Le drame de Lampedusa

FEATURES | March 24, 2014     

Le drame de LampedusaLes boat people désespérés exposent les difficultés de la solidarité européenne

La Isola di Lampedusa, cette petite Ăźle italienne situĂ©e prĂšs de la cĂŽte africaine, continue de faire la une des informations. Suite Ă  la mort de plusieurs centaines de boat people l’automne dernier, les diffĂ©rents gouvernements europĂ©ens semblent avoir mobilisĂ© (encore une fois!) leurs efforts afin de «rĂ©gler» le problĂšme des migrants clandestins qui fuient les cĂŽtes libyennes et tunisiennes Ă  bord d’embarcations de fortune bondĂ©es et impropres Ă  la navigation.

Le problĂšme n’est pourtant pas nouveau: depuis de nombreuses annĂ©es des jeunes hommes de l’Afrique ou de l’Asie fuient les conditions misĂ©rables et/ou dangereuses dans leur pays d’origine, pour tenter leur chance dans l’une des rĂ©gions les plus attrayantes du monde. La rĂ©action de l’Italie, ainsi que celles de l’Union europĂ©enne et de ses États membres, trahit certaines faiblesses du projet europĂ©en.

Tandis que la crise de la zone euro a attirĂ© l’attention des observateurs sceptiques de la solidaritĂ© entre l’Europe «disciplinĂ©e» du nord et ses partenaires mĂ©diterranĂ©ens, ces migrants en situation irrĂ©guliĂšre suscitent plutĂŽt une rĂ©action Ă©motive soulignant la dichotomie superficielle entre l’ouverture des frontiĂšres et la politique de fermetĂ©. Si l’on veut aborder leur sort de maniĂšre rĂ©aliste, il faut Ă©viter ces positions vaguement fondĂ©es sur des convictions politico-Ă©thiques et les remplacer par ce que Max Weber appellerait la Verantwortungsethik. Autrement dit, une solution Ă©ventuelle s’inscrirait forcĂ©ment dans un esprit de compromis entre la responsabilitĂ© de protĂ©ger (les migrants) et la prĂ©servation de la souverainetĂ© territoriale des membres de l’UE. Comme le rĂ©vĂšle la situation de Lampedusa, l’absence de politique migratoire cohĂ©rente peut remettre en question l’un des principes primordiaux pour les citoyens europĂ©ens – Ă  savoir la libertĂ© de circulation des personnes.

Parmi les routes clandestines pour entrer dans l’UE, celle qui passe entre la cĂŽte de l’Afrique du Nord et l’üle de Lampedusa est devenue rĂ©cemment l’une des plus frĂ©quentĂ©es. On estime que plus de 40 000 migrants clandestins y sont passĂ©s en 2013, souvent avec des bateaux mal adaptĂ©s pour les eaux houleuses du canal de Sicile. Plusieurs organisations suggĂšrent que des milliers de personnes soient mortes en tentant ce trajet pĂ©rilleux depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011.

Le drame humanitaire est tel que les gouvernements europĂ©ens comprennent que le refoulement systĂ©matique des migrants serait scandaleux. Pourtant le problĂšme est compliquĂ© par le fait que les origines et les motivations des migrants varient considĂ©rablement (par exemple des jeunes ÉrythrĂ©ens fuyant le service militaire, des jeunes GhanĂ©ens fuyant la misĂšre, des familles syriennes Ă©chappant Ă  la guerre), crĂ©ant ainsi des difficultĂ©s en ce qui concerne leur statut juridique. À toutes fins pratiques, on pourrait dire que l’Italie se retrouve avec le gros des responsabilitĂ©s (accueillir les migrants, examiner leurs demandes d’asile, etc.), les autres membres de l’UE ne voulant pas partager le fardeau. Dans cette optique, il y a au moins deux problĂšmes potentiels pour Rome: les forces navales italiennes ne seront pas en mesure de secourir les nombreux naufragĂ©s et le gouvernement devra composer avec une perception populaire selon laquelle le pays risque d’ĂȘtre submergĂ© par un flux d’étrangers.

