voyant dans les dĂ©veloppements rĂ©cents la marque d’incontournables changements politiques profonds.

Les limites de ce scĂ©nario se situent Ă  plusieurs niveaux. D’abord, la dĂ©nuclĂ©arisation reste un espoir plus qu’un objectif, et il serait extrĂȘmement naĂŻf de considĂ©rer que Kim Jong-un accepte de se priver de la principale assurance-vie de son rĂ©gime. Il n’y a pas de feuille de route, ni mĂȘme d’engagements clairs, sinon celui seul de reprendre le dialogue. Ensuite, l’effondrement du rĂ©gime est une perspective plus faible aujourd’hui qu’il y a quelques annĂ©es. Cette rĂ©alitĂ© que l’on peut dĂ©plorer s’explique par le rĂ©sultat des rĂ©formes Ă©conomiques engagĂ©es par Kim Jong-un. Ces rĂ©formes restent modestes et Ă©videmment insuffisantes, mais elles s’alignent sur le modĂšle chinois, et les conditions de vie sont infiniment meilleures en CorĂ©e du Nord en 2018 qu’elles ne l’étaient dans les annĂ©es 1990. La lĂ©gitimitĂ© du rĂ©gime s’en trouve confortĂ©e, et Ă  moins de l’émergence d’une conscience dĂ©mocratique, l’effondrement de la dynastie Kim n’est pas Ă  l’ordre du jour – sauf accident du jeune dirigeant ou crise de succession dont on voit mal, actuellement, les contours.

Reste la dĂ©mocratisation justement, qui serait donc orchestrĂ©e par le rĂ©gime lui-mĂȘme, et non consĂ©cutif Ă  l’effondrement du rĂ©gime. LĂ  aussi, il convient de rester trĂšs prudent, voire fataliste. La CorĂ©e du Nord est un rĂ©gime totalitaire qui pourrait, Ă  la maniĂšre de ce que la Chine proposa, se muer progressivement en rĂ©gime autoritaire, avec des espaces de libertĂ© plus importants, mais tout en maintenant les institutions de l’État-parti inchangĂ©es. Mais une telle mutation ne se fera pas en quelques mois, ni mĂȘme en quelques annĂ©es, et elle ne pourra aboutir qu’à partir du moment oĂč la CorĂ©e du Nord sort de l’isolement dans lequel elle est plongĂ©e. La responsabilitĂ© relĂšve Ă  la fois du rĂ©gime et de la communautĂ© internationale, qui est incapable de repenser un cadre de sanctions ayant prouvĂ© ses limites et son incapacitĂ© Ă  faire Ă©voluer le dossier. Tant qu’aucune rĂ©flexion ne sera menĂ©e de ce cĂŽtĂ©, l’espoir de voir le rĂ©gime sortir du totalitarisme et Ă©voluer vers une plus grande souplesse restera infĂ©cond.

Scénario 2: Ouverture du régime et réunification (probabilité faible)

Plus que la rencontre, certes historique, entre Kim Jong-un et Donald Trump, l’évĂ©nement le plus important de ces derniers mois est la reprise du dialogue entre les deux CorĂ©es, que portent Ă  la fois Pyongyang et SĂ©oul, avec le soutien de Washington et, plus encore, de PĂ©kin. D’abord parce que cette reprise referme une parenthĂšse d’une dĂ©cennie d’absence totale de relations entre Pyongyang et SĂ©oul. Ensuite parce qu’elle dĂ©passe trĂšs largement les symboles de la poignĂ©e de main entre Kim Jong-un et Moon Jae-in Ă  Panmunjom, en attendant celle de Pyongyang.

Les Ă©changes se multiplient Ă  tous les niveaux, et la confiance s’est considĂ©rablement accrue entre les deux entitĂ©s rivales. Est-elle au point que la perspective d’une rĂ©unification soit envisageable? Il convient ici encore de rester trĂšs prudent. Ainsi, si la rĂ©unification reste inscrite dans les discours officiels au Nord comme au Sud, elle se heurte Ă  des obstacles, pour certains infranchissables dans le contexte actuel. D’une part, une rĂ©unification est rare, voire quasi impossible, en relations internationales, et ce sont plutĂŽt des extensions de domaines politiques qui furent observĂ©es, de l’Allemagne au Vietnam. Difficile d’envisager dans le cas corĂ©en une rĂ©unification qui se traduirait par la mise en place d’un nouveau systĂšme politique, a fortiori synthĂšse des deux modĂšles existants. Au Nord, cette fusion se traduirait par la fin des privilĂšges de la caste dirigeante. Et comme il n’y a ni opposition, ni alternative politique, elle n’est pas Ă  l’ordre du jour.

