Le paradoxe algérien du Printemps arabe

FEATURES | February 6, 2012     

Le paradoxe algĂ©rien du Printemps arabeLa mĂ©moire d’un printemps ratĂ© pĂšse sur l’esprit collectif des AlgĂ©riens. À Alger, le calme rĂšgne

Janvier 2011, Ă  un moment oĂč les Ă©vĂ©nements en Tunisie Ă©taient sur le point de provoquer l’inimaginable fuite du prĂ©sident Ben Ali, un pays limitrophe, l’AlgĂ©rie, Ă©tait traversĂ© par une vague d’émeutes dĂ©vastatrices dans plusieurs villes. On a cru Ă  l’époque qu’un phĂ©nomĂšne du mĂȘme ordre se produisait dans les deux pays. TrĂšs vite, il est apparu que les Ă©meutes en AlgĂ©rie ne comportaient pas de dimension ouvertement et proprement politique. BaptisĂ©es Ă  juste titre «émeutes de l’huile et du sucre», elles exprimaient la rĂ©action exaspĂ©rĂ©e d’une population financiĂšrement exsangue face Ă  la hausse soudaine des prix de ces deux denrĂ©es essentielles au rĂ©gime alimentaire de base des AlgĂ©riens.

Quelques semaines plus tard, cette fois-ci sous l’influence de la mobilisation Ă©gyptienne, un groupe formĂ© pour la circonstance appelait Ă  une journĂ©e d’action contre le rĂ©gime algĂ©rien. Le 12 fĂ©vrier, la manifestation de la Coordination nationale pour le changement et la dĂ©mocratie (CNCD), un ensemble hĂ©tĂ©roclite oĂč se cĂŽtoient syndicats autonomes, opposants laĂŻcs, anciens ministres du rĂ©gime et islamistes, entre autres, n’a attirĂ© que 3 000 personnes, un chiffre dĂ©risoire comparĂ© aux marĂ©es humaines que drainaient les manifestations politiques dans ce pays 15 ou 20 ans auparavant. La rĂ©pression policiĂšre y Ă©tait pour quelque chose, mais en partie seulement. Des initiatives du mĂȘme genre ont eu lieu pendant quelque temps sur une base hebdomadaire, attirant de moins en moins de monde. Le mouvement s’est essoufflĂ© de lui-mĂȘme, moquĂ© avec beaucoup de cynisme par la population.

Pourquoi en est-il ainsi? Pourquoi les Ă©meutes contre le coĂ»t Ă©levĂ© de la vie en AlgĂ©rie ne se sont-elles pas transformĂ©es en contestation politique de grande ampleur? Pourquoi la CNCD n’a-t-il pas rĂ©ussi Ă  mobiliser au-delĂ  d’un nombre insignifiant d’AlgĂ©riens et pourquoi, surtout, a-t-il attirĂ© sur lui la dĂ©rision, voire le mĂ©pris de la population?

En premiĂšre approximation, la rĂ©ponse Ă  ces questions se trouve dans les propos rĂ©cents de Rached Ghannouchi, leader du parti islamiste Ennahda («Renaissance»), qui vient de remporter les premiĂšres Ă©lections libres jamais organisĂ©es en Tunisie. Ghannouchi a fortement insistĂ© sur la nĂ©cessitĂ© d’éviter de reproduire le scĂ©nario algĂ©rien dans les pays actuellement traversĂ©s par le Printemps arabe – allusion faite aux Ă©vĂ©nements sanglants qui ont dĂ©chirĂ© l’AlgĂ©rie pendant les annĂ©es 1990. Effectuer un retour sur cet Ă©pisode traumatique de l’histoire rĂ©cente de l’AlgĂ©rie revient Ă  saisir la clĂ© de ce qu’on pourrait appeler le paradoxe algĂ©rien. Des Ă©vĂ©nements similaires Ă  ceux qui ont secouĂ© la Tunisie et l’Égypte se sont dĂ©roulĂ©s en AlgĂ©rie vers la fin des annĂ©es 1980, forçant une ouverture dĂ©mocratique – la premiĂšre dans l’histoire des États arabes indĂ©pendants – qui s’est transformĂ©e en un bain de sang dont les cicatrices et les consĂ©quences antidĂ©mocratiques expliquent le blocage actuel du pays. Le paradoxe algĂ©rien est digne d’intĂ©rĂȘt non seulement d’un point de vue heuristique en ce qu’il permet de comprendre la dynamique politique propre Ă  ce pays, mais aussi d’un point de vue normatif en ce qu’il indique les Ă©cueils d’un processus de dĂ©mocratisation menĂ© en absence d’une Ă©thique de responsabilitĂ© dans le contexte particulier du monde arabe.