Il s’agit Ă©videmment de deux problĂšmes distincts. Les contrĂŽles frontaliers affectent le nombre de migrants qui vont arriver en Europe, tandis que les conditions d’accueil affectent le sĂ©jour de ceux qui arrivent Ă  pĂ©nĂ©trer la pĂ©riphĂ©rie de l’UE. Nous reviendrons sur le premier problĂšme des contrĂŽles frontaliers, car c’est Ă  ce niveau qu’une solution Ă©ventuelle pourra Ă©merger. En attendant cette solution, qui sera nĂ©cessairement le rĂ©sultat d’efforts diplomatiques considĂ©rables, il faut Ă©galement penser Ă  la communautĂ© d’accueil si l’on veut s’assurer de conditions d’accueil raisonnables pour les migrants. En d’autres mots, il faut prendre en compte la situation de la population locale si l’on veut promouvoir la protection d’étrangers qui cherchent un refuge.

Pourtant, il ne s’agit pas de la façon typique d’aborder la protection, celle-ci Ă©tant d’habitude inscrite dans une perspective de droits individuels Ă  caractĂšre universel oĂč les revendications des migrants et la condamnation du gouvernement d’accueil sont les moyens de pression utilisĂ©s par les associations militantes. Par exemple, lors d’une visite rĂ©cente Ă  Lampedusa, on m’a souvent demandĂ© si j’étais journaliste. La plupart des villageois soupçonnaient initialement que j’étais Ă  la recherche d’un scandale pour un scoop mĂ©diatique. Ils sont bien conscients que les visiteurs cherchent Ă  les critiquer et les condamner pour le drame humanitaire des migrants.

En effet, le scandale mĂ©diatisĂ© est arrivĂ© en dĂ©cembre dernier quand une vidĂ©o a Ă©tĂ© diffusĂ©e afin de dĂ©noncer les conditions supposĂ©ment inhumaines dans le centre d’accueil de l’üle. Les images montrent des Africains aspergĂ©s Ă  l’extĂ©rieur dans une procĂ©dure de traitement contre la gale. Les mĂ©dias ont soulignĂ© que les migrants Ă©taient publiquement dĂ©shabillĂ©s malgrĂ© le froid et que les conditions Ă©taient comparables Ă  celles d’un camp de concentration. Certains reportages ont combinĂ© ces images avec de vieilles images pour suggĂ©rer que le centre ressemblait Ă  une prison surpeuplĂ©e.

Étant l’une des seules personnes de l’extĂ©rieur Ă  avoir visitĂ© le centre de Lampedusa pendant la pĂ©riode durant laquelle ces images de migrants «dĂ©sinfectĂ©s» ont Ă©tĂ©s filmĂ©es (les journalistes sont interdits), je dois avertir qu’il y a eu une manipulation mĂ©diatique et que celle-ci ne sert pas les intĂ©rĂȘts des migrants Ă  long terme. Plusieurs d’entre eux manifestaient des symptĂŽmes typiques de la gale. En fait, ils Ă©taient rassemblĂ©s dans un endroit dĂ©signĂ© lors d’une journĂ©e ensoleillĂ©e oĂč il faisait 16-17 degrĂ©s Celsius.

Bien que le traitement en plein air ne soit pas l’idĂ©al, l’irritation provoquĂ©e par cette maladie contagieuse est telle que les jeunes Africains Ă©taient sans doute contents d’ĂȘtre traitĂ©s. La vidĂ©o filmĂ©e en cachette reprĂ©sentait clairement une tentative de provoquer une rĂ©action publique quelques jours avant la «journĂ©e internationale des migrants» et les rĂ©unions du Conseil europĂ©en. Ces tactiques de choc semblent a priori avoir fonctionnĂ© dans la mesure oĂč de nombreuses figures politiques en Italie et Ă  Bruxelles se sont immĂ©diatement indignĂ©es.

