Pékin et Washington: interdépendance politique

FEATURES | March 5, 2013     

Pékin et Washington: le temps de l’interdépendance politiqueLes relations sino-américaines sont marquées par l’omniprésence de l’«autre» dans toutes les décisions politiques – domestiques ou internationales

Dans un monde utopique, les régimes politiques sont interdépendants les uns des autres, privilégient le dialogue et la coopération sur la confrontation, et s’accordent pour définir leurs orientations économiques, sociales et de toute autre nature. Mais en ce début de 21e siècle, si l’interdépendance s’installe entre les deux premières puissances mondiales, les États-Unis et la Chine, elle se définit par la méfiance, la crainte et des manœuvres politiques déstabilisatrices.

Retour sur les faits récents. Il est notoire que les démocraties sont supposément ouvertes au changement, tandis que les régimes autoritaires, par nature plus conservateurs, seraient d’ardents défenseurs du statu quo. Aussi est-il intéressant, presque ironique, de comparer les deux événements politiques majeurs de novembre 2012: l’élection présidentielle américaine et le 18e Congrès du Parti communiste chinois (PCC). Aux États-Unis, les électeurs se sont d’une certaine manière prononcés en faveur du statu quo, en reconduisant Barack Obama pour quatre ans à la Maison-Blanche, mais aussi en maintenant la majorité démocrate au Sénat et la courte avance des Républicains à la Chambre des représentants.

À l’inverse, le système non-démocratique chinois a officialisé, lors de son Congrès, la transition de leadership et l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle génération de dirigeants, la cinquième depuis Mao Zedong. Ce rituel tenu secret, désormais fixé tous les 10 ans, est le plus important moment politique en Chine. Et comme ce pays est en passe de devenir la première puissance économique mondiale, il s’agit désormais d’un enjeu de portée manifestement internationale, comme l’élection présidentielle américaine. Les deux événements politiques sont ainsi, à des niveaux pratiquement égaux, susceptibles d’influencer les positionnements de part et d’autre de cette nouvelle bipolarité et, en même temps, d’avoir un impact décisif sur le reste du monde.

Au-delà de ce chassé-croisé entre les deux superpuissances, désigné par certains de duel du siècle, il convient de s’interroger sur l’émergence d’une nouvelle forme de relation bilatérale. Ainsi, souvent qualifiés à tort ou à raison d’interdépendants économiquement, les États-Unis et la Chine sont-ils entrés dans une nouvelle phase de leur relation à la fois distante et étroite, mais incontournable, au point que l’on puisse la qualifier d’interdépendance politique? Chaque pays détermine tant les positionnements politiques de l’autre, à l’international comme à l’interne, qu’il est difficile de ne pas y voir une nouvelle forme de relation, inédite entre deux puissances de ce niveau, et porteuse d’incertitudes. Et si, pour cette raison, les jours de ce temps de l’interdépendance étaient-ils, bien qu’à peine consommés, déjà comptés?

Hu Jintao prononça le discours inaugural du 18e Congrès du PCC moins de 24 heures après la réélection de Barack Obama. La rencontre de ces deux événements politiques très différents, mais dont l’importance est désormais quasi égale pour l’ensemble de la planète, n’est pas anodine. Au départ annoncé en octobre, le Congrès du PCC a été décalé de quelques semaines sans raison officielle, l’État-parti ayant visiblement attendu que les Américains choisissent leur président pour se lancer dans une session dont le double objectif était de désigner la nouvelle équipe dirigeante et de définir les grandes orientations politiques et stratégiques des cinq prochaines années. Sans doute Washington aurait-elle aimé conclure cette séquence politique, mais comme le futur dirigeant chinois était déjà connu, on peut véritablement parler de simultanéité.

Les deux premières puissances économiques mondiales, qui sont à la fois des partenaires et des compétiteurs, sont entrées dans le temps de l’interdépendance politique – un temps marqué par l’omniprésence de l’autre dans toutes les décisions politiques, fussent-elles domestiques ou internationales. Rien ne se décide sans anticiper les réactions de l’autre, rien ne se fait sans avoir au préalable pris connaissance des effets sur la relation bilatérale. Lors du Congrès du PCC, ni Hu ni son successeur Xi Jinping ne firent directement mention des États-Unis, axant leurs discours sur la nécessaire lutte contre la corruption et la relance de la consommation intérieure. De la même manière, le discours de victoire de Barack Obama (tout comme son discours d’investiture fin janvier) n’a pas fait référence à la Chine, mais s’est concentré sur la situation économique et sociale des États-Unis. D’un côté comme de l’autre, cependant, cette relation est au centre des postures politiques, et s’invite dans l’agenda des deux dirigeants des plus grandes puissances économiques, militaires, diplomatiques mondiales, qui sont également des rivales idéologiques et des compétiteurs sur quasiment tous les sujets. Et toutes deux sont confrontées à de multiples difficultés, différentes par nature et intensité, mais dont les fondements sont intrinsèquement liés: économie en berne, chômage persistant, désindustrialisation; déclin pour les États-Unis; ralentissement des exportations et de la croissance; défis sociaux, corruption et incertitudes quant à la posture internationale de la Chine. Xi et Obama auraient pu ainsi tout aussi bien se renvoyer la balle en s’accusant mutuellement de la responsabilité des défis auxquels ils font face. Ce temps de la rivalité assumée et officielle viendra d’ailleurs sans doute tôt ou tard.