Le printemps algĂ©rien a commencĂ© avec les Ă©meutes d’octobre 1988, et il s’est poursuivi avec une ouverture dĂ©mocratique de trois ans pour ensuite muer en affrontement sanglant sur une dĂ©cennie. Les Ă©meutes en question avaient durĂ© plusieurs jours et ciblaient principalement les symboles du rĂ©gime comme les locaux du Front de libĂ©ration nationale (FLN), parti unique Ă  l’époque, les commissariats de police et dans une certaine mesure les entreprises appartenant Ă  l’État. Était ainsi remis en cause un systĂšme mis en place aprĂšs l’indĂ©pendance acquise en 1962 et consolidĂ© d’annĂ©e en annĂ©e. Jusqu’alors, il avait su se maintenir en place et contenir le mĂ©contentement de la population dans des proportions gĂ©rables.

Ce systĂšme, dont les principaux contours ont Ă©tĂ© Ă©laborĂ©s sous la prĂ©sidence de Houari BoumĂ©diĂšne (1965-1978), reposait sur trois piliers: les forces armĂ©es, le parti unique (FLN) et la bureaucratie. Dans l’agencement de ces trois composantes, la primautĂ© a toujours Ă©tĂ© acquise aux forces armĂ©es, une relique de la guerre de libĂ©ration menĂ©e contre l’occupation française de 1954 Ă  1962. Au sein de l’institution militaire, les services de renseignement occupent une place centrale qui leur permet d’exercer une influence qui excĂšde leur mission: contrĂŽler la population et les segments les plus lucratifs d’une Ă©conomie Ă©tatique centralisĂ©e. Le FLN jouait un rĂŽle de mobilisation, mais aussi de contrĂŽle Ă  travers des organisations de masse consacrĂ©es aux femmes, aux jeunes, aux paysans, aux travailleurs, etc. Quant Ă  la bureaucratie, elle s’est construite sur le legs administratif du systĂšme colonial, mais s’est ensuite dĂ©veloppĂ©e sur le modĂšle des bureaucraties socialistes de l’Europe de l’Est, acquĂ©rant une taille d’envergure.

Le systĂšme reposait sur deux formes de lĂ©gitimation: une lĂ©gitimation rĂ©volutionnaire renvoyant systĂ©matiquement Ă  la lutte pour l’indĂ©pendance du pays et une lĂ©gitimation par la mission dĂ©veloppementale et modernisatrice orientĂ©e sur les couches sociales les plus dĂ©favorisĂ©es, celles qui avaient le plus souffert sous le rĂ©gime colonial français (1830-1962). La lutte pour l’indĂ©pendance est une composante identitaire fondamentale des AlgĂ©riens d’aujourd’hui, y compris ceux qui n’ont connu ni les affres du colonialisme ni les douleurs de la guerre de libĂ©ration. Mais la lĂ©gitimation du rĂ©gime par la rĂ©fĂ©rence rĂ©volutionnaire s’est effritĂ©e au fur et Ă  mesure que les promesses de dĂ©veloppement et de modernisation s’avĂ©raient vaines. L’économie Ă©tatique Ă©tait certes volontariste; elle a permis de construire tout un tissu industriel pendant les annĂ©es 1970, rĂ©alisant des taux de croissance annuels importants et crĂ©ant un marchĂ© du travail Ă  haute intensitĂ© de main d’Ɠuvre. Cependant, elle dĂ©pendait excessivement de deux sources de financement fragiles: la rente pĂ©troliĂšre et l’endettement extĂ©rieur. L’effondrement des prix du pĂ©trole durant les annĂ©es 1980 et, par consĂ©quent, l’explosion des services de la dette ont exposĂ© au grand jour l’inefficacitĂ© Ă©conomique du systĂšme.

