Les Conséquences du Brexit

Washington and Moscow Dance in the High NorthProposition: Le Brexit reprĂ©sente un coup fatal Ă  l’Union europĂ©enne

Wolfgang Krieger (pour): La faute principale que commettent la plupart des journalistes et des commentateurs, mais aussi les dirigeants europĂ©ens, est de croire que le Brexit est un problĂšme de mentalitĂ© britannique – c’est-Ă -dire une mentalitĂ© qui n’aurait jamais compris ni voulu cette coopĂ©ration Ă©troite qu’on appelle «l’Europe». Or, en rĂ©alitĂ©, c’est plutĂŽt la machine politique de l’UE actuelle que les Britanniques refusent.

En 1973, ils adhĂšrent Ă  «la Communauté», autrement dit au marchĂ© commun, pour se retrouver, moins de 20 ans aprĂšs, dans une «Union» (traitĂ© de Maastricht) avec, encore quelques annĂ©es plus tard, la monnaie unique (l’euro), qui reprĂ©sente «le fĂ©dĂ©ralisme par la petite porte» (Margaret Thatcher). En rĂ©action, les gouvernements britanniques de l’ùre conservatrice (Thatcher et John Major) ont obtenu des exceptions Ă  chaque Ă©tape de cette course vers une Europe oĂč les États membres abandonnent une bonne partie de leur souverainetĂ© au profit de Bruxelles. Surtout, Londres refuse l’euro. Mais les gouvernements socio-dĂ©mocrates suivants (Labour) de Tony Blair et de Gordon Brown acceptent la souverainetĂ© (au moins partielle) de la justice europĂ©enne sur la justice britannique, ainsi que la libre circulation des personnes entre les 28 membres, qui a pour consĂ©quence une forte vague migratoire vers le Royaume-Uni. C’est cette «immigration» qui dĂ©clenche le mouvement populaire du Brexit.

Vu les batailles de plus en plus fĂ©roces entre les «in» et les «out» au sein du parti conservateur, le premier ministre David Cameron prend le risque d’un rĂ©fĂ©rendum en espĂ©rant que les militants du Labour apportent leur aide pour parvenir Ă  une majoritĂ© en faveur du maintien «dans l’Europe». Mais le contraire se produit: le Brexit obtient ses meilleurs scores dans les fiefs Ă©lectoraux du Labour. (Ce parti-lĂ  est Ă  bout de souffle.) Les bureaucrates de Bruxelles de mĂȘme que les autres membres de l’UE refusent de donner Ă  Cameron un coup de main en accordant par exemple une exception sur «l’immigration», de peur que d’autres pays puissent suivre le mĂȘme exemple au moment oĂč les crises du Moyen-Orient dĂ©versent leurs victimes par centaines de milliers vers l’Europe.

C’est donc un processus trĂšs complexe qui produit cette majoritĂ© du Brexit. La politique politicienne se mĂ©lange avec les convictions politiques de longue durĂ©e. Et voilĂ  pourquoi je pense que le Brexit va affaiblir ou mĂȘme casser cette «Europe» qui est devenue une idĂ©ologie plutĂŽt qu’une construction politique rĂ©pondant aux besoins de ses membres (les 28), de ses peuples et de notre temps. Les institutions de Bruxelles sont entre les mains d’une classe politique et bureaucratique imprĂ©gnĂ©e d’une idĂ©ologie des annĂ©es 1950 (avec quelques vieux ancĂȘtres dans les annĂ©es 1920), qui n’est plus Ă  la hauteur des besoins politiques, Ă©conomiques et socio-culturels de l’aprĂšs-Guerre froide en Europe. C’est un peu comme le socialisme de Karl Marx, appliquĂ© Ă  la lettre en Russie, en Chine et ailleurs dans le monde sans respecter les besoins et les conditions de ce monde de l’aprĂšs-Marx. On ne connaĂźt que trop les rĂ©sultats de ce socialisme qui avait toujours raison, qui Ă©tait «scientifique» et sans alternative. Il fallait y croire contre toute Ă©vidence, mĂȘme lorsqu’il conduisait Ă  l’abĂźme.

La mĂȘme chose est en train de se produire en Europe. On continue avec cet «acquis communautaire» qui nous tire vers le fond. On veut rĂ©pondre Ă  toute crise par une Europe encore plus centralisĂ©e, dirigĂ©e par Bruxelles au point d’y voir une pensĂ©e unique.

