Le Sud des États-Unis: région méconnue

October 15, 2012     
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Le 4 octobre dernier, ma collègue Ginette Chenard, chercheure senior à l’Observatoire sur les États-Unis de l’UQAM et ancienne Déléguée du Québec à Atlanta, a animé une table ronde organisée par notre Observatoire et qui s’intitulait “Le Sud: quel poids?”. Le but de cette table ronde, qui réunissait trois experts américains de cette région (Seth McKee de la University of Florida, Richard Vengroff de Kennesaw State University et Chris Young de Georgia Tech), était de mieux faire connaître le Sud des États-Unis et son impact sur l’élection de 2012.

En prévision de cette table ronde, Ginette Chenard a rédigé un texte fort détaillé et qui aide à mieux cerner les caractéristiques économiques, sociales, politiques et identitaires du Sud des États-Unis. Avec sa permission, je diffuse aujourd’hui sur ce blogue une partie de ce texte. Les autres parties seront disponibles sur le site de la Chaire Raoul-Dandurand au cours des prochains jours, au www.usa2012.uqam.ca

Pour l’instant, deux premières parties ont été diffusées:

Une sur www.usa2012.uqam.ca: cliquez ici

Une sur le blogue de ma collègue Élisabeth Vallet, également chercheure à l’Observatoire sur les États-Unis: cliquez ici

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LE SUD, C’EST LE SUD

Par GINETTE CHENARD

Résumé: Ginette Chenard dresse un portrait du Sud des États-Unis. Elle y a séjourné de 2006 à 2011 à titre de Déléguée du Québec en charge de ce territoire pour le compte du Ministère des Relations internationales du Québec. Détentrice d’un doctorat en science politique/relations internationales de l’Université de Montréal, elle est maintenant chercheure senior à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en Études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal. Ce texte fait partie d’une série de réflexions d’une québécoise à propos de cette autre société distincte.

Des clichés usés à la corde…

Il faut bien l’avouer : les clichés à l’égard du Sud des États-Unis ont la vie dure au Québec, au Canada aussi, et même aux États-Unis. Pour plusieurs, c’est comme si le temps s’était arrêté là-bas. Avec le temps, le changement aussi. On se plait à conserver du Sud des images d’une époque révolue relatant des épopées codifiées par le cinéma américain. Ainsi en est-il de ces films fétiches, tel « Autant en emporte le vent », au temps de la Guerre civile et des grandes plantations de coton, ou bien encore « Le massacre de Fort Apache », emblème typique des héros de l’époque du Far West de la trempe de John Wayne, le cowboy des cowboys.

…aux blues du Sud

La réalité est tout autre. De nos jours, les nouvelles méga cités high tech du Texas comme les villes de taille moyenne de l’Alabama, déploient une soif ambiante de modernisme et un affairisme redoutable qui inspirent grandement les élites. Des réalignements politiques notables et des mutations socio-économiques considérables se sont opérés dans le Sud depuis les années 1960. Malgré tout, à travers le temps et les époques, de vieilles traditions continuent de faire honneur à sa réputation : il s’agit de la grande hospitalité des gens du Sud et de la gentillesse proverbiale des habitants. Il en est ainsi également de la richesse de son patrimoine musical et culturel qui fait de cette région des États-Unis le véritable berceau de la musique américaine; qu’il suffise de signaler le jazz et les différents blues du Delta, des sources d’inspiration de tant d’artistes contemporains parmi les meilleurs au monde. Parlant de culture, peut-on manquer d’évoquer la présence dans le Sud de la plus grande communauté francophone des États-Unis, celle des Cadiens de la Louisiane accrochés vaillamment à la protection de leur identité, contre vents et marées, dans tous les sens du terme, dans ce coin de pays.

Le Sud des États-Unis est d’intérêt à cause de son poids relatif en tant que société distincte au sein de la nation américaine et de l’influence qu’il exerce à de nombreux égards. Force est de convenir que la campagne en vue de la tenue des élections présidentielles de novembre 2012 bat depuis des mois à une cadence largement imposée par la dynamique socio-politique du Sud. Fait significatif, quatre des huit principaux candidats à l’investiture du Parti Républicain, de Rick Perry, Ron Paul, Herman Cain à Newt Gingrich, provenaient du Sud. Que les dirigeants des Parti Républicain et Parti Démocrate aient choisi de tenir cette année leur convention partisane dans deux villes du Sud, Tampa et Charlotte, ne relève pas non plus du hasard.