Cependant si l’on s’intĂ©resse Ă  la protection des migrants et si l’on cherche Ă  augmenter la transparence, il est clair que les autoritĂ©s sur le terrain vont percevoir ce montage mĂ©diatique comme une simple manipulation qui justifie leur attitude envers les journalistes et les limitations sur le flux d’informations. Contrairement Ă  de nombreux centres similaires Ă  travers le monde, les migrants pouvaient sortir librement du centre de Lampedusa quand la vidĂ©o a Ă©tĂ© tournĂ©e car les gardiens tolĂ©raient une brĂšche existante dans la clĂŽture.

L’hypocrisie est flagrante dans la mesure oĂč les leaders qui se sont indignĂ©s sont les mĂȘmes individus qui ont formulĂ© les politiques de sĂ©curitĂ© frontaliĂšre. Ces derniĂšres sont remarquables car ambigĂŒes quant Ă  leur objectif: est-ce empĂȘcher les entrĂ©es illĂ©gales sur les cĂŽtes ou aider les pays de premier asile comme l’Italie? Il est plus facile pour les ministres et commissaires de se prĂ©senter comme «humanitaires» plutĂŽt que de s’expliquer de maniĂšre nuancĂ©e Ă  la population. Par la suite ils peuvent discrĂštement permettre des restrictions plus sĂ©vĂšres afin d’éviter ces situations dans l’avenir. La fermeture annoncĂ©e du centre de Lampedusa devrait ĂȘtre perçue sous cet angle sceptique puisqu’elle dĂ©tourne simplement l’attention du problĂšme rĂ©el et de la politique rĂ©gionale qui a un impact dĂ©terminant sur les migrants venant de l’Afrique.

Cela n’a pas Ă©tĂ© suffisamment mentionnĂ© par les mĂ©dias internationaux, mais en rĂ©alitĂ© l’accueil des migrants Ă  Lampedusa est relativement gĂ©nĂ©reux par rapport Ă  d’autres rĂ©gions affectĂ©es par les rĂ©fugiĂ©s. «L’Europe des riches» a beaucoup Ă  apprendre de la gĂ©nĂ©rositĂ© et l’ouverture de ces villageois. Comme disait le propriĂ©taire d’une boulangerie locale: «On connaĂźt la pauvretĂ©, on comprend la raison pour laquelle ils fuient». Les discussions sur les migrants tournent vite vers des discussions sur leur propre misĂšre et les problĂšmes Ă©conomiques: prix de pĂ©trole Ă©levĂ©, nĂ©cessitĂ© de transport aĂ©rien pour recevoir des traitements mĂ©dicaux, infrastructure dĂ©ficiente, isolement aggravĂ© par la corruption politique locale, etc. Ce sont les frustrations et les prĂ©occupations de tout territoire pĂ©riphĂ©rique nĂ©gligĂ© par le pouvoir central.

Le problĂšme des habitants de Lampedusa n’est pas tant la situation des migrants clandestins que le vieux problĂšme de leur situation gĂ©ographique et des relations avec le gouvernement Ă  Rome. Les mouvements migratoires actuels qui attirent les mĂ©dias internationaux s’inscrivent dans ce contexte local. AprĂšs avoir expliquĂ© leurs propres problĂšmes Ă©conomiques, y compris le dĂ©sir d’émigrer vers des pays riches comme le Canada, les hommes d’un cafĂ© local expriment une sympathie envers les migrants qui est palpable partout sur l’üle: «Ils sont pauvres, et ils viennent ici pour essayer de gagner de l’argent. On comprend ça».

Fait rĂ©vĂ©lateur lors de mon sĂ©jour: le prĂȘtre local qui dirige l’association caritative ne savait pas que des centaines de nouveaux migrants avaient Ă©tĂ© interceptĂ©s en mer quelques heures avant notre rencontre. Il s’agit du problĂšme de transparence souvent Ă©voquĂ© par les habitants de l’üle. Depuis les centaines de morts en octobre dernier, Rome a rĂ©agi avec un dispositif militaire imposant qui a effectivement pris le contrĂŽle de la situation. La militarisation semble avoir permis l’interception d’environ 8 000 migrants en haute mer vers la fin de 2013, mais la population locale est encore une fois oubliĂ©e par Rome. Selon les rumeurs et les diffĂ©rentes sources mĂ©diatiques, il est difficile de savoir si tous ces clandestins ont Ă©tĂ© transfĂ©rĂ©s en Sicile ou si plusieurs ont Ă©tĂ© renvoyĂ©s directement Ă  Tripoli.

