Qu’est-ce que la puissance moderne?

FEATURES | March 23, 2014     

Qu’est-ce que la puissance moderne?Les conflits au Mali et en Centrafrique dĂ©montrent que l’asymĂ©trie n’a pas trouvĂ© son remĂšde doctrinal: face Ă  autre chose qu’une armĂ©e, la puissance d’État classique semble impuissante.

Les conflits rĂ©cents – Afghanistan, Irak, mais aussi Liban en 2006, demain peut-ĂȘtre Mali ou Centrafrique – ont montrĂ© les difficultĂ©s des grandes puissances militaires, le plus souvent occidentales, Ă  s’imposer face Ă  des adversaires plus faibles. Au-delĂ  de «l’asymĂ©trie» rĂ©guliĂšrement invoquĂ©e, c’est Ă  une redĂ©finition de la puissance que nous sommes conviĂ©s, Ă  une nouvelle typologie de ses dĂ©tenteurs, Ă  une nouvelle pratique de celle-ci enfin, qui doit combiner plusieurs types d’atouts. Les conflits Ă  venir ne seront plus «symĂ©triques». Ils mettront aux prises des forces disparates, cherchant toutes Ă  combiner leurs forces avec des acteurs sociaux, Ă  tirer partie du terrain, Ă  gagner la guerre du rĂ©cit. Autant s’y prĂ©parer.

Les derniĂšres annĂ©es ont considĂ©rablement remis en cause le concept de puissance. D’abord par une actualitĂ© internationale qui a montrĂ© les limites des acteurs traditionnellement considĂ©rĂ©s comme les plus «puissants», en particulier aprĂšs les aventures amĂ©ricaines en Irak et en Afghanistan. Ensuite du fait d’une contrainte budgĂ©taire qui, Ă  partir de la crise de 2008, a touchĂ© les appareils militaires les plus performants, c’est-Ă -dire occidentaux, tandis qu’au «Sud», des grands acteurs Ă©mergents comme la Chine dĂ©montraient une volontĂ© nouvelle de peser sur les affaires mondiales. Enfin, parce que la puissance semble s’exercer dĂ©sormais par d’autres modalitĂ©s, sur d’autres registres d’action, qui permettent Ă  des acteurs nouveaux – micro-États, acteurs non Ă©tatiques
 – de jouer un rĂŽle dans le processus politique global.

Au final, l’opposition classique entre hard power et soft power, mĂȘme rĂ©conciliĂ©e autour du «smart power» de Joseph Nye, paraĂźt avoir laissĂ© place Ă  un clivage nouveau, qui oppose les pratiques anciennes de la puissance et ses pratiques modernes. Les premiĂšres continuent de miser sur la quantitĂ© des ressources (forces armĂ©es, budgets engagĂ©s, y compris pour le soft power
), les secondes misent davantage sur des formes qualitatives nouvelles, qui intĂšgrent aussi bien les nouvelles technologies que les solidaritĂ©s traditionnelles, rĂ©unies dans une combinaison oĂč la prioritĂ© est donnĂ©e Ă  l’efficacitĂ© de l’action, et non plus Ă  la dĂ©monstration de souverainetĂ© de l’État. C’est en quelque sorte Ă  une conversion Ă  une puissance modernisĂ©e et rĂ©inventĂ©e que les principaux acteurs Ă©tatiques de la scĂšne mondiale sont conviĂ©s en ce milieu des annĂ©es 2010.