BarthĂ©lĂ©my Courmont (contre): Il est indiscutable que le marchĂ© commun auquel le Royaume-Uni a adhĂ©rĂ© en 1973 n’a plus grand-chose Ă  voir avec l’UE que les Ă©lecteurs britanniques ont rejetĂ©e en majoritĂ© Ă  l’occasion de ce rĂ©fĂ©rendum. Il suffit d’ailleurs de voir la montĂ©e en puissance de forces politiques hostiles Ă  l’UE dans d’autres pays de l’Union pour constater qu’il ne s’agit pas tant d’une exception britannique que d’un problĂšme relatif Ă  la perception des institutions europĂ©ennes dans les diffĂ©rents États membres. Il est Ă©galement Ă©vident que le contexte actuel, et la maniĂšre avec laquelle les mĂ©dias le couvrent, notamment les questions migratoires, ont eu un impact dĂ©cisif sur le vote des Britanniques en renforçant un sentiment de peur de perte d’identitĂ©. Les partisans du Leave ont su exploiter ce sentiment de peur, notamment en opposant de maniĂšre quasi systĂ©matique le drapeau europĂ©en Ă  l’Union Jack, comme si ĂȘtre État membre de l’UE signifiait ne plus avoir d’identitĂ© nationale – des mĂ©thodes que d’autres partis populistes et anti-europĂ©ens, comme le Front national en France, pratiquent rĂ©guliĂšrement.

Cependant, l’ancrage de Londres aux institutions europĂ©ennes en a toujours fait un cas Ă  part. Justifiant son refus de voir le pays qui l’avait accueilli pendant la Seconde Guerre mondiale rejoindre la CommunautĂ© Économique europĂ©enne en 1963, Charles de Gaulle fit cette remarque intĂ©ressante liĂ©e Ă  l’opportunisme des Britanniques. Il mentionna la tentative de Londres de saboter la construction europĂ©enne en incitant les «petits» membres fondateurs Ă  ne pas s’associer au couple franco-allemand, avant de rĂ©aliser le gain potentiel pour l’économie britannique, et de demander l’adhĂ©sion. Ajoutant que cette attitude conduirait certainement Ă  un rĂ©examen des gains pour les Britanniques tĂŽt ou tard, selon les Ă©volutions de la CommunautĂ©, il fit un examen qui rĂ©sonne 50 ans plus tard comme prĂ©monitoire. De Gaulle avait ainsi compris que les Britanniques Ă©taient EuropĂ©ens plus par opportunisme que par conviction rĂ©elle, et le Brexit s’inscrit ainsi dans la continuitĂ© du «I want my money back» de Margaret Thatcher, traduisant une position singuliĂšre et Ă  certains Ă©gards malsaine au sein des institutions europĂ©ennes.

Pour cette raison, si on ne peut sous-estimer l’impact du Brexit sur l’UE, il ne faut pas tant parler d’une crise des institutions que d’un mouvement populiste touchant un pays ayant toujours gardĂ© ses distances avec Bruxelles. Si un des membres fondateurs venait Ă  suivre l’exemple britannique, en particulier la France ou l’Allemagne, on pourrait alors parler de la fin de l’UE. Mais compte tenu de la position singuliĂšre de Londres, il est exagĂ©rĂ© d’enterrer la construction europĂ©enne trop rapidement. La mĂȘme question s’était d’ailleurs posĂ©e au dĂ©but des annĂ©es 1990, quand le Royaume-Uni avait rejetĂ© l’euro, et cela n’a pas empĂȘchĂ© la monnaie unique de devenir une rĂ©fĂ©rence trĂšs rapidement. À moins que les dirigeants europĂ©ens ne cĂšdent Ă  la panique et fassent ainsi le jeu des mouvements populistes, l’UE survivra au Brexit parce qu’elle ne perd pas un membre Ă  part entiĂšre. Elle pourrait mĂȘme en sortir renforcĂ©e, Ă  condition de communiquer de maniĂšre plus systĂ©matique sur les bienfaits de l’intĂ©gration, aux niveaux Ă©conomique mais aussi politique ou sĂ©curitaire. Dans l’une de ses ultimes sorties sur l’Europe et le risque d’une marche arriĂšre, François Mitterrand notait que «le nationalisme, c’est la guerre». Plus que jamais, c’est cette philosophie qui doit dominer au sein de l’Union, Ă  un moment oĂč la tentation nationaliste est nourrie par la peur et les incertitudes. L’UE n’est pas dirigĂ©e par quelconque force extĂ©rieure et autoritaire, mais par ses États membres. En la quittant, le Royaume-Uni s’engage dans une voie incertaine, mais tourne surtout le dos Ă  ce qui a partiellement participĂ© Ă  son identitĂ© depuis quatre dĂ©cennies. C’est ce message que les partisans du Remain, David Cameron en tĂȘte, ont Ă©tĂ© incapables de faire passer. Gageons que les errements de l’ancien premier ministre britannique, dont on retiendra un bilan catastrophique, serviront de leçon aux autres dirigeants europĂ©ens.

