Jon Stewart, Dora l’exploratrice et l’immigration en Arizona
(Note: ce billet a été co-écrit avec Julie Dufort, chercheure Marc Bourgie à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l’Université du Québec à Montréal. Première auteure de ce billet, Madame Dufort rédige actuellement un mémoire de maîtrise intitulé « Quand Jim Gilchrist et Chris Simcox partent en guerre : la résurgence des patrouilles civiles frontalières aux États-Unis »)
Selon la nouvelle loi sur l’immigration promulguée le 23 avril dernier en Arizona, qui entre Dora l’exploratrice, Jeffrey Dahmer, un tueur en série surnommé le « cannibale de Milwaukee », ou encore l’officier Ponch de la série télévisée Chips est le plus susceptible d’être arrêté par la police, qui a maintenant le droit de vous demander vos papiers d’immigrant si un « doute raisonnable » existe quant à votre statut d’immigrant aux États-Unis?
Pour Jon Stewart et les correspondants de sa populaire émission, The Daily Show with Jon Stewart, la loi risque non seulement de verser dans le profilage racial, mais est absurde dans la mesure où l’on ne définit pas vraiment ce que l’idée de « doute raisonnable » représente, ce qui peut mener à l’arrestation sans réel motif de personnes innocentes et à une véritable « chasse aux sorcières » dans les communautés latino-américaines, au détriment des droits des immigrants.
Décrite par plusieurs comme la législation la plus stricte sur l’immigration non documentée depuis des générations, la loi était, de l’avis de Jan Brewer, la gouverneure de l’Arizona, nécessaire pour la raison suivante : « Decades of federal inaction and misguided policy have created a dangerous and unacceptable situation ». Même si 30 % de la population de l’Arizona a des origines latino-américaines, la gouverneure et d’autres élus de l’État s’inquiètent de la présence de quelque 460 000 immigrants non documentés dans un État qui compte 6,5 millions d’habitants. Il y a quelques semaines, le meurtre de Rob Krentz, propriétaire de ranch, par un individu prétendument originaire du Mexique a ravivé le débat sur la sécurité des frontières et de l’immigration non documentée en Arizona.
Le monde à l’envers
Cette loi est si controversée que même Tom Tancredo, élu républicain du Colorado à la Chambre des représentants (1999-2009) et fervent défenseur de politiques d’immigration strictes, s’y oppose. Tancredo est pourtant celui qui comparait les immigrants à un « cancer » dans son ouvrage In Mortal Danger : The Battle for America’s Border and Security et qui proposait, en 2005, de contrer le terrorisme en bombardant des sites religieux comme La Mecque. Il se range du côté des opposants à la nouvelle loi au prétexte suivant : « I do not want people here, there in Arizona, pulled over because you look like [you] should be pulled over ». Dans le camp des opposants, on retrouve aussi les éternels défendeurs des droits des étrangers, dont Luis Gutierrez (Démocrate – Illinois), qui suggère de boycotter l’économie de l’Arizona tout en recommandant au gouvernement fédéral de ne pas participer à l’identification, la détention et la déportation des présumés immigrants non documentés. Le cardinal catholique de Los Angeles, Roger Mahony, reconnu pour ses critiques à l’égard des politiques d’immigration strictes se joint également aux opposants. Par le passé, Mahony avait aussi dénoncé le projet de loi Sensenbrenner (HR4437), débattu au Congrès en 2005-2006. Il qualifie ainsi la nouvelle loi de l’Arizona : « country’s most retrogressive, mean-spirited, and useless immigration law ». Qui aurait cru que Tancredo, Gutierrez et Mahony puissent un jour être en accord et dénoncer un même projet de loi sur l’immigration? Daniel Tichenor, expert en politique d’immigration aux États-Unis, nomme ces coalitions politiques les « alliances étranges » (Strange Bedfellow Alliances), un phénomène fréquent compte tenu du fait que l’enjeu de l’immigration défie souvent l’habituelle dyade libérale/conservatrice.
Autre fait intéressant : John McCain, sénateur de l’Arizona, soutient cette nouvelle loi sur l’immigration. Il s’agit d’un revirement de situation puisque ce dernier avait fait front commun avec Ted Kennedy en 2005 pour la mise en œuvre d’un projet de réforme d’immigration prévoyant, entre autres, la légalisation de plusieurs immigrants non documentés, un programme pour les travailleurs temporaires et une augmentation des politiques de contrôle à la frontière (S1033). La décision de McCain de retourner sa chemise est sans doute due à des motifs électoraux. Selon le Washington Post, 70% des habitants de l’Arizona appuient la nouvelle loi, une situation problématique pour McCain, qui sera confronté à un adversaire de taille durant la primaire républicaine en vue des élections sénatoriales de novembre prochain. Son principal adversaire, le républicain J.D. Hayworth, est un acteur influent sur la sécurité des frontières et l’auteur du livre Whatever It Takes: Illegal Immigration, Border Security and the War on Terror. Hayworth compte de nombreux partisans conservateurs, dont Chris Simcox, président du Minuteman Civil Defense Corps, qui s’est rapidement rallié à sa candidature après avoir abandonné sa propre course au Sénat.
Un couteau à double tranchant
Cette nouvelle loi en Arizona incitera-t-elle les démocrates et Barack Obama à prioriser cet enjeu en vue des législatives de novembre? Ceux-ci manqueront fort probablement de temps pour garantir l’adoption d’une réforme de l’immigration d’ici le scrutin. En effet, le calendrier des débats au Congrès et au Sénat est déjà fort chargé avec, entre autres, le débat sur la régulation financière et la nomination prochaine d’un nouveau juge à la Cour Suprême. Cela dit, Harry Reid, le leader de la majorité démocrate au Sénat, insistait récemment pour que le Sénat se penche sur l’enjeu de l’immigration avant de conclure ses débats sur l’émission des gaz à effet de serre, une décision fortement critiquée par les républicains, qui y voient une tentative de profiter de l’enjeu de l’immigration pour courtiser les électeurs latino-américains. Comptant pour 15% de la population américaine, les Latino-Américains représentent effectivement un groupe potentiellement influent lors des élections, surtout s’ils décident de se rendre massivement aux urnes. Ainsi, peut-être les démocrates pourront-ils s’appuyer sur une réforme bien accueillie dans ces communautés pour réduire l’ampleur de la défaite électorale qu’on leur prédit déjà. Sur ce plan, la plupart des experts des élections au Congrès, dont Larry Sabato, Stuart Rothenberg, Charlie Cook et Paul Herrnson, continuent à croire que les démocrates perdront environ 30 sièges à la Chambre et 7 ou 8 sièges au Sénat. Obama joue donc l’avenir de sa présidence le 2 novembre prochain; des élections qui, par ailleurs, anéantiront peut-être ses chances de pouvoir réellement changer la politique d’immigration des États-Unis d’ici la fin de son premier mandat en janvier 2013.
Les opinions exprimées dans ce blogue sont strictement personnelles et ne reflètent pas nécessairement celles de Global Brief ou de l’École des affaires publiques et internationales de Glendon.
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