La fin de la Guerre froide, pourtant grandement perturbatrice pour l’analyse d’un systĂšme international revisitĂ© de fond en comble, n’avait pas entiĂšrement remis en cause le concept de puissance. Si le dĂ©bat portait sur les raisons qui avaient provoquĂ© la fin du systĂšme soviĂ©tique, ou sur la nature de la supĂ©rioritĂ© du camp libĂ©ral (qui avait survĂ©cu) sur le camp socialiste (qui avait disparu), la problĂ©matique de relations internationales demeurait classique. Elle Ă©tait de savoir si et comment le hard power (incarnĂ© dans la course aux armements) s’était articulĂ© avec le soft power (qui s’est manifestĂ© par l’attractivitĂ© d’un modĂšle de sociĂ©tĂ© sur un autre). Les attentats du 11 septembre 2001 et les guerres amĂ©ricaines qui ont suivi, en revanche, ont enclenchĂ© le mĂ©canisme d’un doute profond sur la validitĂ© de ce concept de puissance. Les attentats eux-mĂȘmes montraient d’abord la vulnĂ©rabilitĂ© de l’acteur vainqueur de la Guerre froide: toujours imbattable militairement «à la rĂ©guliĂšre» – c’est-Ă -dire par une autre armĂ©e d’État – mais nullement Ă  l’abri d’autres registres d’action. Ensuite, les forces engagĂ©es en Afghanistan et en Irak par la premiĂšre armĂ©e du monde (100 000 en Afghanistan dans la pĂ©riode 2010-2011, et 166 000 en Irak en octobre 2007), qui bĂ©nĂ©ficiait de prĂšs de la moitiĂ© des dĂ©penses de dĂ©fense mondiales, ont abouti au double Ă©chec d’un Irak en proie Ă  la violence et Ă  l’éclatement communautaire, et d’un Afghanistan oĂč le retour des Talibans aprĂšs le retrait amĂ©ricain apparaĂźt comme un scĂ©nario probable.

La configuration asymĂ©trique n’a toujours pas trouvĂ© son remĂšde doctrinal: face Ă  autre chose qu’une armĂ©e d’État, la puissance d’État classique semble impuissante. Sa combinaison de force militaire sophistiquĂ©e, de discours soutenu par des relais mĂ©diatiques importants, et de moyens budgĂ©taires importants, s’est trouvĂ©e en difficultĂ©. Avant mĂȘme leurs guerres au «Grand Moyen-Orient», les États-Unis avaient rencontrĂ© cet obstacle en Somalie dans les annĂ©es 1992-1993. D’autres qu’eux l’ont rencontrĂ© plus tard, comme IsraĂ«l au Liban contre le hezbollah en 2006. Dans ces situations, le discours ou le storytelling des acteurs supposĂ© infĂ©rieurs, se montre plus mobilisateur. En faisant jouer la force du lien faible (mais le lien communautaire est-il si faible?), en assumant un discours militant, voire violent, pour prĂŽner localement une sortie du politique liĂ©e Ă  la contestation d’un ordre global, vĂ©hiculĂ© par des mĂ©dias communautairement spĂ©cifiques mais de portĂ©e globale (comme la chaĂźne Al Manar pour le Hezbollah, ou les sites Internet), les acteurs insurrectionnels semblent ĂȘtre en mesure de bousculer les grandes armĂ©es Ă©tatiques.

La nuisance semble tenir tĂȘte Ă  la puissance sur trois terrains. Le terrain militaire d’abord, oĂč les expĂ©riences de contre-insurrection (ou «COIN»), antiguĂ©rilla, ou de «surge» n’ont pu convaincre entiĂšrement. Le terrain social ensuite, oĂč la proximitĂ© des populations, le rĂ©flexe d’opposition Ă  l’armĂ©e Ă©trangĂšre d’occupation et les ressorts communautaires complexes ont favorisĂ© les dynamiques identitaires face aux dynamiques gĂ©opolitiques. Le terrain symbolique enfin, oĂč la capacitĂ© d’entraĂźnement du discours insurgĂ©, fondĂ© sur une rhĂ©torique de conviction et d’appartenance, se montre souvent plus efficace qu’un discours d’État fondĂ© sur une rhĂ©torique de responsabilitĂ© politique.

Il en ressort inĂ©vitablement que les puissants ne sont plus toujours ceux que l’on croyait, au moins Ă  un moment donnĂ© et sur un terrain donnĂ©. Au Moyen-Orient et sur la derniĂšre dĂ©cennie par exemple, l’Iran et ses alliĂ©s ont atteint davantage leurs objectifs que les États-Unis. Cette remise en cause du concept de puissance, qui se conjugue dorĂ©navant Ă  la lumiĂšre d’une capacitĂ© Ă  atteindre ses objectifs davantage qu’il ne se mesure en capacitĂ©s matĂ©rielles disponibles, provoque inĂ©vitablement une redistribution des cartes. Y a-t-il aujourd’hui transition de puissance (ou power shift selon l’expression anglo-saxonne), et si oui en faveur de qui?