WK: D’accord. En 1963, de Gaulle ne voulait pas de Royaume-Uni au sein du marchĂ© commun – surtout parce que les Britanniques Ă©taient trop liĂ©s au Commonwealth et aux AmĂ©ricains. Mais il ne faut pas oublier que de Gaulle voulait «une Europe des patries», donc le contraire de l’actuelle UE. En 1966, au sein de l’OTAN, c’est de Gaulle qui fait ce qu’ont fait les Britanniques aujourd’hui. Il quitte les structures contraignantes (intĂ©gration du commandement militaire), mais demeure liĂ© aux autres membres par le traitĂ© de 1949. De la mĂȘme maniĂšre, les Britanniques veulent rester dans l’Europe sans se soumettre Ă  l’UE.

Tout cela n’a rien Ă  voir avec cette vieille idĂ©e de François Mitterrand selon laquelle «le nationalisme, c’est la guerre». C’est Ă  l’est de l’Europe actuelle que se trouve ce genre de nationalisme, lĂ  oĂč les pays baltes, l’Ukraine et les autres anciennes rĂ©publiques soviĂ©tiques se sont libĂ©rĂ©es de Moscou. Par la suite, l’UE en a acceptĂ© certains comme États membres. Et alors? Cette «Europe Ă©largie», n’a-t-elle pas beaucoup profitĂ© de ce genre de nationalisme? Le nationalisme, au sens d’une vĂ©ritable souverainetĂ© nationale, peut ĂȘtre ainsi une force libĂ©ratrice qui conduit les peuples vers la dĂ©mocratie et vers l’économie de marchĂ©.

Dans la mĂȘme logique, les mouvements souverainistes dans les anciens pays membres de l’UE – en France, aux Pays-Bas, en Italie et aussi au Royaume-Uni – peuvent ĂȘtre analysĂ©s comme une expression dĂ©mocratique lĂ©gitime mĂȘme si des Ă©lĂ©ments d’une droite extrĂȘme et xĂ©nophobe s’en servent dans un autre but. Il me semble que la nouvelle premiĂšre ministre Theresa May a bien compris qu’il faut sĂ©parer ces deux mouvements politiques. C’est pourquoi elle dit «Brexit is Brexit» au lieu de faire comme les dirigeants français qui, en 2005, ont choisi d’ignorer la majoritĂ© du «non» (au traitĂ© dit «constitutionnel») pour imposer les mĂȘmes rĂšgles par la voie d’un accord intergouvernemental (traitĂ© de Lisbonne de 2007).

Mais la stratĂ©gie de Theresa May, qui se dirige vers un consensus durable avec les 27, ne rĂ©ussira que si l’on abandonne cette politique autoritaire d’un europĂ©isme Ă  l’ancienne avec ses vieilles idĂ©es. Des phrases simplistes comme celle de Helmut Kohl affirmant que «l’euro, c’est la paix» ont fait leur temps. Qu’on pose la question aux Grecs, par exemple, et aux chĂŽmeurs diplĂŽmĂ©s en Europe du sud oĂč les errances de la politique de Mario Draghi ont crĂ©Ă© le chaos absolu. VoilĂ  cette pensĂ©e unique de Bruxelles qui ressemble Ă  une religion politique plutĂŽt qu’à une politique rĂ©aliste nĂ©cessaire pour maĂźtriser les enjeux europĂ©ens.

On connaĂźt trop bien les Ă©checs de la crise bancaire (en GrĂšce et ailleurs), des relations avec l’Ukraine, de la crise des rĂ©fugiĂ©s musulmans, et de la faillite du systĂšme de Schengen. Il y a bien d’autres exemples encore. À chaque fois, il fallait soi-disant agir en dehors de «l’Europe» pour endiguer les problĂšmes le mieux possible. En mĂȘme temps, et ceci est largement nouveau, on peut de moins en moins cacher cette vĂ©ritĂ© gĂȘnante d’une bureaucratie bruxelloise qui ne respecte pas la volontĂ© des peuples europĂ©ens et qui se prend pour le nombril du monde.