D’autre part, la rĂ©unification ne fait plus rĂȘver, au Sud en particulier. Les jeunes gĂ©nĂ©rations, qui ont portĂ© Moon Jae-in au pouvoir, ne manifestent pas de grand intĂ©rĂȘt pour la CorĂ©e du Nord, aprĂšs sept dĂ©cennies de sĂ©paration. Ils se montrent par ailleurs, comme l’indiquent de trĂšs nombreuses Ă©tudes en CorĂ©e du Sud, hostiles Ă  une rĂ©unification dont le coĂ»t serait trĂšs prohibitif, et dont la symbolique n’est pas pour eux aussi forte que pour la gĂ©nĂ©ration de leurs grands-parents. La sociĂ©tĂ© sud-corĂ©enne est en mutation, comme l’ont indiquĂ© les rassemblements populaires massifs pour rĂ©clamer la destitution de l’ancienne prĂ©sidente Park Geun-hye. La sociĂ©tĂ© sort peu Ă  peu d’un systĂšme articulĂ© autour d’une relation Ă©troite entre le pouvoir politique et les chaebols (conglomĂ©rats), qui a permis le miracle Ă©conomique de ce pays, mais qui impose des conditions d’existence Ă  laquelle il n’aspire plus.

En clair, les jeunes Sud-corĂ©ens ne cautionnent pas une rĂ©unification dont ils seraient les principaux dĂ©biteurs. Moon Jae-in en a d’autant plus conscience que si sa politique nord-corĂ©enne est majoritairement approuvĂ©e, il est attendu au tournant. C’est pourquoi il se garde bien d’évoquer une rĂ©unification trĂšs improbable dans le contexte actuel, prĂ©fĂ©rant mettre l’accent sur une pacification pour laquelle il trouve un Ă©cho favorable au Nord.

Scénario 3: Dialogue renforcé et pacification durable de la péninsule (probabilité moyenne)

AprĂšs une annĂ©e 2017 trĂšs difficile et une mise Ă  l’écart systĂ©matique par Washington du dossier nord-corĂ©en, la CorĂ©e du Sud est revenue sur le devant de la scĂšne. C’est une excellente nouvelle en vue de l’établissement d’un dialogue renforcĂ© et d’une pacification qui s’inscrira dans la durĂ©e.

Le pari de Moon Jae-in est ainsi surtout un succĂšs en ce qu’il Ă©mancipe SĂ©oul des turpitudes de l’administration Trump, et replace la diplomatie sud-corĂ©enne au centre de toutes les discussions sur l’avenir de la pĂ©ninsule. L’annonce de multiples initiatives, qui dĂ©passent les symboles puisqu’elles concernent la mise en place de dispositifs visant Ă  maintenir un dialogue Ă  plusieurs niveaux, entretient l’espoir d’une pacification durable dans la pĂ©ninsule. MĂȘme le principe d’un traitĂ© de paix (qui n’a jamais Ă©tĂ© signĂ© depuis la fin des combats en 1953) est Ă©voquĂ©.

Moon Jae-in fut l’un des artisans de la Sunshine Policy qui, dans les annĂ©es 2000, se caractĂ©risa par une politique d’engagement de la CorĂ©e du Sud en direction du Nord, avec en toile de fond des efforts de rĂ©conciliation que les rencontres entre familles divisĂ©es symbolisĂšrent. Mais c’est surtout le site industriel de Kaesong, porte d’entrĂ©e de la CorĂ©e du Nord aux entreprises et investisseurs du Sud, qui fut la plus grande avancĂ©e de cette politique, avant d’ĂȘtre fermĂ© sous le mandat de Park Geun-hye en reprĂ©sailles des provocations nord-corĂ©ennes.

Si le prĂ©sident sud-corĂ©en se refuse Ă  faire mention d’une Sunshine Policy 2.0 pour qualifier sa politique nord-corĂ©enne, la rĂ©ouverture de Kaesong fait partie de ses objectifs, et la reprise du dialogue se fait en grande partie sur les bases de cette politique abandonnĂ©e par Lee Myung-bak aprĂšs son Ă©lection en 2008. Moon semble mĂȘme aller encore plus loin en estimant qu’une pacification durable – c’est-Ă -dire Ă  la fois inscrite dans le temps et qui ne soit pas une simple dĂ©claration d’intention mais un acte concret – est Ă  portĂ©e de main.

