Quels scénarios pour l’Europe?

April 29, 2016     
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En ce printemps 2016, un peu plus d’un mois avant le référendum britannique, «l’Europe» traverse une mauvaise passe. Certains pronostiquent même sa fin! Pas de l’Europe en tant qu’entité géographique et culturelle, bien sûr, mais celle de la construction européenne. Ce qui est vrai c’est que les peuples d’Europe décrochent les uns après les autres. A vrai dire la construction européenne s’était faite pendant longtemps sans eux. Sans eux, par des petits groupes très convaincus d’être une avant-garde (et après tout l’histoire à être faite depuis toujours par des leaders, même si la notion de leader devient incertaine), mais pas contre eux: ces petits groupes, qui revenaient à des Etats-Unis d’Europe, obtenaient le soutien de gouvernements ou de parlements démocratiques, l’ensemble étant abrité par l’alliance atlantique et stimulé à l’origine par le plan Marshall, ce que beaucoup ont oublié.

Pendant une quarantaine d’années après la CECA (1950) et le Traité de Rome (1957), cela a fonctionné à peu près, avec des hauts et des bas, des avancées et de longues stagnations, mais pas de recul. Près de trente ans après ces débuts un élan nouveau fut donné par Mitterrand, Kohl et Delors en 1984/85 et ce jusqu’au traité de Maastricht de 1991 qui, allant beaucoup plus loin que les précédent (monnaie unique), devait selon F. Mitterrand être ratifié en France par référendum pour ne pas pouvoir être remis en cause ultérieurement.

A partir de là, la pression normalisatrice et réglementaire s’intensifia sous l’impulsion de la Commission aussi au nom de la concurrence libre et non faussée dans le marché unique et pour renforcer son pouvoir avec l’aide de la cour de justice dans certains cas du parlement. Les appels à la «subsidiarité» selon laquelle la Commission ne devrait s’occuper que de ce qui ne peut pas être réglé au niveau national, n’ont jamais stoppé cette machine. Des visions ambitieuses de l’Europe fleurirent, en particulier en France dans les années 80/90: Europe sociale, Europe des citoyens, Europe de la défense, Europe politique, etc., créant des attentes fortes, évidemment impossibles à satisfaire entièrement ou même partiellement. D’où par la suite d’immenses frustrations.

La disparition de l’URSS en 1991 suscita en Europe un grand élan d’optimisme et d’idéalisme comparable au concept de la fin de l’Histoire formulé par Fukuyama (et une période d’ubris aux Etats-Unis).
Vingt-cinq ans plus tard les peuples d’Europe renâclent: selon Jean Claude Juncker lui-même la furie réglementaire et normalisatrice de la Commission a été trop loin, à l’intérieur, et à l’extérieur le système européen semble impuissant face aux désordres du monde (normal: il n’a jamais été conçu pour cela). Il y a trop d’Europe en général mais sur certains points, (la sécurité) pas assez. Les peuples ne veulent pas d’intégration supplémentaire pour le moment (pas même les Allemands, cf. la vigilance de la cour de Karlsruhe) et ils sont las de se faire mépriser par les élites qui s’offraient du populisme quand les peuples ne votaient pas comme il faut. Résultat: en moyenne 15 à 25% d’anti européens (anti, pas sceptiques), plus de 60% de sceptiques ou d’allergiques, 15 à 20% de pro européens au maximum et 1% d’européistes!
Quels scénario?

1er scénario: les uns après les autres, à l’occasion d’élections européennes ou nationales, ou de référendum, les peuples européens donnent un coup d’arrêt à la construction européenne qui s’arrête, voire se défait si d’autres pays reprennent leur liberté par rapport à Schengen, à l’euro ou à l’Union. Il est probable que cela n’ira pas jusque-là, mais une stagnation durable est possible, tout le système tournant à vide.

2ème scénario: le «sursaut fédéral»

C’est celui qui est réclamé régulièrement par des personnalités liées aux institutions communautaires (Commission, parlement, cour de justice, banque centrale) ou au monde économique. Mais que l’on soit pour ou contre cette ligne il n’y a pas de voie démocratique dans ce sens car il ne serait pas soutenu par les peuples et aucun traité dans ce sens ne serait aujourd’hui ratifié. Néanmoins il y a encore des progrès possibles dans la zone euro mais il s’agira d’harmonisation, pas d’intégration. Il n’y aurait pas de ministre des finances reprenant les pouvoirs des 18 ministres des finances.

3ème scénario: le compromis historique

Les dirigeants et les élites de la zone euro et de l’Union réalisent que les peuples européens ne veulent pas aller plus loin (pour le moment) dans l’intégration. Au lieu de faire des incantations contre, ils l’admettent. Pour apaiser le mécontentement croissant et menaçant des eurosceptiques, des euro-déçus et des euro-allergiques, ils proclament une «pause» dans l’intégration. Apaisée, la majorité des Européens accepte quand même quelques avancées concrètes dès lors qu’elles sont justifiées non pas par l’idéologie européiste ou fédéraliste, mais par des nécessités concrètes: exemple rebâtir Schengen et un vrai contrôle extérieur, pour pouvoir rétablir l’indispensable libre circulation.

Ce scénario n’est possible qu’à condition que les élites européennes veuillent bien écouter les peuples et font preuve de modestie et de réalisme pour sauver l’essentiel du projet européen. C’est exactement l’inverse de ce qu’elles disent tous les jours depuis des décennies («plus d’Europe!»), mais la réalité peut les contraindre à changer. Ce serait la meilleure hypothèse.

Si la Grande Bretagne vote le 23 juin pour la sortie ce sera perçu dans le monde comme le début de la dislocation de l’Union, ce qui n’arrivera pas complètement, même si deux ou trois autres pays sortaient ensuite. Mais quoique l’on dise il n’y aura pas non plus en réaction, d’avancée du reste de l’Union vers plus d’intégration car les peuples ne suivraient pas.

Par ailleurs, ce serait catastrophique pour la Grande Bretagne, qui risquerait de devenir un Royaume désuni. Commenceraient plusieurs années de négociations compliquées entre la Grande Bretagne et l’UE.
Si la Grande Bretagne reste dans l’Union (c’est plutôt ce à quoi je m’attends in fine), il y aura un large soulagement, artificiel. Néanmoins l’accord UE/Cameron – s’appliquera et apaisera un peu (grâce à l’association renforcée des parlements nationaux au processus de décision), la relation démocratique peuples/Europe. Jean Claude Juncker ne dit-il pas lui-même que l’Europe s’est rendue insupportable aux peuples à force d’intrusion: cela pourrait aller dans le sens du non (scénario numéro 3). Le discours pro Europe du président Obama d’Hanovre était touchant mais convenu: il n’y a rien eu dans son éloge d’une «Europe Unie» qui soit de nature à réconcilier les peuples d’Europe avec la construction européenne. On en revient donc au nécessaire compromis des élites avec les peuples qui à mon avis s’imposera.

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