Si le Brexit risque de faire exploser l’UE, ce n’est pas parce que des solutions plus amicales n’existent pas. Au contraire, il est possible d’imaginer une solution oĂč le Royaume-Uni resterait dans le marchĂ© commun ou presque. Une politique de rĂ©conciliation est donc possible. Le vrai danger est ailleurs: c’est celui d’une nĂ©gociation avec Londres qui serait conduite dans l’esprit de la pensĂ©e unique de Bruxelles, telle que l’on trouve chez les eurocrates et mĂȘme au Parlement europĂ©en. Ces esprits doctrinaires sont un peu comme les notables de 1788-1789 qui prennent le risque de briser l’État des Bourbons plutĂŽt que de cĂ©der le moindre de leurs privilĂšges. On connaĂźt la suite.

BC: En 1963, de Gaulle ne voulait pas du Royaume-Uni parce qu’il voulait d’une Europe indĂ©pendante des États-Unis, et dans laquelle l’adhĂ©sion serait pleine et entiĂšre, pas Ă  la carte. Son positionnement dans l’OTAN s’inscrit dans cette ligne d’indĂ©pendance, mais la comparaison s’arrĂȘte lĂ : l’organisation militaire atlantique ne saurait ĂȘtre comparĂ©e au projet europĂ©en. ConsidĂ©rer que de Gaulle serait opposĂ© aux avancĂ©es europĂ©ennes effectuĂ©es depuis sa mort est le message que martĂšlent les eurosceptiques français, Front national en tĂȘte, qui n’hĂ©sitent pas Ă  s’accaparer l’hĂ©ritage de celui qu’ils ont combattu, et sans la peur du ridicule de travestir sa pensĂ©e. Dans le cas de cette phrase restĂ©e cĂ©lĂšbre de Mitterrand, c’est un peu la mĂȘme chose. Certes le contexte de l’époque, dans la premiĂšre moitiĂ© des annĂ©es 1990, indique que les pays d’Europe centrale et orientale Ă©taient les principaux concernĂ©s par les dĂ©rives du nationalisme. Cependant, il serait illusoire de croire que seuls les États libĂ©rĂ©s du communisme sont menacĂ©s par le nationalisme, et qu’il subsisterait ainsi une sorte de rideau de fer, opposant des sociĂ©tĂ©s «matures» et rĂ©solument dĂ©barrassĂ©es de ces vieux dĂ©mons, et d’autres encore fragilisĂ©es. Le nationalisme frappe Ă  la porte de toutes les sociĂ©tĂ©s (et pas uniquement en Europe) et pose dans tous les cas la question du rapport Ă  l’autre, semant ainsi les germes de la guerre. Le nationalisme, Ă  ne pas confondre avec le patriotisme en ce qu’il est un rejet de l’autre, a Ă©tĂ© le principal ennemi des sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes depuis la rĂ©volution industrielle, et c’est justement parce qu’elles y font face que les institutions europĂ©ennes ont connu tant de succĂšs auprĂšs des gĂ©nĂ©rations qui ont souffert de la guerre, comme Mitterrand, de Gaulle, Kohl et tant d’autres. Les plus jeunes gĂ©nĂ©rations doivent savoir par oĂč l’Europe est passĂ©e, sans quoi elles pourront ĂȘtre tentĂ©es par le nationalisme et le rejet de l’autre qui est systĂ©matiquement accusĂ© de tous les maux.

Mais la question fondamentale n’est pas lĂ . Bien entendu, le rejet des institutions europĂ©ennes est un choix dĂ©mocratique qu’il convient de respecter. Je suis d’accord sur le fait que le rejet de la Constitution par la majoritĂ© des Ă©lecteurs français en 2005 a Ă©tĂ© ignorĂ© de maniĂšre brutale et dangereuse par les autoritĂ©s, qui n’ont fait qu’alimenter des partis politiques surfant sur la vague souverainiste. Mais qu’est-ce que le souverainisme, sinon une utopie, ou un travestissement du nationalisme? Souverainisme s’appuyant sur quels rĂ©fĂ©rents? Sur quelles institutions lĂ©gitimes? Au nom du souverainisme, l’Espagne est-elle plus lĂ©gitime que la Catalogne, le Royaume-Uni que l’Écosse, la Belgique que la Flandre? Ce qui est ici proposĂ© par les eurosceptiques comme l’opposĂ© du souverainisme, le fĂ©dĂ©ralisme, est un projet politique. On peut y ĂȘtre hostile, mais opposer une utopie Ă  un projet politique, c’est tromper les Ă©lecteurs. Et c’est exactement ce que Nigel Farage et ses camarades ont fait aux Britanniques. C’est aussi ce que le Front national tente de faire en France. Il n’y a donc pas de dĂ©bat politique rĂ©el autour des orientations de l’UE (ce qui est, je le reconnais sans peine, trĂšs dommage), mais une opposition entre une utopie et un projet politique. Si l’UE veut sortir de la crise causĂ©e par le Brexit, ce que je pense elle sera capable de faire, elle devra bien entendu intĂ©grer l’idĂ©e selon laquelle plusieurs voies sont possibles. L’UE n’étant pas un corps Ă©tranger (comme l’UKIP l’a prĂ©sentĂ© Ă  tort), ce n’est pas l’affaire des eurocrates mais des dirigeants des États membres et de leurs ressortissants. Face Ă  cela, quel est le projet politique de ceux qui au Royaume-Uni ont quittĂ© le navire tels des rats une fois le Brexit votĂ©? Quel est le projet politique de Theresa May, sinon de chercher Ă  sauver un Royaume-Uni confrontĂ© Ă  ce qui pourrait ĂȘtre sa plus profonde crise depuis le 17e siĂšcle, de maintenir (forcĂ©ment par le dupe et le mensonge) les Écossais et les Irlandais? Le Brexit est une utopie sans lendemain, l’UE est un projet politique, confrontĂ© Ă  des dĂ©fis multiples certes, mais qui a fait ses preuves. C’est pourquoi il faut la maintenir.

