Que faire de la Corée du Nord?

FEATURES | November 28, 2017     

PHOTOGRAPHIE: LA PRESSE CANADIENNE / BALKIS PRESS / ABACPRESSPour Washington, Pékin et Moscou, la prolifération se retrouve, une fois de plus, à la croisée des chemins


Une fois de plus, la CorĂ©e du Nord s’est invitĂ©e Ă  la une de l’actualitĂ©. Pas parce qu’elle a soudainement Ă©mis le souhait de se lancer dans une guerre, pas non plus parce qu’elle a Ă©levĂ© son niveau de menace au point de faire craindre un conflit inĂ©vitable, mais consĂ©cutivement Ă  un Ă©change d’amabilitĂ©s entre le dirigeant nord-corĂ©en et le prĂ©sident amĂ©ricain Donald Trump. Guerre de rhĂ©torique donc, et qui surtout ne rĂ©sout pas le problĂšme fondamental, qui est de savoir que faire de la CorĂ©e du Nord, rĂ©gime totalitaire, État prolifĂ©rant, et pays en grande difficultĂ© Ă©conomique et sociale. En rĂ©ponse Ă  cette question, les diffĂ©rents acteurs Ă©mettent des positions a priori trĂšs divergentes, mais plus proches qu’il n’y parait.

À Washington, tout changer pour que rien ne change

Alors qu’il Ă©tait encore en campagne pour la Maison-Blanche, Donald Trump avait annoncĂ© pendant l’étĂ© 2016 de grands changements dans la politique asiatique de Washington en cas d’élection. Dans la ligne de mire, le retrait du partenariat trans-Pacifique (PTP) et une invitation Ă  la CorĂ©e du Sud et au Japon Ă  assurer eux-mĂȘmes leur dĂ©fense face Ă  la CorĂ©e du Nord. Une fois Ă©lu, le prĂ©sident amĂ©ricain n’a pas tardĂ© Ă  tenir sa promesse sur le premier point, mais a totalement renversĂ© sa position sur le second, en haussant rapidement le ton face Ă  Pyongyang – son souhait Ă©tant de crĂ©er un Ă©lectrochoc en faisant pression Ă  la fois sur Pyongyang pour accepter une dĂ©nuclĂ©arisation, et sur PĂ©kin pour lĂącher son voisin.

Tout au long de la crise, les responsables amĂ©ricains ont claironnĂ© leur dĂ©termination. Mais Ă  quoi? À empĂȘcher que la CorĂ©e du Nord ne se dote de l’arme nuclĂ©aire, alors que ce pays a procĂ©dĂ© Ă  six essais depuis 2006 et narguĂ© deux administrations amĂ©ricaines successives? À Ă©viter une guerre, alors que personne n’a manifestĂ© le dĂ©sir de se lancer dans une offensive, et ce mĂȘme avant l’arrivĂ©e au pouvoir de Trump? À renverser le rĂ©gime? Ou alors Ă  Ă©viter que Pyongyang ne se serve de son chantage nuclĂ©aire pour marchander sa survie, ce que le rĂ©gime parvient Ă  faire depuis plus de 20 ans? Dans tous les cas, il semble y avoir un grand Ă©cart entre la dĂ©termination et la capacitĂ© Ă  la confirmer par des actes. Et cet Ă©cart traduit la difficultĂ© de plus en plus grande qu’éprouvent les États-Unis Ă  imposer leurs objectifs stratĂ©giques dans le monde, et tout particuliĂšrement en Asie. Les rapports de force ont Ă©voluĂ©, et si Washington Ă©tait il y a deux dĂ©cennies au centre de toutes les attentions, et donc du rĂšglement de tous les nƓuds politico-stratĂ©giques, l’émergence de la Chine s’est traduite par un retrait amĂ©ricain progressif. De quels leviers dispose ainsi dĂ©sormais l’administration Trump face Ă  la CorĂ©e du Nord? Le rĂ©gime des sanctions est un Ă©chec, la recherche du dialogue n’a jamais fonctionnĂ©, et l’option multilatĂ©rale est dĂ©sormais entre les mains de PĂ©kin. Dans ce contexte, peut-ĂȘtre faut-il entendre cette dĂ©termination comme une volontĂ© farouche de vouloir rester prĂ©sent sur un dossier qui Ă©chappe de plus en plus Ă  Washington. Et l’histoire des relations internationales nous enseigne que quand une puissance sur le dĂ©clin, relatif mais rĂ©el, cherche Ă  prĂ©server ses acquis et Ă  rĂ©affirmer son leadership, elle devient potentiellement dĂ©stabilisante. En attendant, les annonces fracassantes ne sont que de la palabre.

