Le Sud des États-Unis: une région méconnue (2)

October 29, 2012     
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Le 4 octobre dernier, ma collègue Ginette Chenard, chercheure senior à l’Observatoire sur les États-Unis de l’UQAM et ancienne Déléguée du Québec à Atlanta, a animé une table ronde organisée par notre Observatoire et qui s’intitulait “Le Sud: quel poids?”. Le but de cette table ronde, qui réunissait trois experts américains de cette région (Seth McKee de la University of Florida, Richard Vengroff de Kennesaw State University et Chris Young de Georgia Tech), était de mieux faire connaître le Sud des États-Unis et son impact sur l’élection de 2012.

En prévision de cette table ronde, Ginette Chenard a rédigé un texte fort détaillé et qui aide à mieux cerner les caractéristiques économiques, sociales, politiques et identitaires du Sud des États-Unis. Avec sa permission, je diffuse aujourd’hui sur ce blogue une deuxième partie de ce texte. Les autres parties seront disponibles sur le site de la Chaire Raoul-Dandurand au cours des prochains jours, au www.usa2012.uqam.ca

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MUTATION DÉMOGRAPHIQUE ET DIVERSITÉ SOCIO-POLITIQUE

Par GINETTE CHENARD

L’étoffe démographique en pleine mutation

Le Sud se transforme en profitant d’une formidable explosion démographique. Entre 1960 et 2010, la population des 12 États du Sud a doublé pour atteindre 101,5 millions d’habitants. L’ampleur de ce boom démographique est unique aux États-Unis pendant cette période. C’est là le résultat d’une conjonction de mouvements, tels les migrations, l’immigration, l’urbanisation et la modernisation économique.

Le Sud compte maintenant deux États parmi les quatre plus populeux des États-Unis, le Texas et la Floride, de même que plusieurs pôles de développement d’importance. Parmi les dix principales régions métropolitaines des États-Unis de plus de 5 millions d’habitants, quatre sont localisées en totalité dans le Sud. Une cinquième mérite d’être ajoutée à la liste, celle de Washington-Arlington-Alexandrie, car elle recoupe le Nord de la Virginie, le principal pôle de croissance démographique de cette région métropolitaine. De toute évidence, cette importante concentration de régions métropolitaines dans le Sud constitue un fait singulier aux États-Unis, et confirme à elle seule le poids démographique incontestable de cette région et, par-là, le poids économique absolument non négligeable de cette région qui se distingue à ces égards également.

Les migrations et le monde à l’envers

La région s’est surtout enrichie économiquement et diversifiée sur le plan socio-politique grâce, avant tout, à ce que des experts ont appelé la « northernization » du Sud, un phénomène décrivant la migration vers le Sud d’un très grand nombre de citoyens de race blanche en provenance du Nord-Est en particulier. Ces gens y ont trouvé des conditions favorables à leur épanouissement professionnel et financier, mais également un milieu familial et communautaire propice. Autrefois, de purs « Yankees », aujourd’hui des « Yankees sudistes », ils ont fait du Sud leur propre Eldorado, tout en se flattant d’afficher encore un certain dépit et de vanter la pérennité de leurs penchants nordistes pourtant d’histoire ancienne, alors qu’ils sont sans conteste dans le Sud pour y rester.

Le bureau du recensement indique qu’entre 1950 et 1980, la population des Blancs non d’origine sudiste était passée de 8 à 20%. La moitié de cette migration en provenance du Nord s’est alors installée de préférence en Floride, alors que les États de la Virginie et du Texas accueillaient également chacun environ 20% de cette population. Des données du recensement de 2010 confirment que le Sud figure encore au premier rang des régions américaines quant à l’accroissement de la population entre 2000 et 2010, la majorité étant constituée de mouvements migratoires inter-régions. La croissance démographique favorable au Sud pour cette période est de l’ordre de 14,3%. Elle a surtout profité au Texas, à la Géorgie et à la Floride, dont les populations ont respectivement augmenté de 20,6%, 18,3% et 17,6%, la plupart du temps au profit des grandes régions métropolitaines.

Il convient également de signaler un important renversement de migration vers le Sud, cette fois, de plusieurs descendants de ces quelque six millions d’Afro-américains qui avaient migré vers le Nord, entre 1915 et 1960. Selon les données du recensement de 2010, un nombre équivalent serait revenu depuis. Parmi ces migrants, un grand nombre de professionnels et d’ouvriers spécialisés à la recherche de nouveaux emplois disponibles dans le Sud. En outre, les données du recensement confirment le fléchissement de la communauté afro-américaine dans les métropoles du Nord, comme Chicago. À titre d’exemple, plus d’un demi-million d’Afro-américains se sont installés à Atlanta depuis 1960; ce qui fait maintenant d’Atlanta la deuxième ville quant à l’importance de cette communauté après New York, mais avant Chicago.

