Le nouveau souffle du nationalisme russe

May 29, 2011     
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La montĂ©e du nationalisme xĂ©nophobe est devenue un vĂ©ritable casse-tĂȘte pour les autoritĂ©s politiques russes. Sa renaissance a coĂŻncidĂ© avec l’arrivĂ©e de Vladimir Poutine Ă  la prĂ©sidence en mars 2000. Le nouveau prĂ©sident n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  utiliser la rhĂ©torique nationaliste en parallĂšle avec la construction de sa « verticale du pouvoir ». La consĂ©quence fut que le pouvoir central s’est mis Ă  tolĂ©rer des manifestations locales de nationalisme exacerbĂ©, ce qui a conduit, avec le temps, Ă  une relative impunitĂ© et une radicalisation des groupes nationalistes russes.

Aujourd’hui, beaucoup de Russes s’inquiĂštent de l’augmentation importante de la violence ethnique et des attentats Ă  caractĂšre nationaliste. Face Ă  la passivitĂ© des autoritĂ©s politiques, les groupes nationalistes sont de plus en plus insolents et leurs crimes portent trĂšs souvent tous les signes de la provocation et de la xĂ©nophobie. Selon Alexander Brod, directeur du Bureau pour les droits de l’Homme Ă  Moscou et expert sur les groupes russes d’extrĂȘme droite, le nombre de ce type de crimes augmente de 10 Ă  15 pour cent Ă  tous les ans.

Le centre SOVA, un centre d’analyse et d’information sur le racisme et la xĂ©nophobie, surveille depuis 2004 les diverses manifestations de xĂ©nophobie sur le territoire russe, en particulier celles liĂ©es Ă  la discrimination ethnique et religieuse. Selon le centre, au cours des cinq premiers mois de 2011, 45 personnes ont Ă©tĂ© victimes d’une attaque Ă  caractĂšre nationaliste, quatre d’entre elles ont Ă©tĂ© tuĂ©es. Les attaques ont eu lieu principalement Ă  Moscou, Saint-PĂ©tersbourg, Voronej, Samara sur le fleuve Volga et Rostov-sur-le-Don.

Selon Brod, environ 55 pour cent de la population d’origine ethnique russe partagent des sentiments xĂ©nophobes qui sont une des sources du regain du nationalisme agressif. Cinq pour cent de ce nombre sont prĂȘts Ă  prendre des mesures violentes Ă  l’encontre des immigrants et des travailleurs d’origine Ă©trangĂšre.

Les affrontements violents du 14 DĂ©cembre 2010 sur la place du ManĂšge au centre de Moscou et Ă  Saint-PĂ©tersbourg ont rĂ©vĂ©lĂ© le danger croissant du nationalisme en Russie. RĂ©clamant l’arrestation rapide des Caucasiens du nord, responsables du meurtre du supporteur de football Egor Sviridov, tuĂ© le 6 dĂ©cembre par un Caucasien, les Ă©meutiers scandaient des slogans nazis, anti-caucasiens, anti-islamiques et, surtout, « La Russie aux Russes ». La police a dĂ» intervenir pour calmer les Ă©meutiers, faisant au passage une trentaine de blessĂ©s, dont 6 furent hospitalisĂ©s. Les Ă©vĂ©nements de la place du ManĂšge ont dĂ©montĂ© une fois encore que le nationalisme est devenu un problĂšme grave dans la sociĂ©tĂ© russe.

Les Russes modĂ©rĂ©s considĂšrent le Caucase du Nord comme un lourd fardeau Ă©conomique pour l’Etat central. Ce sentiment prĂ©sente des similitudes avec les nationalistes russes qui maintenaient Ă  l’Ă©poque soviĂ©tique que la RĂ©publique socialiste fĂ©dĂ©rative soviĂ©tique de Russie (RSFSR) – les Russes en somme – sacrifiait sa prospĂ©ritĂ© pour faire Ă©merger celle des autres rĂ©publiques nationales. Le 23 avril plusieurs centaines de personnes sont descendues dans les rues de Moscou pour demander au gouvernement de cesser d’envoyer des fonds fĂ©dĂ©raux aux rĂ©gions du Caucase du Nord. Scandant «ne donnez pas Ă  manger aux Caucasiens », les manifestants accusaient les autoritĂ©s politiques de transfĂ©rer de larges sommes d’argent aux rĂ©gions du Caucase au dĂ©triment des rĂ©gions slaves.

Le nationalisme russe est liĂ© aux mythes de l’historique du pays et aux politiques de ses dirigeants. Sur de longs siĂšcles la sociĂ©tĂ© russe fut imprĂ©gnĂ©e de plusieurs croyances mythologiques. L’une d’elles a colportĂ© l’idĂ©e que la nation russe fut de tout temps opprimĂ©e par les immigrants et que ceux-ci sont responsables de tous les maux du pays. Pendant tout le vingtiĂšme siĂšcle, des dizaines de millions de Russes ont cru que la RĂ©volution russe de 1917 a Ă©tĂ© organisĂ©e par la « communautĂ© juive en collaboration avec les Fusillers Lettons Rouges ». Cette idĂ©e, du fait de sa simplicitĂ©, a encore la vie dure. Selon l’expert Aleksander Verchovsky du centre SOVA, en 2006 trente-trois pour cent de Russes Ă©taient d’avis que les citoyens d’origine russe dans la FĂ©dĂ©ration de Russie sont victimes de discrimination et d’abus. En 2009, le nombre est passĂ© Ă  43 pour cent.

