La Russie et le bouclier antimissile européen

July 15, 2011     
12 people like this post.

Le 4 juillet dernier la Russie accueillait le Conseil OTAN-Russie Ă  Sotchi, la ville russe au bord de la Mer Noire et organisatrice des Jeux Olympiques de 2014. En prĂ©sence des ambassadeurs des 29 pays membres de l’OTAN, de son secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral Anders Fogh Rasmussen et du prĂ©sident russe Dmitri Medvedev, les deux ennemis d’hier ont tentĂ© d’approfondir leur partenariat et, surtout, d’en venir Ă  un accord sur les dĂ©tails du dĂ©ploiement du systĂšme antimissile que les Etats-Unis dĂ©sirent installer en Europe. Cette rĂ©union du Conseil OTAN-Russie suivait celle du 8 juin Ă  Bruxelles, qui n’avait Ă©galement pas entraĂźnĂ© de rapprochement entre les positions des deux partenaires. Ceux-ci font face Ă  une impasse sur la question du systĂšme antimissile depuis le sommet OTAN-Russie tenu Ă  Lisbonne le 20 novembre 2010.

Que la Russie dĂ©cide d’intensifier le litige sur le « bouclier antimissile » ou qu’elle opte pour la tactique du salami (prolonger la nĂ©gociation Ă  un rythme extrĂȘmement lent), ses chances de modifier la forme que prendra le systĂšme dĂ©fense antimissile ou d’empĂȘcher le dĂ©ploiement de ses composantes en Europe centrale et orientale son trĂšs limitĂ©es.

Les positions des parties

Le sommet de l’OTAN Ă  Lisbonne n’a pas rĂ©ussi Ă  finaliser les contours du systĂšme de dĂ©fense antimissile. La construction de ce dernier se fera Ă  partir des Ă©lĂ©ments du bouclier antimissile que les Etats-Unis dĂ©ploieront sous-peu en Europe de l’Est. Par la suite, le systĂšme amĂ©ricain sera intĂ©grĂ© avec ceux des pays membres de l’OTAN. L’approche actuelle consiste Ă  remplacer les lanceurs de missiles en sites fixes par des intercepteurs de missiles terrestres et maritimes mobiles, appelĂ©s SM-3, et des systĂšmes Aegis (Weapon System/Ballistic Missile Defense (AWS/BMD)). C’est lors de la rĂ©union du Conseil OTAN-Russie de novembre 2010 que les parties ont convenu d’entamer des pourparlers sur les « possibilitĂ©s de relier les systĂšmes [russe et de l’OTAN] de dĂ©fense antimissile » en Europe. La Russie, qui s’oppose Ă  la construction du systĂšme antimissile amĂ©ricain en Europe depuis que ce projet est dans l’air, questionne les mĂ©rites de la construction d’un tel systĂšme dans sa forme actuelle. Le Kremlin est en profond dĂ©saccord avec les militaires amĂ©ricains quant Ă  l’installation de systĂšmes militaires sur le territoire des pays qui jadis faisait partie du Pacte de Varsovie. Elle a dĂ©jĂ  fait savoir que sa coopĂ©ration au projet est conditionnelle Ă  la forme que prendra le systĂšme et Ă  son fonctionnement. Elle veut avoir voix au chapitre et insiste sur un accord prĂ©voyant des dispositions juridiques contraignantes. Elle espĂšre aussi que son opposition au projet soulĂšvera une critique sĂ©vĂšre de la politique militaire amĂ©ricaine en Europe sous l’égide de l’OTAN.