La population afro-américaine dans le Sud est présentement estimée à 23 millions d’habitants et recoupe 20% de la population totale. Elle est concentrée surtout en Floride (3,2M), au Texas (3,1M) et en Géorgie (3,0M). S’est implantée progressivement, cette tendance favorable à l’installation de plusieurs membres de cette communauté, parmi les plus éduqués et les plus aisés, hors des zones traditionnelles confinées dans le « Deep South », et même dans les banlieues des grandes villes, autrefois des dortoirs réservés uniquement aux personnes de race blanche.

S’ajoute à ce mouvement migratoire vers le Sud, le déménagement de plusieurs personnes à la retraite en provenance d’autres régions des États-Unis et d’ailleurs (y compris du Québec), tous attirés par une température fort clémente, des taux de taxation peu élevés, une grande disponibilité de terrains encore à prix raisonnables, le logement à des coûts abordables, l’hospitalité des gens, le coût de la vie relativement bas, la qualité de la vie reconnue, etc.

L’immigration et le sort des hispanophones

Au chapitre de l’immigration, c’est dans le Sud que le taux de croissance, de l’ordre de 88%, a été le plus élevé entre 1990 et 2000 aux États-Unis. Environ 64% des nouveaux arrivants proviennent d’Amérique latine, principalement du Mexique, 19% d’Asie et 11,5% d’Europe. En soi, la croissance de la communauté hispanophone constitue un phénomène d’une ampleur considérable, quoique difficile à quantifier correctement. Parmi les quelque 10,8 millions d’Hispanophones installés aux États-Unis et déclarés sans-papier, selon des données conservatrices mais officielles du Department of Homeland Security (DHS), — d’autres études avancent plutôt au moins 20 millions –, quatre États du Sud en comptaient à eux seuls, en 2010, au moins 3,5 millions, soit le tiers. Ils sont surtout établis au Texas (2,6M), en Floride (0,8M), en Géorgie (0,5M) et en Caroline du Nord (0,4M).

Fait pour le moins très significatif dans le cas particulier du Sud des États-Unis, le Bureau du recensement a, d’ores et déjà, établi qu’à partir de 2003 la population hispanophone avait dépassé celle des Afro-américains à titre de principal groupe minoritaire aux États-Unis. Ce sont deux communautés qui appuient majoritairement le Parti Démocrate. Dans le Sud (et aussi dans l’Ouest), là où ces deux communautés sont concentrées, là où elles connaissent globalement un destin socio-économique de plus en plus semblable, il y a lieu de se demander si une troisième solitude, celle impliquant cette fois les Hispanophones, n’a pas déjà pris forme de façon durable.

Des recherches publiées en 2011 par le Pew Research Center montrent qu’il y a maintenant davantage d’enfants pauvres parmi les Hispanophones que parmi toute autre communauté raciale ou ethnique. Ils sont au nombre de 6,1 millions, en majorité des Hispanophones immigrants, et comptent pour 37,3% de tous les enfants pauvres aux États-Unis; quant au reste, 30,5% sont des Blancs et 26,6% sont des Afro-américains. C’est là le résultat de conditions économiques déplorables, le lot d’une large partie de cette population hispanophone où on rapporte également un grand nombre de mortalités à la naissance.

À cet égard, l’immense débat sur l’immigration bien d’actualité dans le Sud n’a pas fini de faire valoir cette dure réalité. À titre d’illustration, l’Alabama, un État d’à peine 4,8 millions d’habitants, a adopté, en 2011, une loi intransigeante sur le modèle de celle de l’Arizona attribuant à la police des pouvoirs d’interpellation arbitraires à l’endroit d’individus soupçonnés d’être des immigrants illégaux. Le profond ressentiment populaire à l’égard des Hispanophones et la politique du « retour chez eux » des sans-papier préconisée par plusieurs républicains semblent l’emporter dans le Sud. En dépit des résultats d’une étude de l’Université de l’Alabama qui estime à 10,8 milliards de dollars les pertes annuelles découlant de la mise en œuvre de cette loi, le départ de plus de 40,000 immigrants illégaux, à la suite de l’adoption de cette loi, a été salué. Que dire de l’ampleur des conséquences humaines, sociales et économiques dans des États comme le Texas, si de telles lois y étaient adoptées? Que dire du traitement de ces Hispanophones dont la richesse est encore largement faite d’une marginalité qui s’apparente à celle de la communauté afro-américaine, alors qu’ils contribuent pourtant énormément à la prospérité de plusieurs individus et celle des États?

