Les élections présidentielles russes de mars 2012

May 15, 2011     
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Depuis quelques semaines, les principaux think tanks russes rivalisent en prédictions apocalyptiques sur l’avenir du « tandem » Medvedev-Poutine et sur la légitimité du régime mis en place par Poutine à l’aube des élections présidentielles de 2012.

Pour l’instant, l’essentiel des discussions et débats dans les médias porte, d’une part, sur les scénarios possibles quant à l’avenir de la Russie et la façon de désamorcer l’augmentation des tensions sociales, et, d’autre part, sur le rétablissement de l’élection des gouverneurs russes au suffrage direct et la demande du public pour un nouveau parti politique de droite qui aurait comme principal objectif la satisfaction des besoins de la classe moyenne.

Un bon nombre d’analystes estiment que la légère baisse de popularité du président Dmitry Medvedev et du premier ministre Vladimir Poutine est en grande partie due à la désillusion croissante des électeurs actifs âgés entre 35 et 54 ans, l’épine dorsale de l’économie de la Russie.

Le principal problème pour le « tandem » au pouvoir est qu’il montre un mépris flagrant pour cette classe moyenne et qu’il réduit l’action politique à un concours de personnalité pour savoir lequel des deux est le plus apte à diriger les destinés du pays. Le peuple russe perçoit ce lancinant jeu du chat et de la souris pour savoir qui va briguer la présidence de la Fédération de Russie comme une insulte.

Poutine est toujours le leader d’Edinaia Rossiia (Russie unie), un parti politique principalement connu pour son utilisation abusive des « ressources administratives », son inefficacité et le flou de son idéologie et ses plates-formes politiques. Ce parti est également considéré par beaucoup comme une véritable farce politique parce qu’il compte parmi ses membres, dont plusieurs sont députés à la Douma d’Etat, un étrange mélange d’« oligarques », de bureaucrates, de sportifs et de chanteurs populaires.

La dernière bizarrerie venue de Russie est celle de l’accession en avril d’un tisserand de la région d’Ivanovo (ville située à 250 km au nord-est de Moscou) au poste de député à la Douma. Son seul titre de gloire est d’avoir lancé, lors d’un congrès de Russie unie en 2007, un appel généralisé en vue de modifier la Constitution russe pour permettre à Poutine de servir un troisième mandat présidentiel.

Pendant ce temps, Medvedev met ses espoirs dans le long et laborieux travail de terrain qui consiste à tenter de convaincre des entreprises étrangères d’investir des milliards de dollars dans le développement de l’Institut de Technologie de Skolkovo, la future « Silicon Valley » russe en banlieue de Moscou qui devrait voir le jour dans 3 à 5 ans.

Cherchant à établir un parallèle entre les réformes du tsar « libérateur » Alexandre II et sa politique contemporaine de modernisation de l’économie, Medvedev a récemment déclaré lors d’une conférence sur le thème « Grandes réformes et modernisation de la Russie » à Saint-Pétersbourg que sous sa présidence la Russie poursuit « de fait la politique mise en place il y a 150 ans ». Quelques heures avant son allocution, Iouri Chouvalov, chef-adjoint du conseil de direction de Russie unie, avait déclaré que les Russes, 150 ans après la suppression légale du servage, ne s’étaient toujours pas complètement affranchis de la mentalité des serfs. Ces déclarations ont été reçues comme des insultes par des millions de gens qui, dans les années 1990, ont été forcés d’abandonner leur profession de scientifique ou de chercheur pour essayer de joindre les deux bouts et nourrir leur famille.

En ignorant ou, pire, en irritant ces Russes de la classe moyenne, le « tandem » ne fait qu’aggraver les problèmes sociaux. Il n’est pas surprenant qu’en décembre dernier, en plein hiver, une foule en colère se rassembla sur la Place du Manège au centre de Moscou pour scander un seul message: « Nous ne pouvons plus tolérer d’être traités comme du bétail ».

Les plus récents sondages indiquent qu’une proportion grandissante de Russes n’est plus prête à donner sa confiance à Poutine et Medvedev. L’électorat refuse de légitimer l’actuel « contrat social » selon lequel la société civile reste prise dans l’étau des appareils répressifs du gouvernement central qui décide à peu près de tout sans la participation des individus ou des groupes sociaux. Toute tentative par le Kremlin de créer une nouvelle force politique et de l’imposer d’en haut a peu de chance de réussir.

Assurément, la classe moyenne ne voterait pas pour un parti composé à la fois d’éléments venant des forces de l’opposition démocratique des années 1990 et de fonctionnaires de haut rang se faisant passer pour des hommes politiques avec une vision moderne. Il y a beaucoup de gens célèbres sur la scène politique russe, mais peu d’entre eux ont développé des programmes politiques dignes de ce nom.