La simultanéité des deux événements ne fait que consacrer une tendance déjà observée, et qui est de plus en plus nette. Jamais dans l’histoire américaine la Chine n’avait autant été mentionnée lors d’une campagne présidentielle. Critiques acerbes de la part de Mitt Romney, accusant la Chine de «tricher»; réponses toutes aussi musclées d’Obama, annonçant une plus grande fermeté sur la réévaluation du yuan. Pendant une campagne hantée par la crise et la peur du déclin, la Chine fut jugée responsable de tous les maux dont souffre l’Amérique, au premier rang desquels se classent ses difficultés économiques et sociales. Inédite fut aussi la posture de Pékin qui, sortant de sa torpeur habituelle et justifiée par la non-ingérence chère aux dirigeants chinois, a officiellement dénoncé la campagne de déstabilisation orchestrée tant par les Républicains que les Démocrates. La Chine ne s’est pas simplement invitée dans la campagne présidentielle américaine, elle s’est manifestée, augurant ainsi de ce que sera sans doute désormais l’attitude de Pékin sur la scène internationale: un engagement accru et justifié par sa puissance, le rejet des critiques, et à l’occasion une ingérence de plus en plus marquée. La Chine est du coup un acteur décomplexé, qui regarde avec autant de méfiance les mouvements de Washington que réciproquement. Les deux géants s’observent, se traquent, et se testent.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont précipité la création d’un département de la Sécurité intérieure aux
États-Unis, chargé de coordonner les réponses aux défis posés par le terrorisme, et de renforcer la sécurité du territoire américain. De la même manière, on pourrait se demander si le Pentagone n’est pas en train de devenir un département des Affaires chinoises, étant donné l’attention que les experts américains de la défense portent sur l’émergence militaire de la Chine. La même remarque pourrait s’appliquer aux départements du Trésor, de l’Énergie, des Transports… Ironiquement, le seul ministère américain qui ne semble pas totalement obsédé par la question chinoise, ou plus exactement où cette obsession ne va pas crescendo est le département d’État, pourtant en charge de la politique étrangère de Washington, mais qui fait face à tant de défis simultanément.

En Chine, c’est un peu l’inverse. Les États-Unis furent historiquement une obsession pour Pékin depuis la formation de la République populaire. Soutien à Taiwan, guerre ouverte en Corée, conflit idéologique, puis partenariat, et relations diplomatiques… L’histoire de la Chine contemporaine est ainsi marquée par l’omniprésence de Washington. Cette tendance est cependant à la baisse. Tandis que la Chine monte irrésistiblement en puissance, sa dépendance économique aux États-Unis est de plus en plus chahutée par l’émergence de nouveaux marchés. Il reste toutefois l’obsession politique, alternant fascination et rejet, dans un grand écart auxquels les dirigeants chinois nous ont habitués, et qui ne fait que traduire leur désarroi face à un pays dont ils s’interrogent encore s’il faut l’admirer ou le craindre. Les deux capitales ont 12 heures de décalage horaire, mais elles vivent bien à la même heure.

Associée à son volet économique (même en redéfinition, comme nous l’avons vu), étroitement liée à son alter ego stratégique, cette interdépendance politique détermine de plus en plus les relations internationales de ce nouveau siècle. Que ce soit dans les réponses à la crise économique, dans la gestion des grands défis stratégiques actuels (la Syrie, l’Iran, mais aussi l’environnement ou l’énergie), ou encore dans la formulation de politiques économiques et sociales, la cohabitation des deux superpuissances est incontournable, là où elle était hier encore accessoire. Interdépendance ne signifie cependant pas nécessairement vision commune, et encore moins alliance. Cette cohabitation sera difficile, conflictuelle même parfois (voire souvent), mais elle sera bel et bien omniprésente – une sorte de guerre pacifique où chacun s’observe, et cherche à influer sur les orientations politiques de l’autre.