SĂ©oul en premiĂšre ligne

En CorĂ©e du Sud, la menace nord-corĂ©enne ne se limite pas Ă  la question nuclĂ©aire. À portĂ©e de tir de n’importe quel missile balistique, et mĂȘme de piĂšces d’artillerie, SĂ©oul sait qu’elle est en premiĂšre ligne d’un Ă©ventuel conflit. Et la rĂ©gion mĂ©tropolitaine de la capitale sud-corĂ©enne compte 25 millions d’habitants, la moitiĂ© de la population du pays, sans compter qu’elle regroupe le pouvoir politique, le centre de l’économie, et l’immense majoritĂ© des activitĂ©s culturelles. DĂšs lors, un conflit aurait, quelle qu’en soit l’issue, des consĂ©quences catastrophiques sur la CorĂ©e du Sud. Élu le 9 mai dernier, et bĂ©nĂ©ficiant d’un soutien populaire important, le dĂ©mocrate Moon Jae-in incarne le nouveau visage de ce pays – un visage qui rompt avec ses deux prĂ©dĂ©cesseurs conservateurs, Lee Myung-bak et plus encore la prĂ©sidente dĂ©chue Park Geun-hye. C’est un visage qui semble Ă©galement dĂ©plaire Ă  Donald Trump, le nouvel homme fort de SĂ©oul Ă©tant trĂšs critique de l’accord sur le dĂ©ploiement du bouclier antimissile THAAD – qu’il a stoppĂ© Ă  peine entrĂ© en fonction dans la Maison-Bleue. Moon a plus rĂ©cemment demandĂ© des renforts Ă  Washington devant les risques, tout en se montrant disposĂ© Ă  renouer le contact avec Pyongyang et Ă  rĂ©parer les dĂ©gĂąts avec PĂ©kin causĂ©s au passage par le dĂ©ploiement des THAAD, que PĂ©kin jugeait dirigĂ©s contre la Chine.

Moon souhaite donc renouer le dialogue avec Pyongyang parce qu’il estime que c’est l’absence de dialogue qui a pourri tout effort de nĂ©gociation depuis une dĂ©cennie, et que c’est sur cette base que la question nuclĂ©aire pourra ĂȘtre abordĂ©e. Cette position n’est pas Ă©tonnante quand on sait que Moon Ɠuvra au rapprochement entre les deux pays au temps de la sunshine policy. Mais cĂŽtĂ© amĂ©ricain, on semble faire de la dĂ©nuclĂ©arisation de la CorĂ©e du Nord un prĂ©alable Ă  toute nĂ©gociation, si c’est bien le message que cherche Ă  faire passer l’administration Trump. Bref, les dissonances relevĂ©es depuis plusieurs mois nous invitent Ă  considĂ©rer que les deux alliĂ©s vont avoir du mal Ă  s’entendre une fois la crise passĂ©e, et on attend presque avec impatience les rĂ©actions amĂ©ricaines si Moon rĂ©ussit Ă  terme son pari – Ă  savoir renouer le dialogue avec Kim Jong-un, ne serait-ce que de maniĂšre symbolique. De mĂȘme, s’il est lĂ©gitime de la part du prĂ©sident sud-corĂ©en de se prĂ©parer au pire dans l’éventualitĂ© d’une attaque de son voisin, et cela s’est traduit par la rĂ©activation du dialogue avec Washington sur le dĂ©ploiement des THAAD, les gesticulations de Donald Trump sont accueillies avec beaucoup d’inquiĂ©tudes Ă  SĂ©oul, oĂč le prĂ©sident amĂ©ricain n’a pas encore dĂ©signĂ© d’ambassadeur. En premiĂšre ligne de la menace nord-corĂ©enne, la CorĂ©e du Sud voit son alliĂ© amĂ©ricain faire dĂ©faut depuis un an. D’abord, ces dĂ©clarations du candidat Trump l’étĂ© dernier, quand il invitait SĂ©oul et Tokyo Ă  assurer leur propre dĂ©fense face Ă  Pyongyang, et Ă  contribuer financiĂšrement Ă  la prĂ©sence militaire amĂ©ricaine – ce qui, rappelons-le, est dĂ©jĂ  le cas – puis les tensions actuelles qui crĂ©ent un sentiment d’impuissance, lĂ  oĂč c’est justement SĂ©oul qui devrait ĂȘtre au cƓur des nĂ©gociations. Les nuages pourraient ainsi s’amonceler sur la relation Washington-SĂ©oul, et ni la CorĂ©e du Sud ni les États-Unis n’ont de raisons de s’en rĂ©jouir.