Moscou exige que des garanties juridiques par Ă©crit, sous forme d’un accord international, soient donnĂ©es Ă  la Russie, Ă  savoir que le bouclier antimissile ne pourra en aucun cas servir Ă  affaiblir le potentiel nuclĂ©aire de la FĂ©dĂ©ration de Russie. Les nĂ©gociations sont compliquĂ©es depuis le tout dĂ©but des entretiens en raison de la proposition russe de crĂ©er un systĂšme qualifiĂ© de « dĂ©fense antimissile sectorielle », selon lequel la Russie prendrait la responsabilitĂ© de la dĂ©fense antimissile pour tout projectile tirĂ© en direction de sa zone aĂ©rienne de responsabilitĂ©; l’OTAN ferait de mĂȘme pour tout missile tirĂ© en direction de l’Europe occidentale. La stratĂ©gie de la Russie dans ce dossier se heurte au soutien formel des alliĂ©s de Washington au sein de l’OTAN, ainsi qu’aux rĂ©cents accords militaires entre la Pologne, la Roumanie et les Etats-Unis. Refusant de cĂ©der Ă  la pression considĂ©rable de la Russie, la Roumanie a en effet acceptĂ© le 3 mai dernier la proposition des Etats-Unis d’accueillir un future bouclier antimissile sur une base du sud du pays, dans la rĂ©gion d’Olta Ă  une centaine de kilomĂštres de la frontiĂšre avec la Bulgarie. Vingt-quatre missiles intercepteurs SM-3 de nouvelle gĂ©nĂ©ration devraient ĂȘtre opĂ©rationnels Ă  l’horizon 2015 en Roumanie et autour de 2018 en Pologne. Des pourparlers avec la Bulgarie sont Ă©galement en cours. Ces missiles intercepteurs sont la composante principale du systĂšme antimissile que le Pentagone dĂ©sire construire en Europe de l’Est pour contrer, soutient-il, toutes attaques Ă©ventuelles venant de l’Iran qui possĂšde dĂ©jĂ  des de missiles balistiques de moyenne portĂ©e. Cette dĂ©cision audacieuse des autoritĂ©s roumaines semble avoir mis Moscou dans tous ses Ă©tats. A la suite de ces annonces la Russie a dĂ©clarĂ© que la mise en Ɠuvre du systĂšme de protection antimissile est une menace Ă  sa sĂ©curitĂ© nationale et pousse Moscou Ă  continuer le dĂ©veloppement et la modernisation de son infrastructure militaire.

Pendant la pĂ©riode de son deuxiĂšme mandat (2004-2008), l’administration du PrĂ©sident amĂ©ricain George W. Bush Jr. a tentĂ© Ă  la va-vite d’installer les composants du systĂšme antimissile en Pologne et en RĂ©publique tchĂšque. La rĂ©plique de la Russie fut de menacer les gouvernements tchĂšque et polonais de dĂ©ployer des missiles nuclĂ©aires « Iskanders » sur le territoire de l’Oblast (province) de Kaliningrad, adjacent Ă  la Pologne, et de les pointer en direction de Varsovie et de Prague.

Visions stratégiques différentes

La racine du conflit entre la Russie et l’OTAN rĂ©side dans leurs approches divergentes sur la question de l’équilibre stratĂ©gique. Les Etats-Unis cherchent Ă  Ă©tablir leur supĂ©rioritĂ© dans le domaine des armes de destruction massive (ADM). A long terme, l’installation du bouclier antimissile neutralisa les menaces venant d’autres Etats possĂ©dant Ă©galement des armes nuclĂ©aires. Washington dĂ©sire soumettre Ă  sa loi tous les autres Etats possĂ©dant des ADM. La Maison-Blanche a mis aux ordures la doctrine de l’Ă©quilibre de la terreur (ou destruction mutuelle assurĂ©e (DMA), MAD en anglais pour Mutual Assured Destruction) hĂ©ritĂ©e de la pĂ©riode de la Guerre froide et qui interdisait aux superpuissances (les Etats-Unis et l’Union soviĂ©tique) d’alors de dĂ©ployer des systĂšmes de dĂ©fense antimissile. Dans le mĂȘme temps, les Etats-Unis travaille Ă  Ă©liminer la possibilitĂ© que la dissuasion nuclĂ©aire des autres Etats diminue la capacitĂ© des Etats-Unis de mener Ă  bien des opĂ©rations militaires dans certaines rĂ©gions du globe hautement stratĂ©giques. Le bouclier antimissile leur donnerait la capacitĂ© de neutraliser une rĂ©torsion aprĂšs avoir frappĂ© les premiers.

Deux facteurs expliquent les protestations de la Russie contre le projet militaire amĂ©ricain. Pour l’élite dirigeante russe, le maintien de l’équilibre stratĂ©gique (destruction mutuelle assurĂ©e) est Ă  la fois un gage de sĂ©curitĂ© nationale par rapport aux autres Etats nuclĂ©aires et une source de prestige national. Moscou ne peut rivaliser avec les Etats-Unis dans la mise au point de technologies de dĂ©fense antimissile balistique. En consĂ©quence, la Russie, par un ensemble de subterfuges diplomatiques, tente de convaincre les Etats-Unis de renoncer Ă  la construction d’un systĂšme de dĂ©fense antimissile en Europe ou, s’il devait ĂȘtre construit, de le modifier le plus possible de façon Ă  ce qu’il ne puisse ĂȘtre ne mesure de neutraliser l’arsenal nuclĂ©aire russe.