Une région dans tous ses États

Grosso modo, le Sud recoupe douze États. D’abord, le Texas, l’Oklahoma et l’Arkansas, des États mus par l’idée de la frontière, celle vers l’Ouest, tout en étant bien accrochés à leur appartenance véritablement sudiste. Ensuite, les États du « Deep South » : la Louisiane, le Mississippi, l’Alabama, le Tennessee, la Géorgie et la Caroline du Sud, soit l’essentiel du Sud traditionnel qui a impitoyablement serré les coudes, envers et contre tous, durant les années de la Confédération et les décennies qui ont suivi. Enfin, la Caroline du Nord, la Floride et la Virginie, trois États aujourd’hui politiquement et socialement plus diversifiés, tout en demeurant bien associés au Sud.

En soustrayant l’Oklahoma, on retrouve, à peu de choses près, le territoire des États confédérés, ceux à qui on impute la responsabilité du déclenchement de la Guerre de Sécession qui a duré de 1861 à 1865. Cette région est encore aujourd’hui appelée « Dixie », bien que le Dixie d’aujourd’hui diffère sensiblement du Dixie de l’époque qui lui a donné naissance, celle de la Guerre civile et de la Reconstruction. Ce vaste territoire compte plus de 101,5 millions d’habitants, soit presque le tiers de la population des États-Unis. C’est la région la plus populeuse du pays, après celle de l’Ouest.

Quelques experts, à la manière de Colin Woodward, subdivisent cette région en nations, selon l’origine des peuples colonisateurs et les cultures typiques qu’ils ont laissées en héritage. On retrouverait alors un découpage plus large entourant la nation du « Deep South » qui serait composé du « El Norte » à l’ouest; des « Midlands » et du « Greater Appalachia » au nord; du « Tidewater » et du « New Netherland » à l’est; et du territoire « New France » au sud, en Louisiane. En revanche, un bon nombre de spécialistes du Sud, à l’instar de Merle Black, simplifient les choses et choisissent plutôt d’établir un découpage fondé sur l’appartenance raciale entre, d’une part, le « Deep South », tel que déjà décrit plus tôt, à l’exception du Tennessee, et, d’autre part, une ceinture nommée le « Peripheral South », regroupant tous les autres États du territoire. En effet, la population afro-américaine se compte généralement au double dans le « Deep South » par rapport aux États de la périphérie.

Il convient d’admettre que certaines parties du territoire dans le Sud, plus que d’autres, se distinguent des autres, voire au sein même des États-Unis. Il en est ainsi du Texas, un pays dans le pays, s’il en est un, qui n’a jamais oublié qu’il fut jadis une république indépendante; un fait d’armes que son drapeau, le fameux « Lone Star », ne manque pas d’évoquer. Il en est ainsi également de la Louisiane. Là-bas, le mot d’ordre « Laissez les bons temps rouler » est devenu la devise des habitants de ce pays d’Amérique. On s’y plaît, c’est assuré! Allez donc savoir si ces deux États qui, avant d’être soit annexé, soit acheté par les Américains, ne tirent pas leur caractère particulier, peut-on dire quelque peu libertaire, du fait qu’ils ont été des possessions de la France, et ce grâce à des explorateurs du calibre de Robert Cavalier de La Salle descendu tout droit de la Nouvelle-France. Autant de faits historiques bel et bien remémorés tant dans le majestueux Capitole du Texas, à Austin, qu’un peu partout en terre louisianaise, surtout à la Nouvelle-Orléans et à Lafayette.

Gens du Sud et société distincte

Au-delà de la richesse de leurs particularismes historiques locaux, les États du Sud, dans leur ensemble, forment une entité régionale singulière qui fait corps depuis longtemps. S’identifiant sans ambages comme sudistes (southerners), les habitants considèrent leur appartenance au Sud comme leur principale référence identitaire, bien avant celle à l’égard du pays. Et, la mémoire du passé est là d’une vivacité peu commune. Elle définit plusieurs contours de l’identité, tandis que le passé octroie à la fierté proverbiale des gens, l’essentiel de sa légitimité. Parfois, on croirait que l’infâme Général Sherman, celui qui a rasé une bonne partie du Sud à la tête de l’Armée de l’Union, vient tout juste de terminer sa destructrice « marche vers la mer », tant cette époque de l’histoire du Sud a marqué profondément la population et causé des blessures qui suscitent encore de vives émotions, certaines apaisées par un “Damn Yankees!” bien senti.