Veut-on vraiment trouver une solution au problĂšme gĂ©nĂ©ral des boat people qui convergent vers Europe? La question n’est pas rhĂ©torique. Il est bien possible que nos dirigeants considĂšrent qu’il n’y ait pas de solution possible. La force militaire serait ainsi dĂ©ployĂ©e principalement pour donner l’apparence que la situation est maĂźtrisĂ©e et afin d’appaiser les populations en Italie et en Europe.

Pour certains observateurs qui craignent une Europe assiĂ©gĂ©e, une rĂ©ponse lĂ©gitime de la part de l’UE serait mĂȘme de bloquer et d’intercepter les boat people afin d’empĂȘcher qu’ils puissent pĂ©nĂ©trer le territoire des États membres. Cette position irait manifestement Ă  l’encontre des principes humanistes qui sous-tendent le projet europĂ©en, surtout ses structures concernant les droits humains. Le message gĂ©nĂ©ral serait trop contradictoire pour les populations des membres de l’UE.

Donc, s’il est inacceptable de ne rien faire d’exceptionnel pour aider les pauvres migrants clandestins qui arrivent dans les endroits pĂ©riphĂ©riques comme Lampedusa, il faut explorer des solutions qui seront forcĂ©ment novatrices. Il faudrait ainsi maintenir une distinction importante afin de prĂ©server la cohĂ©rence du systĂšme de gestion migratoire. Les demandes Ă©conomiques (par exemple travailleurs temporaires ou immigrants) peuvent ĂȘtre examinĂ©es de maniĂšre discrĂ©tionnaire par chaque État membre, tandis que les demandes politiques (par exemple rĂ©fugiĂ©s selon la Convention de 1951) obligent les gouvernements Ă  examiner chaque cas selon des critĂšres humanitaires et Ă  proposer une forme de protection le cas Ă©chĂ©ant. Si les migrants ne remplissent pas les critĂšres prĂ©Ă©tablis pour ces deux catĂ©gories gĂ©nĂ©rales, leur prĂ©sence serait illĂ©gale et ils devraient dĂšs lors normalement ĂȘtre renvoyĂ©s dans leurs pays d’origine.

Pour des raisons Ă©conomiques et dĂ©mographiques, la situation actuelle en Europe milite en faveur d’une immigration sĂ©lectionnĂ©e et contrĂŽlĂ©e. L’Allemagne, qui reçoit aujourd’hui un nombre d’immigrants comparable Ă  celui du Canada, est reconnue par l’Organisation de CoopĂ©ration et de DĂ©veloppement Économiques comme ayant l’un des systĂšmes d’immigration les «plus ouverts de l’Europe». Comme l’illustre la rĂ©action britannique Ă  l’ouverture rĂ©cente du marchĂ© du travail aux Bulgares et aux Roumains, on ne peut pas pourtant cacher la tension rĂ©elle entre «l’Europe des riches» et celle des «pauvres». Il reste Ă  espĂ©rer que le problĂšme des boat people va ĂȘtre attĂ©nuĂ© par de nouvelles voies de migration lĂ©gale pour les Ă©trangers, et que celles-ci soient conçues de maniĂšre Ă  contribuer Ă  la construction d’un vĂ©ritable systĂšme de gestion migratoire.