Il y a urgence à créer en Russie un parti politique qui représenterait les intérêts de la classe moyenne. Le public russe est mûr pour parler des « vraies affaires », comme la corruption qui gangrène le pays, et souhaite un dialogue constructif entre le peuple et les dirigeants politiques plutôt que des slogans vides de sens et des « spin doctors ». Il a un besoin de participer au processus démocratique.

Au pouvoir depuis bientôt quatre ans, le « tandem » ne peut gagner en légitimité que s’il met en marche la transition vers une véritable démocratie. Le premier pas à accomplir dans cette direction serait d’abord d’annoncer le plus tôt possible que Poutine et Medvedev se feront la lutte durant la campagne présidentielle de 2012 et, ensuite, que Russie unie sera dorénavant en concurrence avec d’authentiques partis d’opposition appuyant la tenue d’élections libres et justes pour choisir des représentants à la Douma.

Sans doute, en prenant cette route Poutine et Medvedev augmenteraient le risque d’une guerre fratricide et brutale entre les élites liées de près ou de loin au pouvoir en place. Ce type de conflit entre élites a éclaté à plusieurs reprises ces dernières années au sein de l’administration présidentielle et entre le Bureau du procureur général russe et les nombreuses commissions d’enquête sur les assassinats de journalistes et de membres influents de la société civile. Mais ces batailles sont presque insignifiantes comparées à ce que serait une guerre entre les élites russes dans l’éventualité d’un affrontement entre Medvedev et Poutine dans une course à la présidence.

Entre 2005 et 2007, l’évolution politique de la Russie fut fortement déterminée par les luttes clandestines pour décider qui allait devenir président et premier ministre en 2008. Poutine fut soumis à d’énormes pressions venant de tous bords. En septembre 2007, quelques mois seulement avant l’élection, Poutine et son cercle d’amis proches, les fameux siloviki, écartèrent Sergueï Ivanov, alors premier vice-premier ministre en charge de l’industrie de défense, comme candidat à la présidence. Medvedev lui fut préféré pour succéder à Poutine qu’à la dernière minute, en décembre 2007. En outre, il semble peu probable en 2008 que Poutine ait été enthousiaste à l’idée de devenir premier ministre.

Ces deux dernières années on observe des luttes similaires au sein des clans politiques et une grande incertitude en ce qui concerne l’élection présidentielle de mars 2012. Encore une fois, un puissant clan proche de Poutine tente de le persuader d’occuper encore quelques années soit le poste de président, soit celui de premier ministre, ce qui assurerait sa survie politique. Comme en 2005-2007, Poutine semble réticent à rester, même s’il s’affaire actuellement à préparer le terrain pour redevenir président au cas où cela devenait inévitable. Comme en 2007, il tente aussi de conserver le choix entre plusieurs options, dont quelques-unes qui pourraient être combinées, et il semble probable que sa décision finale ne sera connue qu’à la toute fin de 2011.

Cependant, la décision de Poutine pourrait avoir beaucoup moins de poids que lors de la présidentiel de 2008. Bien qu’il ait réussi à modérer les espoirs de Medvedev d’endosser la fonction de président pour un second mandat, son influence au sein de l’élite dirigeante est quelque peu en déclin. Un nombre croissant de personnalités influentes et plusieurs groupes d’intérêts s’opposent très fermement à ce qu’il brigue à nouveau la présidence. Ils croient que sa politique a mené la Russie dans une impasse politique et économique. Une série de déclarations allant dans ce sens, accompagnée de « révélations » sur l’implication personnelle de Poutine dans des affaires de corruption, a fait la manchette des journaux et envahi des dizaines de sites web russes. Cependant, sauf Medvedev, il n’y a présentement aucun membre de l’élite politique russe en mesure de menacer l’autorité et les projets de Poutine. Mais la stratégie de ses adversaires consiste peut être à maintenir Medvedev comme président avec Poutine continuant de détenir véritablement le pouvoir. D’autres combinaisons semblent également possible. Chose sûre, il existe des divergences au sein du gouvernement et des élites russes. Beaucoup dépendra de la personnalité des acteurs, des facteurs de risque, et de la façon dont les choses vont se passer.

Pour Poutine et Medvedev, les options sont en fait limitées: ils peuvent soit faire des compromis et s’affronter dans une élection présidentielle après s’être entendus sur des règles véritablement démocratiques, soit sombrer ensemble davantage dans l’autocratie et la « démocratie souveraine » avec tous les dangers que cela comporte en termes de stagnation, de troubles sociaux et de dégradation économique.

Il y aura peut-être un « printemps russe » en mars 2012.

Les opinions exprimées dans ce blogue sont strictement personnelles et ne reflètent pas nécessairement celles de Global Brief ou de l’École des affaires publiques et internationales de Glendon.

The opinions expressed in this blog are personal and do not necessarily reflect the views of Global Brief or the Glendon School of Public and International Affairs.

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