Pat Robertson, le Chili et le diable
(Note: Maxime Wingender, M.A. en histoire, Université du Québec à Montréal, est co-auteur de ce billet)
Alors que de puissantes secousses secondaires continuent Ă Ă©branler le Chili aprĂšs le terrible tremblement de terre du 27 fĂ©vrier dernier, les observateurs de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine attendent toujours de voir si le tĂ©lĂ©vangĂ©liste de droite Pat Robertson n’ira pas d’une autre sortie publique malvenue pour expliquer cette catastrophe naturelle.
Au lendemain de la tragĂ©die sâĂ©tant abattue sur HaĂŻti, il y a quelques semaines, Robertson avait suscitĂ© un tollĂ© avec des propos pour le moins saugrenus, affirmant que le peuple haĂŻtien venait dâĂȘtre puni pour avoir conclu un pacte avec le diable. Selon lâexplication de Robertson, le tremblement de terre Ă HaĂŻti Ă©tait dĂ» Ă : « Quelque chose [qui] s’est passĂ© il y a longtemps en HaĂŻti [...] Vous savez, ils [le peuple haĂŻtien] Ă©taient sous les ordres de NapolĂ©on III. Et [ils] ont dit Ă Satan : “nous allons vous servir si vous nous libĂ©rez du joug des Français”. [...] Le diable a dit OK, marchĂ© conclu. Et ils ont chassĂ© les Français de l’Ăźle. [...] Mais depuis ce temps-lĂ ils sont maudits ».
Ă la suite de cette dĂ©claration, plusieurs rĂȘvaient sans doute de demander Ă Robertson pourquoi lâoccupation amĂ©ricaine dâHaĂŻti des annĂ©es 1915 Ă 1934 ou encore l’attitude de tolĂ©rance de Washington Ă l’Ă©gard du dictateur François « papa doc » Duvalier, durant la guerre froide, nâavaient pas permis de persuader Lucifer de lĂącher prise!
Lâambassadeur haĂŻtien aux Ătats-Unis, Raymond Joseph, sâĂ©tait pour sa part empressĂ© de critiquer Robertson en rappelant que lâindĂ©pendance dâHaĂŻti et le soulĂšvement des esclaves haĂŻtiens contre les forces françaises avaient fortement contribuĂ© Ă lâacquisition du territoire de la Louisiane par les AmĂ©ricains, pour une modique somme de quinze millions de dollars, et Ă la libĂ©ration de lâAmĂ©rique latine. Un « pacte avec le diable » qui aurait donc Ă©tĂ© fort bĂ©nĂ©fique pour les Ătats-UnisâŠ
Robertson nâen Ă©tait pas Ă sa premiĂšre dĂ©claration controversĂ©e, et son cas illustre bien un phĂ©nomĂšne qui m’intĂ©resse dans le cadre d’un programme de recherche subventionnĂ© par le Fonds quĂ©bĂ©cois de recherche sur la sociĂ©tĂ© et la culture et sur lequel je me suis dĂ©jĂ penchĂ© ailleurs (voir, par exemple, Gagnon et Goulet-Cloutier, 2009; et Gagnon et Goulet-Cloutier, Canadian Review of American Studies, Ă paraĂźtre en 2010).
Ce phĂ©nomĂšne est celui des « exorcistes amĂ©ricains », c’est-Ă -dire ces acteurs et groupes de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine qui, comme l’explique Hans-Georg Betz (2008), tentent dâinciter Washington « Ă lĂ©gifĂ©rer enfin sur les sujets qui occupent le cĆur du programme conservateur » de la droite chrĂ©tienne tout en tentant dâobtenir « rĂ©paration pour des dĂ©cennies de dolĂ©ances en reprenant le pays aux Ă©lites laĂŻques et libĂ©rales qui ont systĂ©matiquement cherchĂ© Ă saper, voire dĂ©truire, les fondements spirituels des Ătats-Unis ».
