L’État, l’Europe et l’avenir de l’État européen

L’État, l’Europe et l’avenir de l’État européenGB fait un tour d’horizon géopolitique avec l’ancien ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine

GB: Quel avenir projetez-vous d’ici cinq à 10 ans pour l’Union européenne?
 
HV: Les Européens, entre eux, ne sont pas tout à fait d’accord sur le développement de l’Union européenne. Donc l’avenir de celle-ci dépend d’un certain arbitrage politique qui sera rendu sur des questions telles que le degré d’intégration. On peut dire sans se tromper que l’intégration dans la zone euro est plus forte qu’avant, avec une politique économique bien plus cohérente. Est-ce que cela ira jusqu’à un système vraiment fédéral en Europe? Je ne pense pas. On sera toujours dans une situation intermédiaire, ce que Jacques Delors appelait la fédération européenne d’États-nations. Il y a des Européens qui veulent aller plus loin, d’autres qui veulent rester dans la situation actuelle, d’autres qui trouvent que c’est déjà trop loin. Tout dépend aussi des pays, des différents partis politiques. Mail il y a une première interrogation sur ce point – à savoir, l’intégration.

Il y a une deuxième interrogation sur l’extension géographique de l’Europe. On peut dire sans se tromper que, vraisemblablement, dans 10 ans, il y aura deux ou trois membres de plus. Mais il est impossible de dire aujourd’hui s’il y aura la Turquie ou pas. On n’est pas sûr. On ne sait pas si le traité d’adhésion sera finalement conclu. Si le traité est conclu, on ne sait pas s’il va être ratifié par tous les pays. C’est possible, mais on ne peut pas l’assurer à l’heure actuelle.

Une troisième incertitude porte sur le comportement de l’Europe dans le monde, son rôle, sa politique. Pour certains Européens, c’est essentiellement une suggestion économique et commerciale, alors que d’autres Européens, notamment les Français, voudraient que l’Europe devienne un vrai pôle de puissance pour défendre les intérêts de l’Europe dans la compétition globale multipolaire. Les opinions publiques sont un peu hésitantes là-dessus, parce qu’en Europe elles sont tentées par quelque chose qu’on pourrait appeler une grande Suisse: un grand espace de prospérité, avec un certain niveau de solidarité, mais sans une intervention forcément trop importante dans les affaires du monde.

Donc sur ces différents points, il est difficile de dire à l’avance parce qu’on n’est pas tout à fait sûr de l’articulation qui va fonctionner ou pas entre les pays membres de la zone euro et les pays membres de l’Union européenne comme la Grande-Bretagne. On va trouver des solutions à tout cela dans les prochains 10 ans, mais il est probable que, dans tous les cas, on se fie à des compromis, et qu’au total l’Union européenne ne sera pas fondamentalement différente de ce qu’elle est aujourd’hui. En matière institutionnelle, par exemple, il y aura toujours un certain équilibre entre le Conseil européen, la Commission et le Parlement. Donc il y aura des inflexions, mais je n’attends pas une révolution majeure.
 
GB: Si l’union monétaire s’écroule, est-ce que l’avenir stratégique pour l’Union européenne va changer dramatiquement?

HV: L’hypothèse d’une disparition de l’euro est très faible. On pouvait se poser cette question au début de la crise grecque, quand on a vu que même l’Allemagne ne voulait pas du tout donner de garanties. Elle a posé des conditions très, très compliquées, et il y a eu au bout de cette crise une évolution dans l’opinion publique allemande: les Allemands se sont rendus compte que l’Allemagne a absolument intérêt au maintien de l’euro. Si la zone euro disparaissait, cela veut dire que l’Allemagne renoue avec le deutschemark, qui serait beaucoup plus cher que l’euro actuel; il y aura une surévaluation importante. Cela menacerait directement le modèle économique allemand, qui est axé sur l’exportation, voire sur un excédant commercial avec le reste de l’Europe. Donc, il y a eu un basculement dans la dernière année, et c’est à partir de là que l’Allemagne s’est rendue compte qu’elle ne peut pas prendre ce risque. En échange, elle tenait à poser des conditions très strictes sur la rigueur budgétaire des autres pays membres de la zone euro. Elle a obtenu un traité à la fin de janvier, signature en mars; la ratification – on ne sait pas combien de temps elle va prendre.

