Moyent-Orient: de l’intérêt de possession à l’intérêt de milieu

June 18, 2016     
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Samir Kassir avait identifié, dans ses Considérations, plusieurs facteurs à ce qu’il appelait le « malheur arabe» face à la modernité (S. Kassir, Considérations sur le malheur arabe, Actes Sud, 2004). Plus prosaïquement, les analyses récentes (voir par exemple The Economist, 14 mai 2016, The War Within) avancent souvent quatre dynamiques de l’effondrement de l’ordre politique arabe dans les dernières années: 1- l’échec du modèle autocratique ; 2- le caractère non soutenable du système d’économie de rente ; 3- les tensions entre religion et politique, particulièrement dans le monde sunnite ; 4- les interventions déstabilisatrices des Etats-Unis, suivies sous Barack Obama par un désengagement tout aussi déstabilisant. En cette année de centenaire des accord Sykes – Picot, bien d’autres hypothèses encore peuvent être avancées : un déclin des politiques étrangères arabes depuis une trentaine d’années face aux trois puissances régionales non arabes (Turquie, Israël, Iran) ; la non résolution du conflit israélo-arabe et la perception arabe d’un refus ou renoncement extérieur à traiter le sujet ; des questions de minorités et de réfugiés suspendues au point d’en devenir autant de conflits gelés… La liste est longue.

Il est pourtant un facteur commun à l’ensemble de ces maux : ils ont été engendrés il y a longtemps (soit du fait des acteurs régionaux eux-mêmes, soit des acteurs extérieurs), par la recherche de l’intérêt de possession qui caractérisait l’époque. C’est-à-dire par la conviction que dans un jeu à somme nulle, tout ce qui était gagné par l’un (pétrole, territoire, influence…) était perdu pour l’autre. Il fallait donc posséder, et empêcher l’autre de posséder ou d’accéder à des leviers qui puissent lui permettre de posséder un jour. Dans cette logique, il était utile de diviser pour régner, de cloisonner pour prévenir, de monopoliser le pouvoir pour tenir la société, d’avoir recours à des puissances extérieures pour consolider ses acquis.

Les temps ne sont plus à l’intérêt de possession mais à l’intérêt de milieu, c’est-à-dire à la construction d’un environnement stable et prospère, avec des voisins en mesure de participer à l’élaboration d’un cadre collectif autorisant le pacte de sécurité, l’échange ou les économies d’échelle. Dans cette perspective, l’absence de dialogue politique national dans beaucoup de pays arabes, la stagnation économique et sociale, l’absence d’inscription dans des logiques d’intégration régionales et globales, constitue une triple impasse suicidaire. Dans cette perspective encore, les recettes antérieures ne garantissent plus la stabilité mais précipitent au contraire la marche à l’explosion.

On pourrait clore ce débat en estimant que c’est là le problème des sociétés arabes et de leurs voisines proche-orientales. Mais les leçons à tirer pour les politiques étrangères extérieures, notamment occidentales, ne sont pas minces. En premier lieu, le morcellement des acteurs qui permettait de diviser pour régner, a abouti à un funeste chaos qui nous prive d’interlocuteur. Il serait temps de cesser de s’en réjouir. Ensuite, le culte de l’homme fort et solvable a vécu, qui prétendait faire le ménage chez lui pour mieux satisfaire ensuite notre goût de la stabilité. On sait, depuis les années 2011, ce qu’il en était vraiment. Cessons donc de le cultiver. Par ailleurs, l’idée que les conflits ou impasses du Proche-Orient aboutissent à des matches nuls potentiellement bénéfiques (croyance observable dans le cas de la guerre Irak-Iran, 1980-88), ou qu’il est urgent de ne plus s’en mêler (cas israélo-palestinien), ont montré leurs terribles limites. Dans un monde d’interdépendance, le malheur des uns ne fait plus le bonheur des autres. L’impasse de la paix ici, la paralysie du pouvoir ailleurs, ne nous donnent – ni à nous Europe, ni en Amérique du Nord, ni aux émergents, ni à personne – plus de temps, ni plus de marges de manœuvre. Seulement des maux de têtes et des contraintes infinies. On peut s’amuser à croire que deux ou trois situations de chaos bienvenues ont le mérite de « fixer » des acteurs turbulents, et se réjouir de les voir occupés ailleurs ; on peut se dire secrètement que les problèmes actuels de la Turquie ont au moins le mérite de repousser encore la question de son adhésion à l’UE, ou que l’impasse du dialogue israélo-palestinien (comme d’ailleurs inter-palestinien) nous dispense de grandes initiatives de paix. Mais le calcul est erroné. Il est même irresponsable. Dans un monde marqué par l’intérêt de milieu, les tragédies des autres nous rattrapent toujours.

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