Voilà qui a fait dire à William Faulkner, éminent écrivain du Mississippi, au sujet du Sud : « The past is never dead. It’s not even past. » Le Sud est manifestement une société qui a choisi de cultiver sa distinction en perpétuant, aujourd’hui encore, plusieurs éléments de sa tradition qui ont structuré son passé. Cela explique sans doute pourquoi, d’aucuns aux États-Unis et ailleurs dans le monde persistent toujours à associer le Sud aux modalités singulières de son histoire coloniale et à ses anciennes institutions archaïques fondées sur l’esclavage, mode de vie considéré alors par les fervents défenseurs de la suprématie blanche comme la forme la plus achevée de la démocratie. À cette toile de fond, faut-il aussi ajouter ses volontés sécessionnistes, de même que ses longues traditions religieuses, en particulier celles associées au protestantisme évangélique.

À tort ou à raison, encore aujourd’hui, on ne peut manquer d’observer aux États-Unis cette grande coupure entre le Sud et le Nord, entre ceux qui se disent Sudistes et d’autres qui s’identifient comme Yankees, entre ce que plusieurs appellent encore le pauvre « Deep South » conservateur et le riche « Yankeedom » libéral.

Ëtre distinct ça dérange, mais c’est d’intérêt

À l’instar d’autres sociétés distinctes, le Sud a dérangé dans le passé et dérange encore aujourd’hui. Qu’on se le dise, dans de telles sociétés, la diversité des cultures, des valeurs et des traditions, tantôt propice à la critique, tantôt à l’admiration, demeure toujours d’intérêt. Du reste, il serait difficile de saisir en quoi consiste ce nouveau Sud, distinct des autres régions, né des bouleversements des années 1960 et épris autant de conservatisme que de modernisme, sans découdre, un tant soit peu, l’étoffe du Vieux Sud, celui-là traversé presque de fond en comble par l’archaïsme et la question raciale. On retrace là plusieurs éléments de cette toile de fond qui a tissé, et tisse toujours, ses solitudes et ses travers, tout autant que les attributs à la source de son attractivité contemporaine.

À travers cette lunette, on comprendra mieux comment le Sud, hier bastion solide du Parti Démocrate, aujourd’hui robuste pilier du Parti Républicain, a presque toujours réussi à influer sur les valeurs politiques, socio-économiques et culturelles du pays, le plus souvent en sa faveur. Sur le plan politique, le Sud exerce aujourd’hui une influence considérable que plusieurs n’hésitent pas à qualifier de démesurée. Il en est ainsi du fait de l’emprise singulière des valeurs conservatrices sociales et économiques portées par les courants de l’évangélisme religieux et par le militantisme politique de factions importantes du Parti Républicain, plusieurs aujourd’hui associées au mouvement du Tea Party.

Sur le plan social, le Sud incarne depuis longtemps la grande société cassée des États-Unis. En son sein, il y a là encore deux immenses solitudes, — celle entre les personnes de race noire et de race blanche — qui se nourrissent encore, chacune à leur manière, d’une tradition durable qui perpétue une pratique socio-politique axée sur la division raciale, peu importe si c’est de façon avouée ou dissimulée. Avec les migrations récentes, se greffe aujourd’hui une autre solitude, celle d’une grande partie de la population hispanophone. Des réalités communes aux communautés afro-américaines et hispanophones mettent bien en lumière plusieurs contradictions et paradoxes du Sud contemporain.

Sur le plan économique, en dépit de la crise économique qui le traverse depuis 2008, à l’instar du reste des États-Unis, le Sud émerge des 50 dernières années avec assurance et une attitude frondeuse. Il profite de tendances démographiques favorables, d’avantages comparatifs utiles à sa compétitivité et d’un nouvel entrepreneuriat dynamique porté par des gens d’affaires extrêmement motivés. Autant de facteurs qui lui assurent une nouvelle prospérité, transforment son économie, conditionnent son modernisme et le portent vers de nouveaux cieux.

Demain est toujours un jour nouveau

Dans cette région qui a vécu de près la révolution spatiale américaine, grâce aux installations de la NASA (National Aeronautics and Space Administration) éparpillées aux quatre coins du territoire, — de Houston à Cape Canaveral en passant par Huntsville et Hampton, à l’embouchure de la Baie de Chesapeake –, il convient d’admettre que pour les élites du Sud d’aujourd’hui « Le ciel n’est PLUS la limite ». À cet égard, le parcours de Wernher von Braun est éclairant : il s’agit de ce pionnier de l’astronautique d’origine allemande, récupéré au tout début des années 1950 par les États-Unis, et qui a pratiquement donné naissance au programme spatial américain dans le Sud des États-Unis. Pour plusieurs, von Braun est le modèle par excellence de la culture de la réussite typique du Sud. À sa suite, d’autres scientifiques et immigrants de plusieurs horizons se sont ajoutés, parce qu’intéressés à ce coin de pays qui semble encore tout à fait disposé à ouvrir de nouvelles frontières et à accumuler des victoires.