Les Socialistes en France demandent qu’on renégocie certains points du traité, surtout qu’on associe la rigueur budgétaire à une vraie politique de croissance à l’échelle de l’Europe. C’est une question dominante depuis les élections présidentielles françaises. Et ce sont des problèmes sérieux qui se posent à partir du moment où les pays membres de la zone euro sont déterminés à continuer avec l’euro. Mais on n’est aucunement dans l’hypothèse de la désintégration.
 
Quant à la dimension purement stratégique de l’Europe, la réalité des choses aujourd’hui, en dehors de la politique commerciale extérieure – qui est déterminée à l’échelle européenne, où la Commission est le seul négociateur – est que ce n’est pas l’Union européenne qui compte. Sur le plan militaire, par exemple, ce sont la France et la Grande-Bretagne. Sur certains sujets très importants, comme l’Iran, c’est la France, la Grande-Bretagne et même l’Allemagne. Donc le poids stratégique de l’Europe n’est pas directement lié à l’état des institutions communautaires.
 
GB: Quel avenir donc pour la stratégie française? Quel est le rôle de la France dans cette Union européenne et dans le monde de l’avenir?
 
HV: Le rôle de la France est le même que pour n’importe quel autre pays. C’est d’abord de penser à défendre ses intérêts vitaux et ses valeurs fondamentales. On n’a pas besoin d’avoir un rôle spécial pour ce faire.

GB: Est-ce que la France est une puissance dans ce siècle?

HV: Certainement. On peut considérer que la puissance numéro un c’est les États-Unis – que j’avais appelés «hyperpuissance» dans les années 1990. C’est un peu moins vrai aujourd’hui parce qu’il y a une sorte de challenge par les pays émergents. Il y a évidemment la Chine qui monte énormément. À vrai dire, on peut considérer que dans le monde il y a une dizaine ou une quinzaine de puissances qui ne sont pas de puissances dominantes, mais qui ont une certaine influence globale – à travers l’économie, ou à travers la langue, ou à travers le Conseil de sécurité, ou à travers le G20, etc. La France fait partie de ce groupe – comme la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Inde, le Brésil, la Chine, le Japon, la Russie et ainsi de suite. Les puissances dont je vous parle sont des puissances d’influence mondiale, qui peuvent avoir une influence sur des problèmes loin de chez eux, mais qui n’ont pas d’influence complète et totale. Même les États-Unis – la plus grande puissance de tout le temps historiquement – connaissent une limite à la puissance; ils ne peuvent pas complètement imposer leur desiderata.

On est dans une époque d’un monde un peu compliqué sur le plan stratégique, où il y a un pays plus fort que les autres, mais où il n’y a pas de monopole de la puissance. Les Occidentaux n’ont plus ce monopole. Quant aux pays émergents, ils sont nombreux, en pleine croissance. Ils sont d’accord entre eux pour revendiquer une position plus importante, mais ils ne sont pas d’accord entre eux sur les détails des problèmes. Nous allons donc vivre 10 à 20 ans de cartel et de confusion stratégique. La France est dans ce contexte un pays qui a évidemment des handicaps et des faiblesses, mais qui a aussi beaucoup d’atouts.
 
GB: Quels sont les atouts ou les instruments de l’influence des États dans ce siècle?
 