Lorsqu’on Ă©voque la relativisation de la puissance au sens traditionnel du terme, il s’agit d’une dynamique qui affecte d’abord les acteurs qui en dĂ©tenaient historiquement les attributs. Depuis la formulation des rĂšgles principales du jeu international au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis et leurs alliĂ©s occidentaux, Ă  l’origine de la plupart des initiatives interventionnistes, se sont ainsi exposĂ©s davantage que d’autres Ă  ce problĂšme. L’ex-URSS, qui s’y est essayĂ©e elle aussi, soit directement (en Afghanistan, aprĂšs plusieurs coups de force dans les dĂ©mocraties populaires d’Europe de l’Est), soit par alliĂ©s interposĂ©s (CorĂ©e, Vietnam, Angola
), eut Ă©galement son lot de dĂ©boires. PrĂ©senter le problĂšme sous cette forme revient Ă  assimiler la crise de la puissance Ă  celle de l’intervention militaire. L’équation n’est pas totalement fausse dans la mesure oĂč l’intervention rĂ©vĂšle la rĂ©alitĂ© de la puissance, ainsi mise Ă  l’épreuve des rĂ©alitĂ©s internationales du moment. On peut ainsi supposer que si la Chine limite le plus possible les interventions militaires (y compris multilatĂ©rales) dans les annĂ©es 2010 en dĂ©pit d’une affirmation de puissance croissante, c’est entre autres pour repousser cette heure de vĂ©ritĂ©. L’intervention rĂ©vĂšle la puissance dans la mesure oĂč elle met en Ɠuvre bien plus que des moyens militaires: une capacitĂ© diplomatique Ă  recueillir des soutiens politiques, Ă©conomiques ou logistiques, une rĂ©putation, une influence Ă  long terme. Pour autant, la puissance ne se rĂ©duit pas Ă  l’intervention. À partir du moment oĂč elle peut ĂȘtre dĂ©finie comme la capacitĂ© d’un acteur Ă  atteindre ses objectifs dans le sens d’un renforcement de sa position, tous les instruments en mesure d’y concourir y participent. C’est d’ailleurs bien dans ce sens que sont allĂ©es les dĂ©clinaisons successives du concept de puissance (hard, soft, smart power
), qui s’est Ă©largi, y compris dans la dĂ©finition qu’en a donnĂ© spectre l’approche rĂ©aliste.

Qui sont alors les puissances d’aujourd’hui? Un premier cercle reste composĂ©, quoi qu’on en dise, des grands interventionnistes occidentaux, qui se battent dĂ©sormais pour conserver un rang, un savoir-faire, un poids dans les affaires mondiales. États-Unis, France et Royaume-Uni sont au premier plan de ce groupe, eux que l’on retrouve du Golfe (1991 et 2003-) Ă  la Libye (2011) en passant par l’ex-Yougoslavie (1995-1999) ou l’Afghanistan (2001-), aprĂšs les avoir dĂ©jĂ  rencontrĂ©s du temps de la bipolaritĂ© en Indochine puis au Vietnam, Ă  Suez, en afrique et ailleurs. Ces États continuent de disposer d’un outil militaire efficace (bien que soumis Ă  des rationalisations), un rĂ©seau diplomatique de premier ordre, une influence forte dans les enceintes multilatĂ©rales et leurs systĂšmes dĂ©cisionnels. Ils ne peuvent ĂȘtre balayĂ©s d’un revers de main dans l’analyse de la puissance, tant leurs ressources matĂ©rielles d’une part, symboliques d’autre part, et en termes de savoir-faire enfin, demeurent structurantes, au sens oĂč Susan Strange entendait jadis, dans son livre States and Markets, la puissance structurelle.