Ces espoirs se heurtent cependant Ă  l’attitude et Ă  la bonne volontĂ© de Pyongyang. Si l’échec de la Sunshine Policy fut prononcĂ© par Lee Myung-bak, il fut surtout provoquĂ© par le maintien du programme nuclĂ©aire nord-corĂ©en et l’absence de rĂ©ciprocitĂ© dans les efforts fournis par les deux CorĂ©es. Cette politique est d’ailleurs aujourd’hui jugĂ©e avec mĂ©fiance en CorĂ©e du Sud, oĂč l’opinion publique pointe du doigt le risque d’une trop grande naĂŻvetĂ© de SĂ©oul Ă  l’égard de Pyongyang. Les plus optimistes rĂ©torqueront que le leadership a changĂ© en CorĂ©e du Nord depuis une dĂ©cennie, et que Kim Jong-un saisit mieux que son pĂšre les enjeux et les avantages Ă  rĂ©pondre favorablement aux efforts du Sud. Les plus pessimistes mettront pour leur part en avant les tactiques de Pyongyang et la stratĂ©gie sur le fil qui permet au rĂ©gime de se maintenir, sans engager la moindre rĂ©forme de ses institutions.

De fait, les risques de voir les espoirs du cabinet Moon déçus restent importants, et ne reposent pas uniquement sur des critĂšres objectifs, mais aussi sur les perceptions de la CorĂ©e du Nord et de ses gesticulations au sein de la sociĂ©tĂ© sud-corĂ©enne. En clair et dans un contexte de dĂ©sir de pacification exprimĂ© par les dirigeants au Sud, l’avenir de la relation entre les deux CorĂ©es dĂ©pend de la bonne volontĂ© de Pyongyang, tout autant que de la confiance perçue au sein de la population sud-corĂ©enne. Cette Ă©quation reste fragile, mais l’espoir est permis.

Scénario 4: Dialogue fragile et des avancées quasi nulles (probabilité élevée)

La rencontre de Singapour du 12 juin dernier, dont l’organisation resta jusqu’au bout incertaine par un revirement de l’une ou l’autre des parties, fut historique. Pour la premiĂšre fois, un prĂ©sident amĂ©ricain en exercice rencontrait un dirigeant nord-corĂ©en. Elle est porteuse d’espoir dans la mesure oĂč les deux dirigeants se sont entendus sur des engagements visant Ă  dĂ©samorcer une crise qui avait empoisonnĂ© la sĂ©curitĂ© internationale en 2017. Au-delĂ  du symbole, elle reste cependant trĂšs modeste sur le fond, et aucune feuille de route – et encore moins un agenda – n’a Ă©tĂ© adoptĂ©e.

On remarque aussi que dans l’équipe accompagnante de Donald Trump Ă  Singapour aucun expert de questions nuclĂ©aires Ă©tait prĂ©sent, ce qui est pour le moins Ă©tonnant compte tenu du haut degrĂ© de technicitĂ© d’un tel dossier. Les rencontres entre Kim Jong-un et le chef d’État amĂ©ricain Mike Pompeo Ă  Singapour furent par ailleurs rĂ©vĂ©latrices des obstacles qui restent Ă  franchir pour parvenir Ă  un accord, le SecrĂ©taire d’Etat amĂ©ricain indiquant mĂȘme qu’il faudrait des annĂ©es pour parvenir Ă  un accord. Si le dĂ©calage est donc perceptible entre l’enthousiasme suscitĂ© par les symboles et une rĂ©alitĂ© plus complexe et moins optimiste, vient s’y ajouter le risque d’une dĂ©cadence du dossier au niveau rĂ©gional et international. La crĂ©dibilitĂ© des États-Unis en Asie du Nord-Est est aujourd’hui fortement remise en question, Ă  SĂ©oul et Ă  Tokyo notamment, et on imagine difficilement la Chine valider le principe d’un accord bilatĂ©ral dont elle serait exclue. Les rencontres Ă  rĂ©pĂ©tition entre Kim Jong-un et Xi Jinping ne font que confirmer cette idĂ©e. Le dialogue reste fragile.

Se trouve enfin posĂ©e la question des avancĂ©es sur le dossier nord-corĂ©en. Il convient Ă  ce titre d’indiquer que les attentes ne sont pas les mĂȘmes entre les diffĂ©rents acteurs impliquĂ©s dans la sĂ©curitĂ© de la pĂ©ninsule, et moins encore parmi ceux qui se penchent sur l’avenir de la CorĂ©e du Nord. Washington a fait de la dĂ©nuclĂ©arisation la prioritĂ© absolue. C’est juridiquement (au respect du droit international) et moralement (au risque de voir une guerre nuclĂ©aire se dĂ©clencher) tout Ă  fait acceptable, mais c’est Ă  la fois irraisonnĂ©, car c’est ignorer la stratĂ©gie de Pyongyang et l’importance accordĂ©e Ă  l’arme nuclĂ©aire, et limitĂ© car la sĂ©curitĂ© dans la pĂ©ninsule reste prĂ©caire, mĂȘme sans l’arme nuclĂ©aire.