En somme, le Sud, c’est le Sud! C’est de ce Sud qui se heurte à ses solitudes et à ses paradoxes, dont les choix politiques et sociaux s’imposent de plus en plus à la nation, tout en étant vraiment à son affaire afin de devenir un pôle de développement économique d’importance, dont il sera question dans les six textes qui vont suivre. Le Sud d’aujourd’hui est-il déterminé à changer cet état de choses? Pour l’instant, il ne semble pas du tout convaincu de cette nécessité. À l’instar d’autres sociétés distinctes, le Sud cherche surtout à prendre sa revanche sur le passé. Il s’y met et réussit plutôt bien, à sa façon. On comprendra mieux pourquoi dans le Sud, demain est toujours un jour nouveau, pour parodier Margaret Mitchell.

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Quelques éléments caractéristiques du Sud

L’histoire : le Sud est reconnu par plusieurs comme le berceau historique des États-Unis parce qu’abritant deux des trois plus anciens établissements de la nation : Jamestown, en Virginie, emplacement fondé en 1607 à l’embouchure de la Baie de Chesapeake, et Saint-Augustine, en Floride, ville fondée en 1565 par les Espagnols et reconnue comme la plus ancienne des États-Unis. La ville de Plymouth au Massachusetts, fondée en 1620 par les colons puritains anglais du Mayflower, est cependant reconnue par d’autres comme le principal et le plus vieil emplacement permanent encore existant des États-Unis.

La Louisiane : le français et une culture cadienne qui survivent grâce à des défenseurs contemporains, tels James Demongeaux, Amanda Lafleur, Barry Ancelet, Zachary Richard, etc.; grâce à des artistes et musiciens de la trempe des Doucet, Riley, Savoy, Beausoleil, Thibaudeaux, Neville, Michot, Feu Follet, etc.; grâce à des villes et des paroisses de l’Acadiana, telles Lafayette, Iberia, St-Martinville, Terrebonne, Vermilion, etc.; et grâce à des organismes, tel le CODOFIL.

La musique : le Sud est le véritable berceau de la musique américaine, du blues, au jazz, au rock & roll, en passant par le country, le soul, le bluegrass, le cajun, le hip hop, le zydeco, le gospel, etc.; et de grands noms, tels Louis Armstrong, Aretha Franklin, Sydney Bechet, Wynton Marsalis, Ella Fitzgerald, Leontyne Price, Elvis Presley, Johnny Cash, B.B. King, Ray Charles, Dizzy Gillespie, Janis Joplin, Jessie Norman, Thelonious Monk, Mahalia Jackson, Dr. John, et bien d’autres encore.

La littérature : plusieurs grands écrivains sont originaires du Sud, tandis que d’autres s’en sont largement inspiré : Mark Twain, William Faulkner, Ernest Hemingway. Tennessee Williams, Truman Capote, Thomas Wolfe, Margaret Mitchell, William Gilmore Simms, Edgar Allan Poe, Robert Penn Warren, William Styron, Harper Lee, John Grisham, Joyce Carol Oates, etc.

De belles villes historiques aux origines britanniques, françaises ou espagnoles : Charleston et Savannah, fondées respectivement en 1670 et 1733 par des colons ou généraux britanniques; la Nouvelle-Orléans et Mobile, fondées au début du 18’siècle par les explorateurs venus de la Nouvelle-France, Pierre et Jean-Baptiste LeMoyne d’Iberville et Robert Cavalier de La Salle; aussi d’autres villes charmantes, telles Nashville, San Antonio, Austin, Miami, Lafayette, Little Rock, Milledgeville, Memphis, Williamsburg, Asheville, etc.

La gastronomie : le Southern Comfort, le gombo, le thé glacé, le grit au fromage, les crustacés du Golfe, etc.

Des présidents encore vivants: Jimmy Carter, George H.W. Bush, George W. Bush, Bill Clinton.

Les opinions exprimées dans ce blogue sont strictement personnelles et ne reflètent pas nécessairement celles de Global Brief ou de l’École des affaires publiques et internationales de Glendon.

The opinions expressed in this blog are personal and do not necessarily reflect the views of Global Brief or the Glendon School of Public and International Affairs.

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