Comment procĂ©der dans ces conditions? D’abord en revenant aux essentiels et en consolidant nos acquis, plutĂŽt que de chercher une fuite en avant. Pour cela, il faut rappeler la finalitĂ© du projet europĂ©en, et donc la dĂ©finir sans tabou. C’est un effort auquel tous les États membres doivent participer, en acceptant de laisser de cĂŽtĂ© leurs «intĂ©rĂȘts nationaux», qui ne veulent plus rien dire dans un espace aussi intĂ©grĂ© que le nĂŽtre. À ce titre, je suis d’accord sur le fait que c’est Ă  l’interne que les problĂšmes doivent ĂȘtre rĂ©glĂ©s en prioritĂ©, et non Ă  l’extĂ©rieur de l’UE. Mais aujourd’hui, Brexit oblige, le Royaume-Uni est passĂ© de l’autre cĂŽtĂ©, et s’il est indispensable de mettre sur pied une politique de bon voisinage, il ne faut pas nĂ©gocier une union au rabais, mais au contraire faire preuve de fermetĂ© et de dĂ©termination. C’est sans doute Ă  ce prix (qu’on pourrait qualifier de suicide assistĂ© du Royaume-Uni) que l’UE sera sauvĂ©e et sortira renforcĂ©e de cette crise. À l’inverse, si Bruxelles accepte les dolĂ©ances de Londres pour maintenir le Royaume-Uni, mauvais Ă©lĂšve, dans l’UE, cette derniĂšre sombrera. Ce n’est pas ĂȘtre autoritaire, mais plutĂŽt une stratĂ©gie qui consiste Ă  couper les mauvaises branches pour redonner de la vigueur. Et c’est de vigueur dont l’UE a besoin actuellement.

WK: L’idĂ©e d’un «nationalisme (qui) frappe Ă  la porte de toutes les sociĂ©tĂ©s» n’explique pas grand-chose Ă  notre sujet. Cette «Europe» de Bruxelles est surtout menacĂ©e par trois choses: premiĂšrement, son incapacitĂ© stratĂ©gique Ă  trouver des rĂ©ponses efficaces aux trĂšs grands problĂšmes de sĂ©curitĂ© extĂ©rieure et intĂ©rieure face Ă  des menaces multiples et Ă  la faillite Ă©conomique et dĂ©mocratique des pays Ă  l’est et au sud de l’UE; deuxiĂšmement, ses vieilles idĂ©es des futurs «États-Unis d’Europe», voire sa vision idĂ©ologique de la politique europĂ©enne et de la place de l’Europe dans le monde; et troisiĂšmement, son incapacitĂ© Ă  comprendre qu’en dĂ©mocratie, la politique se fait par un dialogue constant avec le peuple, plus prĂ©cisĂ©ment avec les Ă©lecteurs qui demandent la libertĂ© de prendre des dĂ©cisions sur les sujets qui sont importants Ă  leurs yeux.

Le Brexit et les autres mouvements eurosceptiques Ă  travers l’Europe sont avant tout des expressions de cette volontĂ© dĂ©mocratique que les eurocrates ne comprennent pas. Ils pensent que le Parlement europĂ©en suffit pour dĂ©saltĂ©rer cette soif dĂ©mocratique. Mais, en rĂ©alitĂ©, ceci n’est pas un parlement comme les parlements nationaux. Car le vote d’un Luxembourgeois vaut neuf fois plus que celui d’un Allemand. Non, c’est une addition de dĂ©lĂ©gations nationales au sein d’une organisation internationale – pas plus.