Mais un deuxiĂšme groupe d’acteurs vient s’imposer dans ce qui a longtemps Ă©tĂ© une diplomatie de club. En assumant pleinement un droit Ă  un profil haut en matiĂšre de politique Ă©trangĂšre, des intĂ©rĂȘts Ă  dĂ©fendre et mĂȘme des solutions Ă  proposer, les grands et moyens Ă©mergents revendiquent bien la puissance. Qui sont-ils? Si l’on met de cĂŽtĂ© le cas du «rĂ©-Ă©mergent» russe, qui aspire Ă  retrouver un rang acquis aprĂšs 1945 par l’Union soviĂ©tique et perdu en 1991, les trois gĂ©ants du Sud que sont la chine, l’Inde et le BrĂ©sil s’imposent dĂ©sormais par leurs ressources matĂ©rielles comme par leur poids politique. À la gĂ©ographie et aux matiĂšres premiĂšres sont venus s’ajouter, grĂące Ă  la forte croissance d’une Ă©conomie globalisĂ©e, un effort militaire important et une affirmation politique souverainiste, voire nationaliste. Forte de 166 milliards de dollars amĂ©ricains de dĂ©penses militaires annuelles (2013), la Chine est Ă©galement devenue le deuxiĂšme rĂ©seau diplomatique mondial (derriĂšre les États-Unis et devant la France). L’Inde est le huitiĂšme budget militaire au monde (46 milliards de dollars amĂ©ricains), mais compte presque autant de soldats que les États-Unis. RĂ©gler les grands problĂšmes internationaux sans eux devient difficile (on l’a vu avec la Chine sur la situation syrienne ou le rĂ©chauffement climatique), et rejeter avec dĂ©dain les solutions qu’ils proposent (comme lors de l’initiative turco-brĂ©silienne sur le nuclĂ©aire iranien en 2010) ne sera plus tenable longtemps. Ces gĂ©ants dĂ©mographiques, gĂ©ographiques et Ă©conomiques sont aujourd’hui rejoints par d’autres, de moindre envergure, mais imposants nĂ©anmoins: Turquie, IndonĂ©sie, Pakistan, CorĂ©e du Sud, afrique du Sud, demain Mexique, Iran, Arabie Saoudite et bien d’autres.

Ces nouveaux venus ont un point commun: leur ascension Ă©tait prĂ©vue. Leur histoire, leur culture, leur taille, leur dĂ©mographie ou leur Ă©conomie, font que tout observateur averti des relations internationales admet qu’une place leur revient tĂŽt ou tard dans le concert des nations. Il n’en va pas de mĂȘme pour une troisiĂšme catĂ©gorie d’États dont la revendication mĂȘme d’un rĂŽle de premier plan tĂ©moigne d’une vĂ©ritable dissĂ©mination de la puissance. IsraĂ«l, marquĂ© pourtant par l’exiguĂŻtĂ© territoriale ainsi que par l’absence de ressources majeures, s’était imposĂ© peu aprĂšs sa crĂ©ation comme puissance militaire et politique, d’abord par ses succĂšs sur les pays arabes dans plusieurs guerres consĂ©cutives, puis par le soutien dont il a bĂ©nĂ©ficiĂ© de la part des États-Unis. Le Vietnam, en infligeant des dĂ©faites militaires Ă  la puissance coloniale française puis Ă  la superpuissance amĂ©ricaine, en intervenant au Cambodge en dĂ©cembre 1978 avant de rĂ©sister aux attaques «punitives» chinoises en 1979, a surpris. Mais l’interrogation porte maintenant sur la possibilitĂ© pour un État de s’imposer comme puissance sans outil militaire. Depuis le dĂ©but des annĂ©es 2010 les spĂ©culations ont fleuri sur l’influence internationale acquise par le minuscule Qatar sous le rĂšgne du Sheikh Hamad bin Khalifa Al Thani (1995-2013), dont la prospĂ©ritĂ© a permis de financer Ă  la fois d’importantes acquisitions et prises de participation dans diffĂ©rents secteurs, une chaĂźne de tĂ©lĂ©vision globale (Al Jazeera) Ă  forte attractivitĂ© pour les publics arabophones, et enfin des rĂ©seaux religieux Ă©ventuellement capables d’accĂ©der au pouvoir dans d’autres États. Peut-on qualifier de puissance un pays dont les atouts sont si clairement ancrĂ©s dans le soft power et si peu dans le hard power, qu’il en devient extrĂȘmement vulnĂ©rable militairement? La question s’était posĂ©e jadis pour la Suisse ou le Vatican, disposant tous deux – et pour des raisons Ă©videmment fort diffĂ©rentes – de rĂ©seaux influents, mais jamais elle n’avait Ă©tĂ© posĂ©e avec tant d’acuitĂ© que par le Qatar dans un monde post-Guerre froide marquĂ© par une sociĂ©tĂ© mondiale en rĂ©seau.