HV: Dans la controverse entre les hard powers et les soft powers, il ne faut pas penser qu’il n’y a que le soft. Il est difficile d’avoir une grande influence si on n’a aucun pouvoir en réalité. Mais on peut aussi avoir du pouvoir et pas d’influence. Il faut donc voir dans quel sens les choses se combinent. Il y a toujours la puissance militaire – des armements offensifs, défensifs, dissuasifs; la capacité de projection; la capacité d’invention technologique. J’ajouterais la puissance économique, naturellement, voire le produit intérieur brut, la capacité d’exportation, la capacité à conquérir des marchés – ce sont tous des éléments classiques. Le territoire, bien entendu, joue encore un certain rôle, mais moins qu’avant. La population, oui et non, parce qu’une très, très grande population est peut-être un handicap. Donc, par exemple, on sait que l’Inde un jour sera plus peuplée que la Chine. Est-ce que c’est un avantage pour l’Inde? Ce n’est pas évident. Quant aux éléments de l’influence, il y a la capacité d’influencer la fabrication des normes – des normes techniques, normes juridiques, normes sociales, normes environnementales. Il y a la capacité culturelle, qui est très liée à la capacité linguistique. Aujourd’hui, il y a d’autres phénomènes de soft power. La France, par exemple, a su préserver un vrai soft power grâce à des politiques de la culture particulières. Il y a une politique linguistique, une politique du cinéma, etc. Mais évidemment, cela ne se compare pas à l’influence des États-Unis, qui ont marqué tout le dernier siècle.

En revanche, quand la France soutenait une politique de l’exception culturelle, elle jouissait de peu d’influence sur le reste du monde parce que l’exception culturelle était trop égoïste. C’est une formule qui était tournée vers la France. À partir du moment où la France a essayé d’agir en faveur de la diversité culturelle, et donc de la diversité linguistique aussi, cela a évidemment eu beaucoup plus d’écho. Mais, en gros, il ne suffit pas d’avoir de bons concepts ou de bonnes lois pour avoir une influence. Il faut avoir une capacité créatrice, capable de toucher le grand public mondial, capable de toucher le mainstream.

GB: Envisagez-vous, dans les prochains 50 ans, une quelconque guerre même au sein de l’Union européenne? Est-ce possible?

HV: C’est complètement exclu.

GB: Complètement exclu?

HV: Si, c’est complètement exclu. C’est impensable. Mais même pas à cause de la construction européenne – c’est complètement exclu depuis 1945. Les puissances européennes ont été écrasées, qu’elles soient agresseures ou agressées. Elles ont été tenues par des alliances militaires; maintenant tout le monde est dans la même alliance. Évidemment, la compétition économique en Europe se poursuit. Mais il n’y a aucun élément de comparaison sur aucun plan avec les époques de guerre. Les populations de l’Europe sont des populations riches et vieillissantes. Il n’y a aucune revanche à prendre, aucun traité à corriger, aucun pôle de frontière. Bref, il n’y a aucun des éléments qui avaient conduit à des guerres dans le passé en Europe.

La question est plutôt de savoir si les Européens sont capables de se rendre compte que dans d’autres endroits du monde, il peut encore y avoir des affrontements. Il reste à voir si les Européens sont capables d’une pensée stratégique et de jouer un rôle utile dans des conflits ailleurs – tellement la notion de conflit classique leur est devenue étrangère.
  
GB: Est-ce que l’évolution stratégique ou politique en Russie vous inquiète?

HV: Non, pas tellement parce que la Russie est une puissance établie – ce n’est pas une puissance émergente. C’est une puissance qui essaie de subsister, de surnager. Elle avait une certaine capacité militaire qui s’est effondrée, mais elle a préservé une capacité relative d’influencer. Pour l’instant, je n’y vois rien de véritablement inquiétant.

GB: Que faire avec l’Iran?

HV: C’est tout à fait un autre sujet. Il nous faut une politique combinée et intelligente. Il faut maintenir la pression des sanctions. Il faut maintenir la main tendue et il faut essayer de parler à une partie de l’opinion publique iranienne qui est plus moderne que le régime, qui souffre d’avoir ce régime, mais qui est quand même nationaliste. Et donc il faudrait avoir une politique occidentale plus sophistiquée et plus intelligente qui n’amène pas les Iraniens à soutenir leur régime. C’est donc une politique qui ressemblerait à ce que voulait faire Obama tout au début, mais qui ne s’est pas tellement concrétisée après.

GB: Quelles sont les perspectives pratiques pour les révolutions du Printemps arabe?
 