PĂ©kin entre apaisement et opportunisme

Depuis dĂ©jĂ  une dĂ©cennie, et plus encore depuis l’arrivĂ©e au pouvoir de Kim Jong-un, la Chine a pris ses distances avec la CorĂ©e du Nord, condamnant systĂ©matiquement chaque tir de missile ou essai nuclĂ©aire. PĂ©kin a votĂ© la derniĂšre rĂ©solution du Conseil de sĂ©curitĂ© de l’ONU renforçant les sanctions, et a mĂȘme imposĂ© de maniĂšre unilatĂ©rale d’autres sanctions. On ne peut dĂšs lors pas vraiment considĂ©rer que la Chine soit un alliĂ© de la CorĂ©e du Nord, mais plutĂŽt un voisin qui a su tirer profit de maniĂšre opportuniste de l’isolement du rĂ©gime de Pyongyang. Il ne faut pas, de la mĂȘme maniĂšre, sous-estimer l’indĂ©pendance dont fait l’objet la CorĂ©e du Nord – indĂ©pendance Ă©rigĂ©e en dogme et affirmĂ©e par la doctrine du Juche de Kim Il-sung, grand-pĂšre de Kim Jong-un. Cette indĂ©pendance est prĂ©sentĂ©e par la propagande d’État comme une autosuffisance, dont on connaĂźt bien les limites, mais elle se caractĂ©rise surtout par un refus de se plier au bon vouloir des grandes puissances depuis la disparition de l’URSS. En clair, Pyongyang n’attend pas le feu-vert de PĂ©kin, et ne prend pas non plus le soin de communiquer Ă  son voisin sa stratĂ©gie – ce qui a pour effet d’irriter de plus en plus le gĂ©ant chinois, qui n’hĂ©site plus Ă  faire mention d’un «problĂšme» nord-corĂ©en. Le temps oĂč Mao Zedong envoyait ses «volontaires» prĂȘter main forte aux combattants nord-corĂ©ens au dĂ©but des annĂ©es 1950 est bien loin.

Cela dit, la Chine a bien pris la mesure des gains potentiels dans cette crise Ă  Ă©pisodes. D’une certaine maniĂšre, les appels de l’administration Trump Ă  ce que la Chine fasse preuve d’une plus grande fermetĂ© sont la reconnaissance de l’importance de PĂ©kin. Il y a deux dĂ©cennies, quand l’administration Clinton signait les accords de la Korean Peninsula Energy Development Organization (KEDO), PĂ©kin Ă©tait au second rang et signait pour ne pas ĂȘtre isolĂ©. Les rapports de force ont changĂ©, et c’est dĂ©sormais la Chine, et sans doute uniquement la Chine, qui a les cartes en main – Ă  condition, bien entendu, de parvenir Ă  raisonner la CorĂ©e du Nord et d’éviter une escalade.