Évoquer le transnational, les intermĂ©diaires financiers ou religieux, revient naturellement Ă  s’interroger sur le rapport Ă  la puissance des acteurs non Ă©tatiques. Ces derniers, s’ils ne revendiquent pas l’équivalent de la puissance d’État, dĂ©montrent rĂ©guliĂšrement leur capacitĂ© Ă  faire Ă©chec Ă  cette derniĂšre, en lui opposant la nuisance. Les mouvements armĂ©s, religieux (Hezbollah, Hamas ou Al-QaĂŻda), ou pas (les FARC en Colombie), le terrorisme international, les mafias, disposent-ils d’une «puissance»? revenons dans le monde lĂ©gal: Amazon, Google, Facebook, les agences de notation, sont-ils des «puissances»? Les non-acteurs, c’est-Ă -dire les entitĂ©s sans leaders et sans centre dĂ©cisionnel, comme «le marché», «la blogosphĂšre», «l’opinion», sont-ils des puissances? Nous ne retiendrons pas cette option ici, considĂ©rant qu’elle nous fait passer du constat de la dissĂ©mination de la puissance (qui est rĂ©elle) Ă  la dilution du concept (qu’il faut Ă©viter). Mais le fait mĂȘme de poser ces questions impose une rĂ©flexion sur les attributs dont les États qui souhaitent demeurer «puissants» doivent disposer aujourd’hui.

À quoi peut ressembler la puissance du 21e siĂšcle? plusieurs travaux de relations internationales nous fournissent des pistes intĂ©ressantes. La premiĂšre d’entre elles serait une distinction entre «underachievers» (puissances ayant les capacitĂ©s de jouer un rĂŽle dĂ©terminant, sans que ce statut leur soit reconnu par la communautĂ© internationale) et «overachievers» (puissances qui Ă  l’inverse bĂ©nĂ©ficient de ce statut, mais n’en ont pas ou plus, en rĂ©alitĂ©, tous les instruments) (voir Major Powers and the Quest for Status in International Politics: Global and Regional Perspectives par Thomas J. Volgy et al.). L’intĂ©rĂȘt de cette approche est de nous rappeler que le rapport puissance/rĂ©putation a changĂ© de nature avec la fin de la Guerre froide. Dans le monde bipolaire, la puissance, pour ĂȘtre rĂ©elle, devait ĂȘtre Ă©galement perçue, ressentie, reconnue par les autres acteurs. Dans le monde actuel, la puissance effective est peut-ĂȘtre la puissance discrĂšte ou sous-estimĂ©e: revanche de Sun Tzu sur Clausewitz


DeuxiĂšme piste: la puissance d’aujourd’hui est une puissance combinĂ©e et originale. À titre d’exemple, la France, qui dispose d’un outil militaire toujours performant mais non illimitĂ©, doit dĂ©sormais agir en articulation avec des partenaires ou alliĂ©s, s’appuyer pour cela sur la capacitĂ© d’entraĂźnement politique d’une diplomatie efficace, grĂące Ă  un message convaincant. Elle est pour cela en quĂȘte d’un «smart hard power», c’est-Ă -dire d’une puissance dont l’outil de puissance fonctionne Ă  condition: a) de gĂ©rer convenablement ses limites par une articulation avec d’autres registres d’action et d’autres partenaires, et b) de doter son action d’une lĂ©gitimitĂ© internationale fondĂ©e sur le droit, les Nations unies, et le soutien d’une large partie de la sociĂ©tĂ© mondiale. Pour ce faire, et pour s’adapter aux rĂ©alitĂ©s du moment, il faut se faire doublement «puissance de diffĂ©rence»: «faire la diffĂ©rence» par une volontĂ© politique d’assumer une action que d’autres n’assument plus, et «ĂȘtre diffĂ©rent» politiquement en prenant le contre-pied des positions majoritaires (refuser la guerre amĂ©ricaine en irak quand d’autres s’y rĂ©signent, vouloir frapper la Syrie quand d’autres hĂ©sitent, bloquer un accord sur le nuclĂ©aire iranien pourtant saluĂ© comme une avancĂ©e, etc.). Avec ce pari: seule la puissance combinĂ©e, originale et attractive, compensera la relativisation de la puissance matĂ©rielle.

