Les leçons de l’émergence de l’Etat islamique

October 9, 2014     
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Les gains territoriaux rapides de Daech au Proche-Orient s’imposeront sans peine (avec la crise ukrainienne et celle de Gaza notamment), parmi les événements internationaux marquants de l’année 2014. A ce stade, plusieurs réflexions, sans doute provisoires, méritent d’être menées.

En premier lieu, la relativisation stratégique du Proche-Orient, souvent annoncée en 2013 au profit de l’Asie, n’est plus qu’un lointain souvenir. La situation syrienne, celle de l’Irak, l’incertitude égyptienne, mais aussi la nouvelle crise de Gaza dans l’été, ont témoigné une nouvelle fois et de façon dramatique, de la centralité persistante de cette zone aux déséquilibres tenaces, aux conflits non réglés.

Ensuite, l’irruption de Daech dans le paysage démontre à la fois les impasses de l’Etat failli ou effondré, laissant un vide vite rempli par des entrepreneurs identitaires (en l’occurrence sunnites) dont la violence extrême s’affiche comme substitut voire comme remède aux systèmes claniques précédents (en l’occurrence chi’ites). N’en tirons pas, naturellement, la conclusion qu’il aurait fallu préserver les deux systèmes baasistes dans ce qu’ils avaient eux-mêmes d’extrême. Mais admettons que rien de viable n’a encore été construit sur les ruines du premier (en Irak), ni pour répondre à la fuite en avant du second (en Syrie).

Par ailleurs, l’affaire Daech a mis en lumière l’ambiguïté comme mode opératoire essentiel de la plupart des systèmes diplomatiques moyen-orientaux. La complexité du jeu de la Turquie, du Qatar, de l’Arabie Saoudite, de leurs voisins du Golfe ou naturellement de l’Iran en cette année de modération affichée, est-elle d’ailleurs évitable, compte tenu des marges de manœuvre de ces acteurs ? Entre appartenance à l’OTAN et question kurde, entre candidature à l’UE et engagement sur ses flancs sud et est, Ankara, sous le règne d’Erdoğan, navigue en eaux troubles. Entre alliance américaine là encore, et agenda diplomatico-religieux propre, les monarchies du Golfe, qui n’ont d’ailleurs pas toutes le même, tentent elles-aussi le grand écart.

Les occidentaux ont également dévoilé d’importantes limites face à ce défi : une cohésion forte, naturellement, dans le discours en réaction à la barbarie des exécutions perpétrées par l’Etat Islamique, mais une détermination inégale (pour dire le moins) dans les réponses concrètes, et des nuances importantes dans l’analyse de la situation. A l’heure où nous écrivons ces lignes, nous ne savons pas non plus si la seule réponse militaire permettra de traiter cette menace qui se nourrit, on le voit bien, de dynamiques à la fois politiques, sociales, économiques, religieuses… Nous savons en revanche qu’aucune dissuasion n’a dissuadé Daech, qu’aucune intervention passée n’a stabilisé durablement l’Irak, qu’aucun effort diplomatique n’a empêché la Syrie de plonger dans le chaos. Et que les Etats-Unis semblent de plus en plus attirés là où leur président ne voulait pas aller, c’est-à-dire vers un réengagement massif, y compris terrestre si l’idée (turque) d’une zone tampon dans le nord syrien vient à gagner du terrain.

Nous savons que le « Calife » Abou Bakr al-Baghdadi n’est pas tout à fait Ben Laden, dans sa stratégie ni ses objectifs territoriaux géographiquement situés. Il n’est pas non plus un nouveau Saddam Hussein, moins encore un nouveau Brejnev, qui symbolisaient tous deux, à des époques et à des degrés différents, l’ennemi du moment, mais dans une grammaire purement interétatique. Il n’est pas davantage, pour des raisons innombrables, un autre Nasrallah, ni son mouvement un autre Hamas. Nous sommes donc face, sinon à une surprise stratégique, du moins à un nouveau type d’acteur, qui utilise les instruments les plus modernes (réseaux sociaux, stratégie médiatique…) au service d’un discours usant de l’archaïsme pour mobiliser. Un acteur conservateur dans sa rhétorique mais révisionniste au regard des frontières actuelles : révisionnisme réussi dans une certaine mesure, puisque la question kurde, entre autres, resurgit avec force. Un acteur primaire dans son comportement apparent mais sophistiqué dans l’organisation de ses ressources et des complicités qu’il sollicite. Un acteur, enfin, qui au nom de l’identité, draine des combattants… citoyens de pays occidentaux, renvoyant à la figure de ces derniers l’échec de leurs sociétés, au moins pour certains de leurs membres.

A l’épreuve du caractère aussi inédit de ce défi, éviter l’application de recettes issues du passé apparaît comme la première des priorités.

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