Dans ce contexte, la Chine a une position ambigĂŒe quant Ă  l’avenir du rĂ©gime nord-corĂ©en. Si celui-ci tombe, il ne sera certes plus une menace sĂ©curitaire pour ses voisins, mais cette chute aura des consĂ©quences trĂšs lourdes sur la CorĂ©e du Sud, confrontĂ©e Ă  la rĂ©alitĂ© d’une rĂ©unification ingĂ©rable. Elle impliquerait aussi Ă  terme le retrait des forces amĂ©ricaines de la pĂ©ninsule, voire mĂȘme du Japon, sinon Ă  en redĂ©finir la fonction, et donc clairement afficher l’hostilitĂ© face Ă  PĂ©kin. En revanche, la chute du rĂ©gime nord-corĂ©en et une rĂ©unification corĂ©enne permettrait Ă  la Chine de mettre en Ɠuvre un vaste projet d’investissements dans la pĂ©ninsule, de relier par voie terrestre PĂ©kin et SĂ©oul, et d’imposer Ă  la CorĂ©e rĂ©unifiĂ©e un partenariat qu’elle ne pourra pas refuser, et que ni le Japon, ni les États-Unis ne seront en mesure de concurrencer. De son cĂŽtĂ©, le maintien du rĂ©gime nord-corĂ©en permet Ă  la Chine de maintenir son rĂŽle d’arbitre, ce qui n’est pas pour lui dĂ©plaire – en particulier dans la relation difficile avec les États-Unis. DĂšs lors, on peut considĂ©rer que PĂ©kin gagne quel que soit le scĂ©nario de l’avenir de la CorĂ©e du Nord, Ă  l’exception Ă©videmment d’une guerre aux consĂ©quences incertaines.

Le cas de la Russie est diffĂ©rent, mĂȘme si Moscou et PĂ©kin convergent Ă  la fois sur le soutien aux sanctions de l’ONU contre Pyongyang et sur les inquiĂ©tudes face Ă  un risque de conflit. La Russie, qui dispose d’une frontiĂšre terrestre avec la CorĂ©e du Nord, cherche Ă  conforter sa prĂ©sence politique et militaire en Asie orientale. Pour y parvenir, Moscou multiplie les appels au calme et Ă  une gestion multilatĂ©rale de la crise, qui consacrerait sa participation et renforcerait son influence. Mais les risques de rivalitĂ© avec PĂ©kin dans le cas d’une Ă©volution sensible du dossier nord-corĂ©en n’en demeurent pas moins importants, notamment dans le repositionnement face Ă  une pĂ©ninsule corĂ©enne rĂ©organisĂ©e, ou encore face aux perspectives d’un dĂ©sengagement progressif amĂ©ricain. La crise nord-corĂ©enne semble ainsi, au-delĂ  des postures trĂšs proches, confirmer la fragilitĂ© de la relation PĂ©kin-Moscou.

Le Japon en panique

Tokyo est inquiet des dĂ©veloppements en CorĂ©e du Nord et a toujours pris trĂšs au sĂ©rieux le risque d’un embrasement, considĂ©rant que la menace est rĂ©elle, et que les consĂ©quences en seraient particuliĂšrement nĂ©fastes pour le Japon. Cela est encore plus net aujourd’hui que pendant la Guerre froide. À plus long terme, le Japon se sent particuliĂšrement concernĂ© par les risques liĂ©s Ă  un effondrement de la CorĂ©e du Nord, en raison du rĂŽle Ă©conomique de soutien qui est attendu de Tokyo. Enfin, il ne faut pas nĂ©gliger l’hypothĂšse d’une CorĂ©e qui se rĂ©unifierait afin d’assurer une sĂ©curitĂ© durable dans la pĂ©ninsule. Ce scĂ©nario inquiĂšte Tokyo, qui se retrouverait en prĂ©sence de deux puissances nuclĂ©aires sur le continent – une perspective qui invite le Japon Ă  apporter une aide Ă©conomique Ă  la CorĂ©e du Nord pour maintenir le statu quo et Ă©viter une rupture d’un Ă©quilibre prĂ©caire, mais sans lequel les incertitudes sont trop grandes.