Par consĂ©quent, les taux de participation aux Ă©lections europĂ©ennes sont bien infĂ©rieurs aux Ă©lections nationales – Ă  savoir, entre 20 et 40 pour cent au lieu de 60 Ă  80 pour cent pour les scrutins nationaux. Les dĂ©putĂ©s europĂ©ens sont souvent des personnalitĂ©s qui ont Ă©tĂ© Ă©cartĂ©es du jeu national par leur parti politique d’origine. De plus, les partis de l’extrĂȘme gauche ou de l’extrĂȘme droite sont surreprĂ©sentĂ©s grĂące Ă  une nouvelle loi Ă©lectorale de 2004 qui exige un scrutin (ultra-) proportionnel et surtout parce que les Ă©lecteurs expriment un esprit contestataire plutĂŽt qu’une responsabilitĂ© dĂ©mocratique. C’est ici qu’on trouve les extrĂ©mistes et les souverainistes comme MĂ©lenchon, Le Pen (pĂšre et fille), Farage et certains autres. Ils sont financĂ©s par le Parlement europĂ©en qui, en plus, leur donne une belle tribune pour leur propagande. Si la majoritĂ© des Ă©lecteurs refusent de voter «europĂ©en», les minoritĂ©s profitent de la chance offerte pour exprimer leur dĂ©gout pour «la classe politique», nationale et europĂ©enne.

Les eurocrates nous disent qu’il faut «mieux expliquer l’Europe» aux gens, mais en rĂ©alitĂ© il faut mieux expliquer la dĂ©mocratie aux eurocrates. Car ce dialogue constant Ă©voquĂ© ci-dessus a besoin d’un arsenal d’institutions et d’expressions qui dĂ©passent trĂšs largement ce qu’on ne pourra jamais atteindre au niveau europĂ©en oĂč manquent langue et tradition communes.

La dĂ©mocratie est beaucoup plus qu’une Ă©lection et qu’une assemblĂ©e d’élus. Elle engage non seulement les partis politiques, la presse, les mĂ©dias et les associations de citoyens, mais aussi les intĂ©rĂȘts organisĂ©s comme les syndicats et le patronat. Elle touche la totalitĂ© des institutions publiques et la «sociĂ©tĂ© civile». C’est pourquoi les campagnes Ă©lectorales dĂ©bouchent habituellement sur de vĂ©ritables batailles politiques et culturelles. Mais ces batailles restent pacifiques parce qu’au fond il existe un consensus qui s’appelle la nation et qui, selon Ernest Renan, est «un plĂ©biscite de tous les jours». Autrement dit, la dĂ©mocratie n’est possible que dans le contexte d’une nation.

Impensable de se battre de la mĂȘme façon Ă  travers les frontiĂšres entre les nations. Par exemple, un dirigeant politique allemand ne peut pas attaquer un concurrent français ou italien ou belge ou polonais de la mĂȘme façon qu’il attaque un concurrent de son propre pays. Le rĂ©sultat d’une telle bataille entre les nations conduirait Ă  une marĂ©e de chauvinisme, donc Ă  un retour Ă  l’esprit de 1914 – ce qu’il faut Ă©viter Ă  tout prix.

Cette simple vĂ©ritĂ© ne semble pas vouloir entrer dans l’esprit des eurocrates et de leurs idĂ©ologues, mĂȘme si on en voit des exemples contraires partout au Moyen-Orient, en Afrique et ailleurs dans le monde. À chaque fois que les expĂ©riences dĂ©mocratiques Ă©chouent, c’est parce qu’il manque ce consensus de base qu’on appelle «la nation».

Et quelle est la rĂ©action des eurocrates? Ils veulent dĂ©truire les nations en Europe pour imposer une identitĂ© europĂ©enne en vertu de cette fameuse formule d’une «Union toujours plus Ă©troite». Ils prennent pour modĂšle les États-Unis, sans tenir compte du fait que ceux-ci furent fondĂ©s sur la base des colonies anglaises (toutes anglophones et dans une mĂȘme tradition des affaires publiques) – pour ne rien dire de cette guerre civile ou «de sĂ©cession» de 1861-1865 qu’il a fallu pour «sauver l’Union».