Ainsi articulĂ©, le systĂšme gĂ©nĂ©rait deux pratiques caractĂ©ristiques de la crise algĂ©rienne: l’exclusion et la corruption. C’est prĂ©cisĂ©ment ce que dĂ©nonçaient les Ă©meutiers d’octobre 1988. La rĂ©ponse du rĂ©gime, alors dirigĂ© par le prĂ©sident Chadli Bendjedid mais dominĂ© en arriĂšre-plan par les militaires, fut d’initier une ouverture politique Ă  travers l’adoption d’une nouvelle constitution en 1989 consacrant le pluralisme politique, ainsi que l’ouverture de la voie permettant la promulgation d’une batterie de lois d’inspiration libĂ©rale. L’essentiel de ce que les AlgĂ©riens appellent «les acquis dĂ©mocratiques» remonte Ă  cette pĂ©riode, notamment la presse indĂ©pendante, le mouvement associatif et le multipartisme. C’était une expĂ©rience unique dans le monde arabe. Jamais, depuis que les pays de cette rĂ©gion ont acquis leur indĂ©pendance, un pays n’avait connu autant de libertĂ© d’expression ni autant d’effervescence politique. Des mouvements politiques qui Ă©taient interdits et persĂ©cutĂ©s remontaient Ă  la surface et s’activaient dĂ©sormais ouvertement. D’anciens opposants exilĂ©s, notamment des figures de la lutte pour l’indĂ©pendance comme Hocine AĂŻt Ahmed et Ahmed Ben Bella, rentraient au pays et avaient de surcroĂźt accĂšs aux mĂ©dias Ă©tatiques, chose inconcevable quelque temps auparavant. En un sens, ces annĂ©es-lĂ  reprĂ©sentent l’ñge d’or de la transition dĂ©mocratique en AlgĂ©rie.

Un aspect, cependant, allait pervertir le processus dans son ensemble: la forte polarisation idĂ©ologique. Car au-delĂ  de la rĂ©sistance au changement prĂ©visible au sein des trois composantes du rĂ©gime, l’opposition a choisi le dĂ©bat (plus exactement, la polĂ©mique) idĂ©ologique et le populisme au dĂ©triment de la discussion des formes institutionnelles de la pratique politique pluraliste. La classe politique algĂ©rienne se structurait Ă  l’époque autour de trois pĂŽles: l’ancien rĂ©gime qui cherchait Ă  faire du FLN le parti porteur de sa nouvelle vision favorable aux rĂ©formes dĂ©mocratiques, tout en cherchant Ă  prĂ©server les privilĂšges de la pĂ©riode antĂ©rieure; un mouvement islamiste dans lequel la faction extrĂ©miste d’obĂ©dience salafiste et djihadiste incarnĂ©e par le Front Islamique du Salut (FIS) a surclassĂ© la faction plus modĂ©rĂ©e des FrĂšres musulmans; et un mouvement dĂ©mocratique trĂšs fragmentĂ© dans lequel les partisans d’une laĂŻcitĂ© jacobine intransigeante Ă©taient les plus en vue – par exemple au sein du Rassemblement pour la Culture et la DĂ©mocratie (RCD) ou du Parti de l’Avant-Garde Socialiste (PAGS). La forte polarisation qui en a dĂ©coulĂ© a produit un rĂ©flexe d’exclusion systĂ©matique qui caractĂ©risait le discours de toutes les mouvances politiques. Chacune voulait exclure les autres et dĂ©clarait trĂšs ouvertement qu’une fois au pouvoir elle allait les interdire. Les voix sages et responsables existaient bien sĂ»r. Elles Ă©taient cependant inaudibles. L’absence d’une culture pluraliste Ă  l’époque favorisait le populisme. Il faut pourtant prĂ©ciser que si la violence des laĂŻcs intransigeants Ă©tait strictement verbale, celle des islamistes radicaux Ă©taient verbale et physique – mĂȘme si ce n’était pas encore du terrorisme. Quant au rĂ©gime, il pensait pouvoir profiter de cette polarisation en faisant apparaĂźtre le FLN comme alternative rassurante face Ă  l’aventurisme des nouveaux partis.

