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La Bundeswehr de demain

Fall 2010 In Situ

La Bundeswehr de demain

Une armée pour faire la guerre à tout-va?

Derrière le débat actuel sur le service militaire en Allemagne et sur la réduction du budget de la défense, l’observateur vigilant serait tenté de soupçonner une stratégie de long terme très subtile. Même si les députés et la presse s’intéressent surtout à la suspension de la conscription, proposition très contestée du jeune ministre de la Défense Karl-Theodor zu Guttenberg, plusieurs questions fondamentales se posent, qui vont toutes bien plus loin que les économies exigées par la progression vertigineuse de la dette publique. Pourquoi cette professionnalisation forcée de la Bundeswehr avec pour objectif des effectifs nettement plus restreints, soit 160 000 hommes contre les 240 000 actuels, mais dotée d’une capacité de projection accrue? Est-ce à dire que l’Allemagne serait résolue à s’engager davantage dans des guerres telles que celle menée en Afghanistan? Sommes-nous confrontés à une nouvelle ambition militaire allemande dans le monde? C’est bien peu probable au vu de la politique militaire conduite depuis la chute du Mur de Berlin d’une part et des changements intervenus dans le contexte politique d’autre part, suite à la formation du gouvernement de coalition d’Angela Merkel.

Depuis les événements de 1989-1990, l’évolution de la politique de défense allemande s’est faite en trois étapes. Dans un premier temps, les efforts ont porté sur le respect des engagements unilatéraux pris par l’Allemagne en vertu du traité «2 + 4» de 1990: ramener la Bundeswehr de 495 000 à 370 000 hommes tout en permettant l’intégration partielle et sous condition de l’ancienne armée est-allemande, la Nationale Volksarmee. Ceci supposait le recours au service militaire pour éduquer la population d’Allemagne de l’Est aux structures de l’OTAN et aux principes d’une armée intégrée. Il fallait aussi revoir les armes et les équipements afin de réduire le nombre des chars et de l’artillerie lourde classique que la dissolution de l’Union soviétique puis le départ en 1994 des dernières forces soviétiques présentes sur le sol de la République fédérale et en Europe de l’Est avaient rendus superflus. Dans un deuxième temps, au-delà des termes employés qui purent varier selon les années et les programmes politiques, les mesures entreprises pour réformer la Bundeswehr ont toutes visé à développer une capacité de projection pour des missions multilatérales, que ce soit dans le cadre de l’ONU, de l’OTAN ou de l’Union européenne. Dès la fin des années 1990, ces projets de réforme se sont heurtés à deux obstacles majeurs: le manque de matériels adaptés, faute de budget et l’impossibilité d’envoyer des appelés en opération extérieure pour des raisons à la fois politiques et militaires, sachant que la durée du service ne permettait pas de leur assurer une formation adaptée et qu’il était, par ailleurs, difficile d’assumer la responsabilité de leur emploi dans des missions qui n’engageaient pas les intérêts vitaux du pays. Pourtant, cahin-caha, les réformes se sont poursuivies. De cette période date la création des forces spéciales. Dans un troisième temps, les leçons tirées des guerres au Kosovo et en Afghanistan ont conduit à une profonde réorganisation interne des forces et à la création d’une réelle infrastructure de commandement apte à diriger la participation de la Bundeswehr à des missions lointaines de plus en plus militarisées. Un centre de commandement spécialement en charge des interventions extérieures voit ainsi le jour dans la région de Berlin/Potsdam, de même que des services communs aux différentes armes, tandis que les services de renseignement (le BND) s’installent eux aussi à Berlin.

L’initiative actuelle du ministre Guttenberg s’inscrit dans la continuité des réformes entreprises depuis 1990 et constitue une étape supplémentaire, la quatrième, pour se débarrasser définitivement de la Bundeswehr de 1955 ou de ce qu’il en reste, autrement dit, une armée de défense traditionnelle fondée sur une culture de la retenue, mais associée à une voix politique forte au sein de l’OTAN, comme le voulait la Constitution fédérale. Quelles sont les chances de succès de ce nouveau modèle d’armée? Sur le plan politique, l’interventionnisme a toutes les chances d’être mis en échec par les forces de gauche (les Verts y compris), alors que se confirme leur hostilité systématique à tout engagement militaire extérieur. Il est loin aujourd’hui l’enthousiasme pour les interventions humanitaires chères au Canada et à la gauche européenne dans les années 1990 qui avait formé un temps une alliance surprenante avec la «guerre contre le terrorisme», cette philosophie élaborée par Washington sous la présidence Bush junior à la suite de Nine eleven et élargie par son successeur Barack Obama. Le fait que la chancelière dirige un cabinet conservateur-libéral n’y change rien puisque son gouvernement n’a plus la majorité au Bundesrat (la deuxième chambre) et que, de toute manière, sa politique est de plus en plus une politique de gauche. Sur le plan militaire, il faut bien voir qu’une Bundeswehr professionnalisée de 160 000 hommes (et femmes!) ne serait pas tellement plus performante que l’armée actuelle. La fin de la conscription n’aurait aucun effet direct sur le manque de matériels nécessaires au combat dans des guerres asymétriques contre un ennemi diffus et davantage tourné vers les actes terroristes que vers la bataille classique. La Bundeswehr n’a pas l’aviation de combat ni de soutien suffisant; les véhicules blindés légers et les capacités logistiques font aussi défaut. Il n’y pas d’avions de ravitaillement; le gros porteur Airbus-400 ne sera disponible que dans quelques années. Les forces navales allemandes ne sont pas adaptées non plus.

Pire, la réforme Guttenberg ne changerait en rien la perspective d’une guerre perdue en Afghanistan. Le renforcement du commandement en chef des armées créerait en revanche un bouc émissaire tout désigné pour une défaite prévisible, mais que les responsables politiques ne sont pas prêts à prendre à leur compte. Au contraire, ils organisent déjà le retrait sous couvert d’une «Afghanisation» progressive et d’une «stabilité suffisante» à Kaboul.

Outre quelques économies qu’il reste encore à réaliser, le seul vrai message porté par cette énième annonce de réforme de la Bundeswehr est que le service militaire n’est plus nécessaire pour diffuser l’Otanisme en Allemagne de l’Est. D’ailleurs, la Bundeswehr recrute déjà plus de volontaires dans ces anciennes contrées du pacte de Varsovie qu’à l’Ouest de l’Elbe. Aux voisins de l’Allemagne et à ceux qui pourraient la craindre, on peut donc dire sans hésiter : n’ayez pas peur! Cette Allemagne jouera un rôle encore plus modeste dans la politique de sécurité à la suite de la nouvelle réforme. Reste à savoir qui profitera de sa faiblesse.

bioline

Wolfgang Krieger est professeur d’histoire moderne et de relations internationales à l’Université de Marburg, en Allemagne.

(Photograph: La Presse Canadienne/Musadeq Sadeq)
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