À ce point-lĂ , on en revient au sujet de l’immigration qui a dĂ©clenchĂ© le Brexit. Cette majoritĂ© de 51,9 pour cent au Royaume-Uni avait peur de perdre son identitĂ© nationale au profit d’une politique qui exige la libre circulation des personnes entre les 28 membres de l’UE. (D’ailleurs, cette mĂȘme peur a Ă©tĂ© dĂ©cisive lors du rĂ©fĂ©rendum de 2005 en France.) S’y ajoute depuis 2015 la peur de cette vague de rĂ©fugiĂ©s du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord, des Balkans et d’Afghanistan, qui secoue l’opinion partout en Europe. À l’est, les gouvernements refusent toute idĂ©e d’accueillir une partie de ces rĂ©fugiĂ©s majoritairement musulmans. Leurs dirigeants savent bien que la peur de sacrifier l’identitĂ© nationale dĂ©passe de beaucoup les milieux de la droite extrĂȘme.

Quelles sont les leçons à tirer pour éviter le pire en Europe aprÚs le Brexit?

PremiĂšrement, il faut comprendre la profondeur de ce conflit entre le projet des eurocrates et la volontĂ© des peuples en Europe qui veulent une coopĂ©ration Ă©troite entre les États membres, mais qui cherchent Ă  protĂ©ger leurs nations et Ă  sauvegarder leurs pouvoirs dĂ©mocratiques.

DeuxiĂšmement, il faut abandonner toute idĂ©e de sortir de la crise par une «Europe encore plus puissante», donc plus centralisĂ©e. Au contraire, il faut profiter des leçons des systĂšmes fĂ©dĂ©raux comme le Canada ou l’Allemagne. Au lieu d’un «acquis» quasiment irrĂ©versible, tout rĂšglement constitutionnel doit rester ouvert Ă  une modification selon les besoins. Il faut expĂ©rimenter pour trouver la meilleure solution au problĂšme.

On va me rĂ©pondre que c’est dĂ©jĂ  possible dans l’UE actuel. Sur papier oui, mais en rĂ©alitĂ©? On connait trop bien l’exemple amĂ©ricain oĂč l’amendement constitutionnel en faveur de l’égalitĂ© des droits entre les sexes, proposĂ© dans les annĂ©es 1920 et modifiĂ© en 1972, ne fut jamais adoptĂ©. Ni aucun autre amendement depuis 1971 (sans compter une question de dĂ©tail en 1992 concernant la rĂ©munĂ©ration des membres du CongrĂšs). Depuis, on est dans un systĂšme constitutionnel complĂštement bloquĂ©. Le changement des rĂšgles se fait par la haute Cour. Quel beau modĂšle pour les futurs «États-Unis d’Europe»!

Conclusion: Sans une rĂ©forme profonde de l’esprit europĂ©en (non seulement de l’UE), sans une vraie protection des nations en Europe avec leurs traditions et leurs identitĂ©s politiques (et non pas seulement leur dimension folkloriques), et sans une coopĂ©ration Ă©troite en dehors des clubs restreints comme la zone euro ou l’espace Schengen, le projet europĂ©en finira comme tous les autres empires en Europe: dans la corbeille de l’histoire.

BC: Bien entendu, la plupart des problĂšmes citĂ©s ici sont autant de dĂ©fis posĂ©s Ă  la construction europĂ©enne. Personne ne peut le nier. Et la crise des migrants et les perceptions qui l’ont accompagnĂ©e n’ont rien arrangĂ©. Cependant, ce n’est pas tant le dĂ©tonateur des maux de l’Europe qu’un rĂ©vĂ©lateur des diffĂ©rentes rĂ©actions, qui se caractĂ©risent trop souvent par des replis nationalistes, qu’on relĂšve dans les diffĂ©rents pays de l’Union. Certes Bruxelles porte une immense responsabilitĂ©, en communiquant mal, et laissant ainsi se dĂ©velopper cette idĂ©e selon laquelle les dĂ©cisions de l’UE seraient contradictoires, et mĂȘme contraires, avec l’intĂ©rĂȘt national des États membres. Mais est-ce vraiment le cas? Pas nĂ©cessairement. Que seraient aujourd’hui les pays d’Europe centrale et orientale s’ils n’avaient pas rejoint l’UE? Quel serait le poids Ă©conomique de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni si ces pays n’avaient pas bĂ©nĂ©ficiĂ© des avantages offerts aux États membres, dans un marchĂ© unique et considĂ©rĂ© avec respect Ă  l’international? Et quid de la sĂ©curitĂ©, si souvent mentionnĂ©e, comme si tout Ă©tait liĂ© Ă  la sĂ©curitĂ©. L’Europe est-elle exposĂ©e Ă  un risque sĂ©curitaire? Oui, tout comme de multiples autres rĂ©gions. Est-elle menacĂ©e? Je ne pense pas, ou alors c’est faire insulte Ă  son histoire mouvementĂ©e et aux pĂ©riodes oĂč la menace est rĂ©elle. Et quand bien mĂȘme elle serait menacĂ©e, pourquoi considĂ©rer que les «nations» rĂ©pondraient Ă  ce dĂ©fi mieux que ne peut le faire l’UE? LĂ  aussi, c’est oublier un peu vite les dĂ©boires sĂ©curitaires par lesquels ce continent est passĂ© il n’y a pourtant pas si longtemps, et oublier par la mĂȘme occasion que les fondements de la construction europĂ©enne sont justement la recherche de la paix (et notons qu’à l’intĂ©rieur de l’Union, cette paix en est Ă  sa troisiĂšme gĂ©nĂ©ration, un exploit historique en Europe). Revenir Ă  une Europe des «nations», c’est non seulement prendre le risque d’un retour en arriĂšre et aux vieux dĂ©mons du nationalisme, mais c’est aussi, comme je l’ai mentionnĂ© plus haut, s’exposer Ă  des dĂ©finitions contradictoires et forcĂ©ment rivales de la «nation». C’est pourquoi plus qu’une dĂ©nonciation du projet europĂ©en, il faut profiter du Brexit pour avancer en rappelant ces fondamentaux.