L’ampleur de la problématique de l’immigration dans le Sud a fait dire les pires sottises à plus d’un. Comment peut-on de façon réaliste s’engager à déporter 20 millions de sans-papier, comme l’a affirmé Mitt Romney lors des débats des primaires pour séduire les extrémistes de son parti? Même Ronald Reagan n’aurait jamais imaginé une telle chose, lui qui a procédé, en 1986, à l’amnistie de millions d’immigrants hispanophones « illégaux » arrivés aux États-Unis avant 1982. Même les gouverneurs successifs du Texas, des républicains de Bush à Perry, n’osent pas avancer de telles propositions sachant très bien combien le Texas souffrirait économiquement du départ précipité de tant d’individus.

Les axes Asie et Europe

L’immigration en provenance d’Asie de jeunes travailleurs bien éduqués attirés par le Sud (au même titre que l’Ouest) contribue aussi à diversifier la démographie du Sud, à transformer les modes de vie, à ressasser les valeurs sociales, à enrichir économiquement les États et à accroître le nombre de ceux qui votent en majorité pour le Parti Démocrate. D’emblée, il importe de souligner que le nombre d’immigrants aux États-Unis en provenance d’Asie a désormais dépassé, en 2010, celui d’origine hispanophone. Quand on sait, d’après les analyses du Pew Research Center, que 61% des immigrants asiatiques détiennent un diplôme universitaire, qu’ils ont des revenus supérieurs à ceux d’autres immigrants, que plus de 50% d’entre eux votent démocrate et qu’environ 21% s’installent dans le Sud, on comprend mieux la nature de l’apport de ces nouveaux résidants. La Virginie, au premier chef, attire les immigrants asiatiques. Toutefois, entre 2000 et 2007, c’est au Texas et en Floride que la population d’origine asiatique a le plus augmenté. D’autres États, comme la Géorgie, la Caroline du Nord, le Tennessee et l’Arkansas, ont également profité de l’immigration en provenance d’Asie, à cause de l’existence d’un marché du travail spécialisé en expansion qui séduit plusieurs candidats.

Si la grande majorité des immigrants asiatiques provient principalement de la Chine, des Philippines et de l’Inde, un grand nombre arrive également du Vietnam, de la Corée du Sud et du Japon. Sans aucun doute ont porté leurs fruits, les missions de prospection menées conjointement par les gouverneurs et chefs d’entreprise de plusieurs États du Sud-Est, dans le cadre d’une Alliance économique (SEUS-Japan Alliance) lancée de façon téméraire dans les années 1970. À part le Japon, les dirigeants du Sud-Est ont aussi ciblé la Chine et la Corée du Sud.

Ainsi en est-il également de démarches répétées de plusieurs États du Sud à l’égard de l’Europe où quelques États ont décidé de déployer leurs activités internationales et d’ouvrir des bureaux de représentation. Il suffit de relever le cas de l’expansion spectaculaire de l’industrie automobile asiatique et allemande dans le Sud, depuis les années 1980, pour juger de l’attrait que le Sud suscite et du formidable effet d’entraînement que cette industrie a créé pour favoriser le décollage économique de la région.

L’urbanisation et « bye bye mon cowboy »

Le phénomène de l’urbanisation a énormément contribué à transformer le Sud. Aujourd’hui, environ 75% de la population vit dans des zones urbaines. La situation est particulièrement phénoménale au Texas, où c’est le cas de 22,7 millions sur 25,9 millions d’habitants. Adieu l’idée reçue selon laquelle le Texas est peuplé de cowboys solitaires et isolés dans leurs ranchs parsemés dans ces vastes plaines du Far West, comme au beau temps des vieux films des années 1940 et 50 !

On le sait, l’urbanisation est propice au foisonnement des idées et de valeurs plus libérales. Considérée comme le microcosme typique de l’évolution de la population américaine, à cause de la diversité de son tissu social et de son métissage politique, la Floride est susceptible de jouer le rôle d’État-bascule lors des élections présidentielles. On observe des tendances semblables en Virginie et en Caroline du Nord. Du reste, la répartition des votes dans d’autres États, comme le Texas et la Géorgie, commande, là aussi, d’éviter des constats simplistes faisant d’eux des entités politiques monolithiques durables.