Un autre mythe ayant survĂ©cu Ă  travers les Ă©poques est la fameuse « voie unique » et « la mission » de la Russie et de la nation russe. C’est au dĂ©but du 19iĂšme siĂšcle que ce mythe pris forme; il fut adoptĂ© par les soi-disant « slavophiles ». Il vaut la peine de rappeler les mots que prononça Joseph Staline, un GĂ©orgien d’origine, au Kremlin le 24 Juin 1945 Ă  l’occasion de la parade du Jour de la victoire : «Je propose que nous buvions Ă  la santĂ© du peuple soviĂ©tique et, surtout, du peuple russe. Je bois principalement Ă  la santĂ© de la nation russe, car elle la plus remarquable de toutes les nations qui constituent l’Union soviĂ©tique ».

Dans la Russie contemporaine, l’idĂ©e de la « voie unique russe» est soutenue par les « nĂ©o-eurasistes », un courant acadĂ©mique dominĂ© par le penseur Aleksandre Douguine qui Ă©lĂšve les thĂ©ories d’Halford John Mackinder Ă  la hauteur d’une explication de l’Histoire, surtout celle de l’« Eurasie » dont la Russie en est le centre.

Selon Verkhovsky, les nationalistes russes du dĂ©but du 21iĂšme siĂšcle diffĂšrent de ceux qui apparurent peu aprĂšs la fin du rĂ©gime soviĂ©tique, au dĂ©but des annĂ©es 1990. Il identifie deux types de nationalisme russe actuellement en vogue. Le premier type met l’accent sur le mythe de l’ethnie russe et interprĂšte la pĂ©riode communiste dans l’historie de la Russie non pas comme un systĂšme basĂ© sur une idĂ©ologie importĂ©e de l’Europe occidentale, mais comme un systĂšme social et politique Ă©manant de « l’esprit russe ».

Les racines du deuxiĂšme type de nationalisme russe prennent leurs sources dans la tradition des Cent-Noirs, un mouvement ultra-nationaliste du dĂ©but du 20e siĂšcle, partisan de la Maison des Romanov et de l’autocratie et dĂ©fenseurs des doctrines extrĂ©mistes slavophiles, de la xĂ©nophobie et de l’antisĂ©mitisme. Selon Verkhovsky, ce second type de nationalisme russe n’a pas la puissance du premier.

Une nouvelle vague de nationalisme russe a atteint son apogĂ©e durant la pĂ©riode 1993-1995, lorsque certains partis politiques eurent recours Ă  une rhĂ©torique nationaliste intense, en particulier le Parti libĂ©ral-dĂ©mocrate de Russie (LDPR) dirigĂ© par Vladimir Jirinovski. La mĂȘme pĂ©riode a vu l’émergence de groupes nationalistes plus radicaux, tel que l’UnitĂ© nationale russe, un groupe nĂ©o-nazi fondĂ© par d’Alexander Barshakov et maintenant interdit dans plusieurs rĂ©gions de Russie, dont la rĂ©gion moscovite. La popularitĂ© de ce groupe est aujourd’hui faiblarde, sinon inexistante.

La nouvelle vague de nationalisme en Russie est liĂ©e Ă  la prĂ©sidence de Vladimir Poutine (2000-2008). L’ancien directeur du FSB (Service fĂ©dĂ©ral de sĂ©curitĂ©) emprunta Ă  la rhĂ©torique des nationalistes et l’utilisa abondamment pour justifier la seconde guerre de TchĂ©tchĂ©nie Ă  la fin de 1999.

Le nationalisme de l’ùre Poutine-Medvedev est d’une mouture diffĂ©rente de ses prĂ©dĂ©cesseurs. Le boom Ă©conomique des annĂ©es Poutine a attirĂ© des migrants des ex-rĂ©publiques soviĂ©tiques, surtout celles d’Asie centrale et du Caucase du nord. Les groupes extrĂ©mistes et des millions de jeunes russes vivant une situation prĂ©caire sur le marchĂ© du travail exploitent cette nouvelle rĂ©alitĂ© Ă©conomique pour justifier leur existence et leur violence contre les travailleurs migrants. Le nationalisme russe de la prĂ©sente dĂ©cennie ne s’inspire d’aucune idĂ©ologie politique ou sociale. À sa base, il est raciste et fondĂ© sur la conviction que les ressortissants de l’« Ă©tranger proche » occupent les emplois et volent l’argent des Russes ethniques.

AprĂšs avoir pendant des annĂ©es jouĂ© un jeu subtil avec les groupes et partis politiques nationalistes, le Kremlin est aujourd’hui forcĂ© de reprendre le contrĂŽle en prenant des mesures actives contre les nationalistes radicaux.

Les opinions exprimĂ©es dans ce blogue sont strictement personnelles et ne reflĂštent pas nĂ©cessairement celles de Global Brief ou de l’École des affaires publiques et internationales de Glendon.

The opinions expressed in this blog are personal and do not necessarily reflect the views of Global Brief or the Glendon School of Public and International Affairs.

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