Le problĂšme central n’est ainsi pas tant une rupture entre une Europe supposĂ©ment kafkaĂŻenne et aveugle et des peuples europĂ©ens dĂ©sireux de renforcer le poids de leurs «nations», mais plutĂŽt la rĂ©cupĂ©ration par les mouvements et partis populistes de toutes les situations dĂ©favorables afin de renforcer leur base Ă©lectorale. À ce titre, il est toujours plus facile de montrer du doigt des «eurocrates» sans identitĂ©, presque inhumains et sortes d’apatrides, que de blĂąmer des responsables politiques nationaux, au risque de s’exposer soi-mĂȘme Ă  de multiples critiques. Les Ă©lecteurs sont plus facilement dupĂ©s ainsi.

Les populistes ne sont cependant pas les seuls Ă  condamner. Les partis dits traditionnels au pouvoir sont au moins autant responsables de cette situation. Dans tous les États membres, et de maniĂšre particuliĂšrement nette en temps de crise Ă©conomique, les responsables politiques cachent leurs mauvais rĂ©sultats et leur incompĂ©tence derriĂšre une pseudo responsabilitĂ© des eurocrates europĂ©ens, comme si ceux-ci servaient une puissance Ă©trangĂšre, et rejetant ainsi toutes les responsabilitĂ©s sur Bruxelles. C’est cette attitude qui pollue le regard que les Ă©lecteurs portent sur Bruxelles, bien plus que les responsabilitĂ©s supposĂ©es des institutions europĂ©ennes dans la (mauvaise) gestion des crises.

En conclusion donc, oui une rĂ©forme en profondeur de l’esprit europĂ©en est nĂ©cessaire, mais cette rĂ©forme doit passer par un effort accru des responsables politiques des États membres visant Ă  informer les populations sur les avantages de l’appartenance Ă  l’Union, au lieu de s’approprier les bĂ©nĂ©fices tout en rejetant sur les Ă©paules de Bruxelles les Ă©checs. Et de rappeler dans le mĂȘme temps que le Brexit est une duperie qui a commencĂ© par un pari politique aussi absurde que dangereux de David Cameron, un «EuropĂ©en Ă  la carte», et qui a terminĂ© par les mensonges de personnages sinistres qui, Ă  peine le rĂ©sultat confirmĂ©, refusĂšrent toute responsabilitĂ© nationale, comme pour mieux illustrer leur absence de projet ou de vision. C’est en faisant ce devoir d’inventaire que les États membres pourront faire de ce Brexit une opportunitĂ© pour que l’UE se relance sur des bases plus saines.

bioline

Wolfgang Krieger professeur d’histoire moderne et de relations internationales Ă  l’UniversitĂ© de Marburg, en Allemagne.

BarthĂ©lĂ©my Courmont est maĂźtre de confĂ©rences Ă  l’UniversitĂ© catholique de Lille, directeur de recherche Ă  l’IRIS et rĂ©dacteur en chef de Monde chinois, nouvelle Asie.

(PHOTOGRAPHIE: LA PRESSE CANADIENNE / ISOPIX / REX / SHUTTERSTOCK)

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