HV: Les révoltes arabes vont se développer pendant des années avec des scénarios très différents d’un pays à l’autre. Tout cela peut se passer très bien, bien, moyennement bien, mal, affreusement mal. On ne peut pas faire tableau d’ensemble. En même temps, c’est un mouvement qui ne va pas vraiment s’arrêter, même s’il y a des stagnations à certains moments. Par ailleurs, la question du Proche-Orient, c’est-à-dire l’Israël et la Palestine, est complètement bloquée pour le moment. Les Occidentaux n’ont presque pas d’influence sur ce qui va se passer dans toute cette zone. Ils peuvent préférer un scénario plutôt qu’un autre, mais ils n’ont aucune influence directe.
 
GB: Même pas les États-Unis?

HV: Même les États-Unis ont moins d’influence que ce qu’ils croient. Regardez le peu d’influence américaine en Égypte – c’est évident. L’influence américaine sur l’Israël est presque inexistante. L’influence des Européens sur ce qui se passe au Maghreb est très faible. Tout cela est, bien entendu, un peu vexant pour les Occidentaux parce qu’ils vivent dans l’idée que c’est eux qui déterminent la marche du monde. Mais c’est quand même de moins en moins vrai qu’avant.

GB: Quels sont les principaux enjeux stratégiques pour les États-Unis quant aux élections présidentielles de l’automne?

HV: Pour résumer la question, c’est: comment les États-Unis peuvent-ils exercer un leadership dans le monde quand leur leadership est évidemment devenu un leadership relatif? Cette idée de leadership relatif est insupportable pour une partie des Américains, notamment au sein du parti républicain. Mais c’est une réalité. Les États-Unis ne peuvent pas imposer tout ce qu’ils veulent aux Chinois, par exemple. Donc comment passer d’une sorte de monopole de la puissance à un leadership relatif? Comment le faire intelligemment? Comment être réaliste par rapport à la montée des pays émergents, sans pour autant faire des concessions inutiles ou prématurées? Comment gérer de façon très prudente, très tactique, cette redistribution des cartes de la puissance qui a lieu en ce moment et qui ne concerne pas que la Chine, puisqu’il y a des dizaines de pays émergents? En termes académiques, voilà la question clé de l’élection, même si ce n’est pas comme cela qu’elle se pose dans une campagne électorale. Pour moi, cette question est plus importante que la question iranienne ou ce qui se passe dans le monde arabe.

GB: Est-ce que la composition intérieure d’un État au 21e siècle aura une influence particulière sur la performance de cet État-là dans la sphère stratégique?

HV: Il y a un certain lien, mais il n’y a pas forcément l’idée que l’Occident met en avant – à savoir qu’un État n’est pas complètement légitime s’il n’est pas une démocratie à l’occidentale. En tout cas, c’est la théorie que les Occidentaux ont inventée à la fin du 20e siècle après avoir exercé un pouvoir énorme sur le monde, même quand ils n’étaient pas démocratiques. Évidemment la force d’un État dans les relations internationales ne sera pas uniquement déterminée par son armée. Il y a aussi un problème de performance économique, ce qui renvoie à une situation intérieure à caractère social. Il faut une légitimé et efficacité du système politique. Mais il peut y avoir des situations très différentes sur ce plan. Les Occidentaux ont perdu le pouvoir de faire la hiérarchie dans ce domaine.

Par exemple, pendant très longtemps, les Occidentaux disaient qu’on ne peut se développer que grâce à la démocratie. Ce n’était pas tout à fait vrai car la révolution industrielle a commencé dans les pays qui n’étaient pas démocratiques. Et, bien entendu, ce qui s’est passé en Chine depuis 30 ans contredit complètent cette théorie. Alors on peut penser que la Chine va être obligée d’évoluer. Mais évoluer ne veut pas forcément dire copier le système démocratique américain ou européen. Donc l’histoire de la redistribution des cartes dans le monde concerne aussi les concepts, ce qui complique l’analyse internationale pour les Occidentaux. En fait, les Occidentaux ont besoin de beaucoup d’intelligence analytique, beaucoup de souplesse politique, et en même temps de ne pas être découragés par les situations stratégiques inédites.

bioline

Hubert Védrine est ancien ministre des Affaires étrangères de la France (1997 à 2002). Il est président de l’Institut François Mitterrand depuis 2003.

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