Cependant, l’expĂ©rience des derniĂšres annĂ©es nous oblige Ă  confronter plusieurs problĂšmes pratiques concernant les demandes Ă  caractĂšre humanitaire. MĂȘme si le statut de rĂ©fugiĂ© n’est pas accordĂ©, les renvois sont souvent difficiles vers certains pays troublĂ©s, particuliĂšrement quand les migrants refusent de collaborer. Un systĂšme appuyĂ© par des renvois frĂ©quents doit inclure des garanties de la part des pays d’origine, lesquels ne sont pas toujours en position d’assurer une protection effective des droits humains. Cela nĂ©cessiterait Ă©galement des ressources considĂ©rables de la part des gouvernements europĂ©ens, un dĂ©veloppement que les contribuables ne sont peut-ĂȘtre pas prĂȘts Ă  accepter de bon cƓur.

Nonobstant les tentatives d’harmonisation, certains gouvernements appliquent des critĂšres sĂ©vĂšres, crĂ©ant ainsi des variations importantes dans les taux de reconnaissance. Les migrants vont Ă©videmment tout tenter pour augmenter leurs chances d’obtenir un meilleur statut dans le pays qui offre les meilleures conditions, d’oĂč le phĂ©nomĂšne d’asylum shopping. Ce dernier, bien que comprĂ©hensible de la part des migrants, contribue Ă  saper les politiques et les efforts de protection des droits humains dans la mesure oĂč il se heurte directement aux prĂ©occupations des populations d’accueil. Le dogmatisme des rĂȘveurs qui aimeraient que les frontiĂšres soient ouvertes, ainsi que la xĂ©nophobie des souverainistes qui aimeraient fermer les frontiĂšres, ne contribuent ni l’un ni l’autre Ă  trouver une solution qui devra passer par un compromis entre divers intĂ©rĂȘts.

En gros, le mĂ©canisme europĂ©en pour ce genre de situation est manifestement remis en question par le drame de Lampedusa. Normalement, le systĂšme basĂ© sur les accords de Schengen et Dublin prĂ©voit que les pays de premier contact assument la gestion et le traitement des demandes dĂ©posĂ©es par les migrants. Afin de ne pas pĂ©naliser les pays mĂ©diterranĂ©ens par rapport aux pays riches du nord de l’Europe, ces derniers sont encouragĂ©s Ă  «partager le fardeau» en offrant une aide technique ou financiĂšre. Mais il s’agit d’une aide discrĂ©tionnaire. Toute tentative d’imposer des obligations de solidaritĂ© aux pays du nord se solde par un Ă©chec car ils rĂ©pliquent que la grande majoritĂ© de migrants clandestins se retrouvent de facto chez eux. L’Afghan qui passe par la Turquie pour arriver en GrĂšce se rendra au Royaume-Uni, de la mĂȘme maniĂšre que le Libyen Ă  Lampedusa n’avait pas l’Italie comme destination finale. Les autoritĂ©s sur l’üle italienne en sont bien conscientes, ce qui expliquerait un certain laxisme dans l’enregistrement des migrants interceptĂ©s par la marine. Cette dynamique Ă©tait parfaitement claire il y a presque trois ans quand le ministre de l’IntĂ©rieur Roberto Maroni menaçait son homologue français Claude GuĂ©ant en disant que les boat people allaient ĂȘtre envoyĂ©s par train vers Marseille. La rĂ©plique: une fermeture temporaire de la frontiĂšre commune a Ă©tĂ© invoquĂ©e comme mesure exceptionnelle dans le cadre Schengen. Le drame humain de Lampedusa se transformait en confrontation politique de haut niveau qui remettait en question un aspect fondamental du projet europĂ©en.

MalgrĂ© ses problĂšmes internes, l’UE a intĂ©grĂ©, en 2013, la Croatie comme 28e État membre, et la monnaie unique a Ă©tĂ© adoptĂ©e par la Lettonie. Mais mĂȘme si l’Union a tenu bon, il est impossible d’ignorer les problĂšmes socioĂ©conomiques qui risquent de pousser les Ă©lecteurs Ă  se dĂ©fouler lors des Ă©lections europĂ©ennes ce printemps. Dans ce contexte dĂ©licat, certains sujets brĂ»lants ont une influence disproportionnĂ©e. L’immigration en est un, et Lampedusa en reprĂ©sente une dimension hautement symbolique.