TroisiĂšme piste enfin, qui conclut les deux prĂ©cĂ©dentes: la puissance doit se moderniser. Elle ne se mesure plus en nombre de missiles, en capacitĂ© expĂ©ditionnaire, ni mĂȘme en nombre d’ambassades dans le monde. Mais plutĂŽt en capacitĂ© Ă  mobiliser des instruments nouveaux, Ă  adapter son message et Ă  le rendre attractif, Ă  accepter d’intĂ©grer dans son action extĂ©rieure les opportunitĂ©s offertes par l’évolution technologique et par son impact sur l’information et la communication, plutĂŽt qu’à tenter de leur Ă©chapper. C’est probablement dans cette direction qu’il faut chercher les nouvelles typologies de la puissance, entre «modernes» et «anciens», entre ceux qui tentent de se doter d’un instrument d’avance et ceux qui font preuve d’aversion Ă  la mutation. Dans le premier camp: la diplomatie publique et la diplomatie d’influence, l’utilisation pragmatique et dĂ©centralisĂ©e des instruments culturels et informatifs, l’intĂ©gration dĂ©crispĂ©e et libĂ©rale de l’outil Internet Ă  l’action extĂ©rieure, le pari des acteurs transnationaux non contrĂŽlĂ©s par l’État comme atout in fine pour l’État
 Le mot d’ordre «Rebranding Britain» du premier Tony Blair, les autoroutes de l’information de Bill Clinton et Al Gore, les grandes fondations allemandes (Adenauer ou Ebert), Al Jazeera, mais aussi – sous un autre jour – les diplomaties religieuses de certains pays musulmans, participent de cette dynamique de modernisation de la puissance. L’interdiction des rĂ©seaux sociaux, la tentative de contrĂŽler l’expression sur les blogs, la tentation de mesurer son influence en comptant ses «clients», participe davantage d’une tradition ancienne (imagine-t-on ce que serait l’impact d’une «Al Jazeera» taĂŻwanaise s’adressant aux diasporas chinoises, plutĂŽt que de voir Taipei choyer les 22 pays qui le reconnaissent encore?). La puissance ne sera jamais plus comme avant, et la course est engagĂ©e pour savoir qui le comprendra le premier, et osera en tirer toutes les consĂ©quences.

DĂšs lors, la diffĂ©rence se fera entre les «modernes» et les «Anciens». chercher Ă  survivre par l’obtention d’un rang, la reconnaissance de la communautĂ© internationale et une comptabilitĂ© quantitative et matĂ©rielle de la puissance, signifiera s’exposer Ă  des dĂ©convenues ou Ă  de nouvelles «étranges dĂ©faites». À l’inverse, cultiver l’adaptabilitĂ© de sa prĂ©sence, la variĂ©tĂ©, voire la sous-traitance, de son influence (bien au-delĂ  du seul rĂ©seau diplomatique), permettra d’accompagner le monde qui vient, d’y redĂ©ployer rĂ©guliĂšrement ses atouts et surtout de trouver par un discours plus convaincant la «capacitĂ© d’entraĂźnement» diplomatique indispensable aujourd’hui Ă  toute action internationale d’envergure. À cet Ă©gard, les exemples malien et centrafricain pour la France sont riches de leçons: autant que la performance de son outil militaire dans un premier temps, c’est l’aptitude française Ă  convaincre des partenaires (d’abord europĂ©ens en l’occurrence) de venir en appui de l’initiative prise, qui dĂ©terminera le succĂšs Ă  long terme de ces engagements. S’adapter, rester mobile et convaincre semblent plus que jamais les trois mots clĂ©s de l’exercice de la puissance au 21e siĂšcle.

bioline

FrĂ©dĂ©ric Charillon est directeur de l’Institut de recherches stratĂ©giques de l’École militaire (Paris).

(Illustration: Sonia Roy)

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