Par ailleurs, l’objectif stratĂ©gique de la politique Ă©trangĂšre russe est de mettre des entraves au dĂ©ploiement des composants du systĂšme de dĂ©fense antimissile amĂ©ricain dans les pays d’Europe centrale et orientale. Moscou, en effet, considĂšre toujours la rĂ©gion comme faisant partie de sa « sphĂšre d’intĂ©rĂȘts privilĂ©giĂ©s » en matiĂšre de dĂ©fense et s’emploie Ă  y rĂ©duire la prĂ©sence militaire occidentale, en particulier celle des Etats-Unis.

Scénarios possibles

Dans les circonstances actuelles, il semble fort peu probable que la Russie et l’OTAN parviennent Ă  un accord sur le dĂ©ploiement d’un systĂšme antimissile en Europe de l’Est. Dans ces conditions, on doit s’attendre Ă  ce que la Russie adopte des mesures Ă  la fois politiques et militaires pour contrer les plans de Washington. Sur le plan politique, deux scĂ©narios sont possibles dans le comportement de la Russie envers les Etats-Unis et l’OTAN en l’absence de tout accord de coopĂ©ration sur le bouclier antimissile. Selon le premier, Moscou pourrait dĂ©cider, aprĂšs une intensification des tensions politiques, de lancer une sorte d’ultimatum aux Etats-Unis: soit un accord sur le bouclier antimissile, soit une dĂ©tĂ©rioration des relations entre les deux pays, ce qui conduirait Ă  l’échec de la politique du « reset ».

Moscou, toutefois, ferait face Ă  des contraintes majeures si telle devait ĂȘtre sa stratĂ©gie. Par exemple, il serait difficile pour Moscou de lever ses sanctions contre l’Iran et se retirer du nouveau traitĂ© START ferait un tort Ă©norme Ă  la Russie puisque cela signifierait la perte d’une certaine paritĂ© avec les Etats-Unis sur le plan stratĂ©gique. En revanche, Moscou pourrait poser de nouvelles conditions dans son soutien logistique (des avions de ravitaillement de l’US Air Force volent au-dessus du territoire russe en direction de la base militaire Manas au Kirghizstan) aux forces amĂ©ricaines en Afghanistan. Selon le deuxiĂšme scĂ©nario, le Kremlin pourrait se risquer Ă  faire perdurer les nĂ©gociations et ainsi possiblement retarder l’échĂ©ance de la construction du bouclier. Pour la Russie, en pratique, cela signifie l’abandon (temporaire ?) de l’utilisation de la carte du projet de dĂ©fense antimissile dans ses relations, parfois houleuses, avec l’Occident et les Etats-Unis. Peu importe l’option qu’elle choisira, la Russie peut difficilement espĂ©rer mettre fin au projet amĂ©ricain en Europe centrale et orientale. La balance des forces ne penchent pas en sa faveur. Le climat politique dans les relations transatlantiques a passablement changĂ© depuis que l’administration de George W. Bush a passĂ© les rĂȘnes du pouvoir Ă  celle de Barack Obama. Il sera maintenant beaucoup plus difficile pour la Russie de jouer la carte anti-amĂ©ricaine en Europe et de susciter les discordes au sein du Vieux Continent. Par ailleurs, s’il y a une escalade des tensions entre la Russie et les Etats-Unis au sujet des pays de l’ex-Union soviĂ©tique, Moscou aura fort Ă  faire pour convaincre les EuropĂ©ens et le reste du monde que Washington en est le responsable.

Une chose est sĂ»re, que la construction du systĂšme antimissile balistique se poursuive ou pas, la Russie, elle, mettra les bouchĂ©es doubles dans la fabrication et le perfectionnement de missiles balistiques, connus sous le nom de Bulava, capables de percer les murailles du systĂšme de dĂ©fense antimissile que les Etats-Unis sont en train de dĂ©velopper dans des buts offensifs. On peut aussi supposer que, dans le cas d’une impasse prolongĂ©e dans les nĂ©gociations, la Russie dĂ©ploiera des missiles de courte portĂ©e prĂšs des frontiĂšres de pays membres de l’OTAN.

Les opinions exprimĂ©es dans ce blogue sont strictement personnelles et ne reflĂštent pas nĂ©cessairement celles de Global Brief ou de l’École des affaires publiques et internationales de Glendon.

The opinions expressed in this blog are personal and do not necessarily reflect the views of Global Brief or the Glendon School of Public and International Affairs.

Share and Enjoy:
Print This Post Print This Post | Send to a friend








Spam Protection by WP-SpamFree

<< back to blogger