CĂŽtĂ© nord-corĂ©en, tout est question de reconnaissance internationale, ce qui est assez improbable dans le contexte actuel. En CorĂ©e du Sud, on mise sur la pacification, mais tout en conservant taboue la question de la rĂ©unification. Au Japon, le retour des kidnappĂ©s est le sujet central, et la menace nord-corĂ©enne est trĂšs utile Ă  un cabinet Abe dĂ©sireux d’augmenter son budget de dĂ©fense, mais qui dans le mĂȘme temps ne veut pas se mettre Ă  dos son alliĂ© amĂ©ricain. En Chine, la levĂ©e des sanctions reste cruciale, ce qui permettra aux investisseurs chinois de dĂ©ferler dans toute la pĂ©ninsule, ainsi que la pacification qui rendra la prĂ©sence militaire amĂ©ricaine injustifiĂ©e. Difficile de voir Ă  moyen terme une possible convergence des agendas aussi divers, Ă©tant donnĂ© qu’il soit peu probable que le statu quo soit profondĂ©ment modifiĂ©.

Trump, héros coréen malgré lui

Reste l’espoir que la raison l’emporte, et que les intĂ©rĂȘts des uns et des autres parviennent Ă  trouver un terrain mutuel d’entente, Ă  dĂ©faut de converger. Ainsi, s’il est lĂ©gitime de s’interroger sur les effets de la rencontre de Singapour et de rester mĂ©fiant face aux annonces de Pyongyang, il ne faut pas non plus bouder le plaisir de voir le dossier nord-corĂ©en moins figĂ© qu’il y a quelques mois. Ainsi, ne peut-on estimer que c’est l’amateurisme de l’équipe de Donald Trump et l’absence de rĂ©elle vision sur le dossier nord-corĂ©en qui pourraient, paradoxalement, ĂȘtre Ă  l’origine d’une sortie de crise? LĂ  oĂč ses prĂ©dĂ©cesseurs, trop exigeants et rigoureux sur des Ă©lĂ©ments de dĂ©tail, se sont heurtĂ©s Ă  la dĂ©termination et au sens de la nĂ©gociation des dirigeants nord-corĂ©ens, Donald Trump semble prĂȘt Ă  apporter des garanties, sans demande de rĂ©ciprocitĂ©, simplement pour dĂ©faire le nƓud.

Cette approche affole les juristes internationaux – soucieux de maintenir les traitĂ©s Ă  un niveau de sacralisation parfois irrationnel – et inquiĂšte ceux qui y voient un signe de faiblesse de la diplomatie amĂ©ricaine. Sans doute ont-ils raison sur le fond. Mais quelles solutions les AmĂ©ricains Ă©taient-ils capables d’apporter quand leur approche Ă©tait divisĂ©e, personnifiĂ©e par les prĂ©dĂ©cesseurs du prĂ©sident amĂ©ricain?

En rĂ©pondant aux demandes de Pyongyang, l’administration Trump participe Ă  la dĂ©diabolisation du rĂ©gime nord-corĂ©en, au point que Kim Jong-un est devenu un des dirigeants les plus sollicitĂ©s, lui qui a eu trĂšs peu de visites officielles ou de rencontres au sommet depuis son arrivĂ©e au pouvoir en 2011. Certes il ne s’agit lĂ  que d’un symbole, mais les symboles ont justement une importance toute particuliĂšre pour Pyongyang. En se mettant au niveau de la CorĂ©e du Nord, Donald Trump ne fait pas honneur Ă  la diplomatie amĂ©ricaine, mais il peut espĂ©rer des avancĂ©es sur un dossier dont l’asymĂ©trie entre les diffĂ©rents acteurs avait rendu insoluble. S’il bĂ©nĂ©ficie d’un Ă©cho Ă©videmment favorable en CorĂ©e du Nord, il est aussi portĂ© par un agenda qui joue en sa faveur.

Pour la premiĂšre fois depuis l’arrivĂ©e au pouvoir de George W. Bush en janvier 2001, le dĂ©ploiement de la diplomatie amĂ©ricaine Ă  l’égard de la CorĂ©e du Nord est suivi par la CorĂ©e du Sud – pas parce que Trump est considĂ©rĂ© comme l’homme de la situation Ă  SĂ©oul, mais simplement par pragmatisme. À condition toutefois que le prĂ©sident amĂ©ricain ne change pas une nouvelle fois de position sur le dossier nord-corĂ©en – scĂ©nario qui n’est pas Ă  exclure et qui donne des sueurs froides non seulement aux dirigeants sud-corĂ©ens, mais aussi Ă  des diplomates amĂ©ricains pris de court.

bioline

BarthĂ©lĂ©my Courmont est maĂźtre de confĂ©rences Ă  l’UniversitĂ© catholique de Lille et directeur de recherche Ă  l’IRIS. Son nouveau livre est intitulĂ© IdentitĂ©s mineures.

(ILLUSTRATION: JEAN TUTTLE)

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