ParallĂšlement Ă  un pragmatisme par dĂ©faut qui semble rapprocher la position de Tokyo de celle de SĂ©oul, la crise nord-corĂ©enne alimente les thĂšses de certains faucons qui souhaitent saisir la balle au bond pour faire entrer le Japon dans une nouvelle Ăšre, avec comme objectif principal la rĂ©forme de la Constitution. Pour ces stratĂšges dĂ©sireux d’en finir avec la tradition pacifiste de Tokyo, le dossier nuclĂ©aire nord-corĂ©en constitue un vĂ©ritable alibi. Le principe d’un changement constitutionnel sur la question des forces armĂ©es fut mĂȘme Ă  plusieurs reprises clairement Ă  l’ordre des prioritĂ©s du gouvernement – en particulier sous l’impulsion des milieux conservateurs du Parti libĂ©ral-dĂ©mocrate. Le gouvernement d’Abe Shinzo en a mĂȘme fait l’une de ces prioritĂ©s en matiĂšre de politique Ă©trangĂšre et de dĂ©fense. Ce n’est cependant pas une nouveautĂ©. DĂ©jĂ  en 2009, un groupe d’experts dirigĂ© par Gen Nakatani, ancien ministre de la DĂ©fense, envisageait d’inclure ces propositions dans le prochain Programme de dĂ©fense nationale: «Nous n’allons pas rester assis en attendant la mort. Nous devons avoir une dĂ©fense active de missiles en plus de la dĂ©fense passive». Mamoru Sato, membre de l’Institut Okazaki de Tokyo, groupe de rĂ©flexion sur les questions de dĂ©fense, estimait pour sa part que le dĂ©bat sur la rĂ©vision de l’article 9 de la Constitution a Ă©tĂ© Ă©vitĂ© trop longtemps: «Nous avons besoin Ă  la fois du bouclier et de l’épĂ©e. Le Japon ne devrait pas s’y opposer s’il veut devenir un pays normal».

Reconnaßtre la puissance nucléaire nord-coréenne, une hérésie?

Depuis un demi-siĂšcle, le traitĂ© de non-prolifĂ©ration (TNP) et les diffĂ©rents traitĂ©s qui furent signĂ©s par la suite, s’efforcent de limiter le nombre de puissances nuclĂ©aires. Les rĂ©sultats sont plutĂŽt satisfaisants, puisque seuls quatre États sont parvenus, depuis le milieu des annĂ©es 1960, Ă  composer un arsenal nuclĂ©aire: IsraĂ«l, l’Inde, le Pakistan, et la CorĂ©e du Nord qui, rappelons-le, a effectuĂ© son premier essai en octobre 2006. Compte tenu des craintes de voir des dizaines de pays se doter de l’arme suprĂȘme soulevĂ©es en pleine Guerre froide, ce constat n’est pas parfait, certes, mais il dĂ©montre la capacitĂ© de ces traitĂ©s Ă  limiter la prolifĂ©ration. Il n’en demeure pas moins que les faits sont lĂ , que cela plaise ou non: la CorĂ©e du Nord est une puissance nuclĂ©aire, et ses capacitĂ©s, certes limitĂ©es, ne doivent pas ĂȘtre nĂ©gligĂ©es, de mĂȘme que sa stratĂ©gie de dissuasion. Nier cette rĂ©alitĂ©, et continuer de faire pression pour dĂ©nuclĂ©ariser le rĂ©gime de Pyongyang, est sans doute moralement acceptable, mais s’avĂšre totalement contre-productif – d’autant que ce n’est pas un prĂ©cĂ©dent. Les États-Unis, pour ne citer qu’eux, ont bien dĂ» se rĂ©soudre Ă  accepter de voir l’Union soviĂ©tique procĂ©der Ă  son premier essai en 1949, puis la Chine en 1964. Notons d’ailleurs que c’est Ă  la suite de ces reconnaissances de facto que le dialogue bilatĂ©ral sur le contrĂŽle des armements a pu progressivement se mettre en place, et que les traitĂ©s internationaux purent ĂȘtre signĂ©s. En clair, si le dĂ©fi sĂ©curitaire que la CorĂ©e du Nord fait peser – sur son voisin sud-corĂ©en – doit ĂȘtre l’objet de toutes les attentions, ce n’est pas parce que Pyongyang dispose de l’arme nuclĂ©aire qu’Armageddon pointe Ă  l’horizon. Peut-ĂȘtre mĂȘme le contraire, Ă  condition de reconnaĂźtre, ne serait-ce qu’implicitement, comme c’est le cas avec les trois autres puissances nuclĂ©aires hors-TNP, cette rĂ©alitĂ©.