Comme je l’explique dans mes recherches, les « exorcistes amĂ©ricains » sont de plusieurs types et mĂšnent divers combats. Il sâagit parfois dâun prĂ©sident voulant garantir lâadoption dâun amendement constitutionnel contre le mariage gai, comme ce fut le cas de George W. Bush en 2004. Mais il peut aussi sâagir de lĂ©gislateurs qui, comme les membres du caucus pro-vie de la Chambre des reprĂ©sentants, rĂ©pudient Roe v. Wade; de parents crĂ©ationnistes qui organisent des manifestations pour protester contre lâenseignement des thĂ©ories de Darwin dans les Ă©coles; de juges qui, Ă lâinstar dâAshley McKathan, insistent pour afficher les dix commandements sur leur robe de magistrat; de pasteurs qui, comme Becky Fischer, directrice du Kids on Fire School of Ministry, une colonie de vacances pentecĂŽtiste au Dakota du Nord, invitent les chrĂ©tiens prĂ©adolescents Ă valoriser lâabstinence sexuelle avant le mariage et Ă rejeter lâhomosexualitĂ© ; de blogueurs qui, comme Kevin McCullough, dĂ©plorent la nuditĂ© et la sexualitĂ© dans les jeux vidĂ©o comme Mass Effect; ou encore de musiciens qui, dans la foulĂ©e de groupes heavy metal chrĂ©tiens comme Stryper, diffusent la Parole de Dieu sur des disques qui se vendent par millions.
En faisant rĂ©guliĂšrement rĂ©fĂ©rence Ă Dieu et en y allant de dĂ©clarations-choc comme celle de Pat Robertson Ă propos dâHaĂŻti, les « exorcistes amĂ©ricains » cherchent souvent Ă attirer lâattention des AmĂ©ricains sur les combats qu’ils mĂšnent pour protĂ©ger les valeurs morales traditionnelles aux Ătats-Unis, et ce, en particulier sur des questions comme lâavortement, le mariage gai ou encore la recherche sur les cellules souches. On peut aussi appeler ces acteurs les « exorcistes amĂ©ricains » en raison de leur volontĂ© d’expurger la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine de ce quâils considĂšrent ĂȘtre des « dĂ©mons » libĂ©raux et sĂ©culiers. Ces « dĂ©mons » peuvent aller des fĂ©ministes, aux gais et lesbiennes, en passant par les professeurs dâuniversitĂ© qui enseignent les thĂ©ories Queer et mĂȘme les rĂ©alisateurs cinĂ©matographiques qui « banalisent » la consommation dâalcool et de drogues dans les grandes productions hollywoodiennes.
Dans une autre dĂ©claration fort controversĂ©e, Pat Robertson affirmait, par exemple, que les « fĂ©ministes forment un mouvement socialiste et antifamille qui encourage les femmes Ă abandonner leurs maris, Ă tuer leurs enfants, Ă pratiquer la sorcellerie, Ă dĂ©truire le capitalisme et Ă devenir lesbiennes ». On a aussi pu voir Robertson sâaccorder avec son collĂšgue Jerry Falwell, pour qui les attaques du 11 septembre 2001 Ă©taient la rĂ©ponse de Dieu aux pĂ©chĂ©s des fĂ©ministes, groupes pro-choix, gais et lesbiennes.
Les derniers mois illustrent que les « exorcistes amĂ©ricains » ne lĂącheront probablement pas prise durant la prĂ©sidence d’Obama. En Californie, le soir de l’Ă©lection prĂ©sidentielle de 2008, certains d’entre eux ont rĂ©ussi Ă convaincre les Ă©lecteurs de voter en faveur d’une proposition visant Ă interdire le mariage gai dans cet Ătat. En mai 2009, un autre « exorciste amĂ©ricain » enlevait le vie Ă George Tiller, un mĂ©decin du Kansas qui pratiquait des avortements tardifs.
On verra bien si Pat Robertson « profitera » de la catastrophe au Chili pour y aller dâune autre salve Ă lâendroit des « dĂ©mons » de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaineâŠ
Mais on peut sincÚrement souhaiter que non, par respect pour la population chilienne et pour les victimes de cette terrible tragédie.
Les opinions exprimĂ©es dans ce blogue sont strictement personnelles et ne reflĂštent pas nĂ©cessairement celles de Global Brief ou de lâĂcole des affaires publiques et internationales de Glendon.
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