Dans leur ensemble, ces nouvelles tendances démographiques participent au maintien d’une certaine diversité partisane et freinent la formation d’un bloc républicain solide dans le Sud. En effet, à l’instar de la communauté afro-américaine, la communauté hispanophone et d’autres groupes s’identifiant à des problématiques sociales particulières, votent majoritairement en faveur du Parti Démocrate. Voilà pourquoi d’aucuns, parmi les républicains prônant des positions partisanes modérées, tel Jeb Bush ancien gouverneur de la Floride, se demandent si le Parti Républicain ne devrait pas s’affairer à mettre en œuvre une nouvelle stratégie sudiste. Celle-là pour conquérir, cette fois, en particulier la population hispanophone et celle d’origine asiatique. Selon lui, il est impératif d’élargir la base partisane du parti pour garantir sa victoire à l’échelle nationale tout en continuant de faire confiance au « melting pot », ce modèle qui a assuré depuis toujours l’assimilation des immigrants aux États-Unis.

Plus de citoyens, plus de votes électoraux, plus de pouvoir d’influence

Si sont confirmées les prévisions du Bureau du recensement établies en 2005 relativement à la croissance de la population par grandes régions des États-Unis entre 2000 et 2030, c’est dans le Sud que la distribution de cette croissance sera nettement favorable par rapport aux autres régions du pays. De façon générale, on estime que la population totale des États-Unis augmentera de 29,0% pendant cette période. L’accroissement de la population sera particulièrement concentré dans le Sud. Ainsi, il sera de l’ordre 52,4% dans le Sud, de 35,2% dans l’Ouest, de 7,4% dans le Midwest et de 5,0% dans le Nord-Est. C’est donc dire que d’ici les années 2030 le Sud continuerait d’attirer le plus grand nombre de nouveaux résidants.

Parmi les États du Sud qui seraient les principaux bénéficiaires de cette croissance de la population, il convient de citer de façon singulière la Floride, là où le taux de croissance de la population devrait être de l’ordre de 79,5%. En outre, il faut aussi escompter que dans plusieurs autres États du Sud, la population augmentera de façon sensible; il en sera ainsi au rythme de 59,8% au Texas, de 51,9% en Caroline du Nord, de 46,8% en Géorgie et de 38,8% en Virginie. Par conséquent, en 2030, le Texas, la Floride, la Caroline du Nord et la Géorgie devraient figurer parmi les 10 États les plus populeux des États-Unis, tandis que la Virginie se retrouverait au 12ième rang.

Ces changements plutôt spectaculaires quant à l’amplification prévisible du poids de la population du Sud vont se traduire parallèlement par une multiplication significative des sièges détenus par le Sud au sein d’institutions comme le Congrès. Ces changements démographiques favorables au Sud comporteront également des incidences quant à l’évolution et à la composition du Collège électoral. Là encore, le Sud est gagnant. D’ores et déjà, les résultats des derniers recensements ont forcé l’addition de votes électoraux en faveur du Sud (et de l’Ouest) aux dépens du Nord et du Midwest. Le Texas en gagne quatre, la Floride deux, la Géorgie et la Caroline du Sud, un chacun, tandis que la Louisiane en perd un, à cause des départs forcés à la suite de l’ouragan Katrina.

Voilà pourquoi, quel que soit le sens de la destinée historique que le Sud voudra bien se doter, force est de s’attendre à ce que cette région forme un bloc démographique et politique influent qui ne pourra laisser personne indifférent.

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Quelques données démographiques pertinentes

La population totale des 12 États du Sud : 101,5 millions d’habitants, en 2010, soit pratiquement le tiers de celle des États-Unis évaluée, en 2010, à 308,7 millions (316 millions, en 2012).

Le Texas : population, en 2010, de 25,9 millions d’habitants; au 2ième rang national après la Californie (37,2M).

La Floride : population, en 2010, de 18,8 millions d’habitants, au 4ième rang national après l’État de New York (19,3M), État dont la population sera dépassée par celle de la Floride dès 2015, selon les données du dernier recensement.

Cinq grandes régions métropolitaines avec population en 2011 de plus de 5 millions : Dallas-Fort Worth-Arlington (6,5M); Houston-Sugarland-Baytown (6,0M); Miami-Fort Lauderdale-Pompano Beach (5,6M); et Atlanta-Sandy Springs-Marietta (5,3M); il faut aussi compter Washington-Arlington-Alexandria (5,7M) dont l’essentiel de la population se trouve en Virginie du Nord.

D’autres pôles d’activité structurants : Charlotte, Austin, San Antonio, Nashville, Orlando, la Nouvelle-Orléans, le triangle de Raleigh-Durham, le Nord de la Virginie, Tampa, le Nord de l’Arkansas, Jacksonville, Memphis, etc.

Les opinions exprimées dans ce blogue sont strictement personnelles et ne reflètent pas nécessairement celles de Global Brief ou de l’École des affaires publiques et internationales de Glendon.

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