Paradoxalement, pire encore qu’une guerre dont l’intensitĂ© reste incertaine serait un effondrement du rĂ©gime nord-corĂ©en. La stratĂ©gie de dĂ©fense de la CorĂ©e du Nord, comme de l’ensemble de sa politique, repose sur l’idĂ©e selon laquelle le rĂ©gime ne peut compter que sur ses propres capacitĂ©s face Ă  ses adversaires. Cette idĂ©ologie eut pour effet de ruiner le pays, mais constitue le plus grand danger pour la stabilitĂ© de la rĂ©gion en gros. En effet, les voisins de la CorĂ©e du Nord, en particulier le Japon et la CorĂ©e du Sud, s’inquiĂštent de ce qu’un effondrement soudain du rĂ©gime provoque un exode massif de sa population vers les États voisins, avec des consĂ©quences Ă©conomiques difficiles Ă  gĂ©rer. Certains experts considĂšrent que la CorĂ©e du Nord pourrait mĂȘme chercher Ă  se servir de sa situation sanitaire et Ă©conomique dĂ©sastreuse pour faire pression sur ses adversaires, et exiger des accords lui permettant de recevoir une aide de plus en plus importante, sans pour autant devoir inflĂ©chir sa politique.

Face aux calculs stratĂ©giques de Pyongyang, qui sont finalement plutĂŽt prĂ©visibles et rĂ©pondent Ă  tout sauf Ă  une supposĂ©e irrationalitĂ© du rĂ©gime, quelle serait la meilleure rĂ©ponse? VoilĂ  une question que se pose avec insistance, Ă  SĂ©oul comme Ă  Washington et Ă  Moscou, et dans d’autres grandes capitales, un grand nombre de stratĂšges depuis deux dĂ©cennies. Des rĂ©ponses sont formulĂ©es, et s’opposent. À ceux qui plaident en faveur d’une intĂ©gration progressive de la CorĂ©e du Nord dans un dialogue intercorĂ©en, voire rĂ©gional et mĂȘme international, rĂ©pondent les partisans d’une ligne dure, faite de sanctions et, en certaines circonstances (pas les meilleures), de frappes prĂ©ventives. Si on observe l’évolution du traitement fait Ă  la CorĂ©e du Nord depuis 20 ans, on arrive Ă  la conclusion que pratiquement toutes les options ont Ă©tĂ©, Ă  divers moments, mises Ă  l’épreuve. On relĂšve aussi que toutes se sont soldĂ©es par des Ă©checs – mĂȘme si, et c’est lĂ  leur raison d’ĂȘtre, les stratĂšges se dĂ©chirent et se renvoient dos Ă  dos, pour expliquer leurs mauvais choix. En attendant, le nƓud nord-corĂ©en n’est toujours pas dĂ©nouĂ©, et le problĂšme reste inchangĂ©. Ou, plus exactement, il s’est renforcĂ©, l’immense pauvretĂ© du pays rendant les perspectives d’une rĂ©unification harmonieuse improbables, et le nuclĂ©aire imposant de nouvelles grilles de lecture.

Reste que le principal problĂšme de la CorĂ©e du Nord ne repose pas tant sur les risques, somme toute limitĂ©s, que ce rĂ©gime utilise l’arme nuclĂ©aire, mais sur le mauvais exemple qu’il offre Ă  la communautĂ© internationale, ainsi que sur les perspectives inquiĂ©tantes qu’il ouvre en matiĂšre de prolifĂ©ration des armes de destruction massive. La prolifĂ©ration se retrouve, une fois de plus, Ă  la croisĂ©e des chemins. La tentation nord-corĂ©enne risque d’ĂȘtre grande pour les autres États dits «voyous», et la dissĂ©mination des matiĂšres fissiles, technologies et autres produits indispensables Ă  la fabrication d’une arme nuclĂ©aire pourrait prendre les allures d’une grande foire internationale. Ainsi, faut-il parvenir Ă  un accord comparable Ă  celui adoptĂ© avec l’Iran en juillet 2015, renforcer les sanctions, admettre de facto la CorĂ©e du Nord dans le club des puissances nuclĂ©aires? La mĂ©fiance doit ĂȘtre de mise, et les dispositifs renforcĂ©s afin de contrĂŽler le plus efficacement possible les filiĂšres. C’est lĂ  sans doute le plus grand dĂ©fi que Pyongyang impose Ă  la communautĂ© internationale.

bioline

BarthĂ©lĂ©my Courmont est maĂźtre de confĂ©rences Ă  l’UniversitĂ© catholique de Lille (France), directeur de recherche Ă  l’IRIS et rĂ©dacteur en chef d’Asia Focus. Il a rĂ©cemment publiĂ© L’énigme nord-corĂ©enne.

(PHOTOGRAPHIE: LA PRESSE CANADIENNE / BALKIS PRESS / ABACPRESS)

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