Bien que le nombre des boat people mĂ©diterranĂ©ens soit faible par rapport aux millions de rĂ©fugiĂ©s Ă  travers le monde, il reprĂ©sente une situation difficile et distincte de celle des centaines de milliers de demandeurs d’asile qui dĂ©barquent dans les aĂ©roports europĂ©ens ou qui arrivent par voie terrestre. Les boat people arrivent de maniĂšre visible et dramatique qui nĂ©cessite une rĂ©ponse humanitaire immĂ©diate. Par consĂ©quent, ils reprĂ©sentent symboliquement un dĂ©fi politique considĂ©rable pour tout dirigeant voulant aborder la question de façon Ă©quilibrĂ©e.

Compte tenu de l’aggravation de la situation en Afrique du Nord, ainsi qu’en Syrie, il demeure difficile de voir une solution aux problĂšmes liĂ©s au drame de Lampedusa qui pourrait prĂ©server la crĂ©dibilitĂ© du systĂšme de contrĂŽle frontalier. La GrĂšce, l’Italie et Malte assument toutes la prĂ©sidence de l’UE au cours des prochaines annĂ©es. Il faut donc espĂ©rer que ces pays directement affectĂ©s aborderont le problĂšme dans un esprit de rĂ©alisme. La logique du systĂšme actuel suggĂšre qu’un jour ou l’autre il faudra se pencher sĂ©rieusement sur la question du rĂŽle que les ambassades et les consulats pourraient jouer dans le dĂ©veloppement de procĂ©dures administratives extraterritoriales. Dans le cadre des institutions europĂ©ennes, ceci permettrait de replacer le problĂšme dans une perspective qui tient compte de la protection des droits humains avant que les migrants tentent leur traversĂ©e dangereuse en MĂ©diterranĂ©e, l’objectif premier Ă©tant d’éviter les naufrages et les tragĂ©dies humaines au large du Vieux Continent. Les gouvernements europĂ©ens pourraient ainsi Ă©largir leurs programmes de sĂ©lection des migrants Ă  l’étranger afin de garder l’apparence de prĂ©servation de la souverainetĂ© territoriale sur cette question fondamentale.

Ce n’est pas la premiĂšre fois que l’on aurait abordĂ© de cette maniĂšre une gestion migratoire difficile depuis la crĂ©ation de la SociĂ©tĂ© des Nations. De l’émigration russe des annĂ©es 1920 jusqu’aux rĂ©fugiĂ©s du Kosovo il y a une dĂ©cennie, en passant par les Hongrois en 1956-1957 et les boat people vietnamiens des annĂ©es 1970, les gouvernements occidentaux ont adoptĂ© des programmes de rĂ©installation afin d’attĂ©nuer certaines crises humanitaires. Compte tenu du fait que les migrants clandestins Ă  Lampedusa soient tous passĂ©s par la Libye et la Tunisie, il faudrait que les Occidentaux rouvrent les missions diplomatiques rĂ©cemment fermĂ©es en Afrique du Nord.

Comme la crise de la zone euro, qui a exposĂ© certaines faiblesses du projet europĂ©en, le drame de Lampedusa dĂ©montre comment il est difficile d’instaurer une vĂ©ritable solidaritĂ© entre pays qui continuent Ă  dĂ©fendre leurs intĂ©rĂȘts nationaux. Le jour oĂč les responsabilitĂ©s concernant les boat people de la MĂ©diterranĂ©e seront abordĂ©es et partagĂ©es dans leur ensemble, on aura franchi un grand pas dans la maturitĂ© politique de l’UE.

bioline

Michael Barutciski est directeur des Ă©tudes supĂ©rieures Ă  l’École des affaires publiques et internationales de Glendon, ainsi que membre de la rĂ©daction de Global Brief.

Photographie: La Presse canadienne / AP / Luca Bruno

Share and Enjoy:
Print this post | Send to a friend