En matière de politique étrangère, la première administration a donné un avant-goût de ce que sera la seconde: stratégie du pivot, redéploiement en Asie-Pacifique, recherche de nouveaux partenaires, mais aussi visite à Washington du dalaï lama, accueil de dissidents, et critiques sur la situation des droits de l’homme et des libertés individuelles… La smart diplomacy d’Obama, mise en ordre de marche par Hillary Clinton, a clairement fait de la Chine une priorité absolue, mais aussi un pays avec lequel on ne peut plus se permettre de transiger, au risque de perdre irrémédiablement du terrain. Côté chinois, le temps de l’humilité de Deng Xiaoping a vécu. Arrogance, critiques tous azimuts, mais aussi et surtout défense des intérêts nationaux sont désormais au menu de la politique étrangère d’une Chine superpuissance et qui souhaite, sinon assumer son statut, du moins l’affirmer haut et fort.

L’ampleur de la rivalité faite de compétition et d’interdépendance entre les États-Unis et la Chine a bien sûr des incidences internationales, mais elle déterminera aussi et surtout le format des équilibres internationaux futurs. En ce sens, si on peut la qualifier de duel, cette relation ne porte pas nécessairement en elle les germes d’une nouvelle Guerre froide, et ce pour de multiples raisons. D’une part, la bipolarité est le résultat de la division, voire du mépris. Et la relation interdépendante Washington-Pékin ne peut se permettre le mépris. Les deux pays s’épient, s’observent, mais ils sont également contraints de vivre ensemble. Le scénario d’une nouvelle bipolarité semble ainsi exclu, d’autant qu’il supposerait que le reste du monde, de l’UE aux BRIC, en passant par les pays en développement, choisisse son camp. Reste donc la multipolarité. Mais à quelle multipolarité faisons-nous référence? Concert dissonant des nations, petits arrangements entre amis (ou adversaires) ou un troisième scénario, plus utopique, qui verrait la reconnaissance unanime et universelle d’une gouvernance mondiale basée sur les équilibres? Les paris sont ouverts, mais gageons que les divergences de vues dans la définition de la multipolarité telle qu’elle se pratique à Washington et à Pékin ne plaident pas pour un dialogue harmonieux, serein et sans arrière-pensée.

Le partenariat existe, mais il est de façade, de circonstance, par obligation plus que par choix. Pour cette raison, évoquer un G2 revient non seulement à nier l’importance d’autres acteurs (après tout, le poids économique combiné de la Chine et des États-Unis représente moins de la moitié de l’économie mondiale), mais aussi à supposer qu’ils seraient presque complices, unis à la vie comme à la mort. C’est sans doute exagéré, car après le temps de l’interdépendance viendra nécessairement une autre période de la relation entre les deux pays, et elle est incertaine. Sera-t-elle placée sous le signe de la confrontation? On peut en douter à la lecture des faits actuels, compte tenu des conséquences catastrophiques pour l’un comme pour l’autre, ce qui invite à une modération par crainte d’une nouvelle forme de destruction mutuelle assurée – le seul parallèle possible avec la Guerre froide. Mais la possibilité d’un conflit à grande échelle, conséquence d’une transition hégémonique mal acceptée par Washington et donnant des rêves de grandeur à Pékin, n’est pas à exclure totalement – surtout si les décideurs politiques américains en viennent à la conclusion qu’il s’agit du seul moyen d’enrayer un déclin relatif, mais réel.

Reste la possibilité d’un G0 («G-zéro») – un monde privé de leader, dans lequel les grandes puissances refusent d’assumer leur statut, fustigeant l’autre pour les désordres de la planète, bataillant pour faire avancer des projets condamnés à l’avance, et se renfermant dans une défense de l’intérêt national tout en tentant de l’ériger au rang de bien pour l’humanité. Compte tenu du refus de Pékin de s’impliquer dans la gestion des défis internationaux – pour l’heure du moins – c’est un peu le monde dans lequel nous vivons actuellement. En attendant de pencher pour l’une ou l’autre de ces options (ce qui inclut également le maintien du G0), les deux pays – les États-Unis et la Chine – doivent apprendre à vivre au temps de l’interdépendance politique, et le reste du monde n’a pas d’autre choix que d’en prendre acte.

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Barthélémy Courmont est professeur à Hallym University (Corée du Sud), chercheur-associé à l’IRIS et rédacteur en chef de Monde chinois, nouvelle Asie. Il vient de publier, avec Emmanuel Lincot, La Chine au défi et Chine: le temps de la superpuissance, et sort prochainement Une guerre pacifique.

(Illustration: Henrik Drescher)

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