C’est dans un tel climat oĂč se mĂȘlaient les espoirs d’une AlgĂ©rie dĂ©mocratique aux craintes d’un extrĂ©misme qui avançait triomphalement, que les premiĂšres Ă©lections lĂ©gislatives dĂ©mocratiques Ă©taient organisĂ©es. DĂšs le premier tour des Ă©lections, il Ă©tait clair que le FIS allait obtenir une Ă©crasante majoritĂ©. Contrairement aux islamistes modĂ©rĂ©s d’Ennahda et du Parti de la LibertĂ© et de la Justice qui viennent de gagner les Ă©lections en Tunisie et en Égypte respectivement, mais Ă  l’instar des islamistes extrĂ©mistes qui ont Ă©nergiquement participĂ© Ă  la rĂ©bellion armĂ©e en Libye, les extrĂ©mistes algĂ©riens annonçaient ouvertement qu’ils allaient Ă©tablir un État thĂ©ocratique rejetant la dĂ©mocratie. Ce fut assez pour que les factions du rĂ©gime rĂ©fractaire au processus dĂ©mocratique, principalement dans les forces armĂ©es, soutenues par les laĂŻcs intransigeants, certains islamistes modĂ©rĂ©s et une partie de la sociĂ©tĂ© civile qui ne supportait pas l’idĂ©e de vivre sous un rĂ©gime thĂ©ocratique totalitaire, rĂ©agissent avec vĂ©hĂ©mence en suspendant les Ă©lections. En somme, la polarisation idĂ©ologique a fait en sorte que l’équation politique algĂ©rienne a Ă©tĂ© pervertie tĂŽt dans le processus de changement. À l’origine, l’équation devait s’articuler autour du choix entre, d’une part, un systĂšme autoritaire de parti unique dominĂ© par les forces armĂ©es et une bureaucratie gĂ©rant une Ă©conomie Ă©tatique, et, d’autre part, un systĂšme pluraliste suffisamment inclusif pour faire place Ă  tous les courants politiques prĂȘts Ă  faire preuve d’un sens de responsabilitĂ©. La nouvelle Ă©quation s’articulait dĂ©sormais autour du choix entre une thĂ©ocratie extrĂ©miste et un État autoritaire sous influence militaire. C’est cette perversion qui reprĂ©sente le drame algĂ©rien et l’erreur que doivent Ă©viter les classes politiques dans les pays traversĂ©s par le Printemps arabe.

Suite Ă  la suspension des Ă©lections algĂ©riennes en janvier 1992, le pays est entrĂ© dans la tourmente d’une insurrection armĂ©e menĂ©e par des djihadistes dĂ©terminĂ©s Ă  instaurer une thĂ©ocratie, auxquels s’opposait un rĂ©gime militaire tout aussi dĂ©terminĂ© Ă  leur faire barrage. Aux actes barbares commis par les uns rĂ©pondaient des atteintes flagrantes aux droits humains commises par les autres. Les morts se comptaient par dizaines de milliers. Le pays Ă©taient isolĂ© Ă  l’échelle internationale. L’AlgĂ©rie devenait invivable. Et le souvenir de cette AlgĂ©rie-lĂ  est encore vivace dans la mĂ©moire des AlgĂ©riens! Comme ils savent que l’ensemble de la classe politique ou presque s’est rangĂ© soit du cĂŽtĂ© des militaires soit du cĂŽtĂ© des terroristes, et mĂȘme s’ils honnissent le rĂ©gime politique actuel, il faudrait nettement plus que l’appel d’un groupe comme la CNCD, citĂ©e plus haut, pour les lancer dans une aventure aux lendemains incertains. La polarisation idĂ©ologique qui s’est dĂ©gagĂ©e de l’ouverture dĂ©mocratique et qui a provoquĂ© l’affrontement sanglant des annĂ©es 1990 a nourri un profond cynisme politique chez la majoritĂ© des AlgĂ©riens. Un cynisme qui laisse croire que le pays demeurera Ă  l’abri des changements qui frappent la rĂ©gion.

Mais jusqu’à quand? L’expĂ©rience rĂ©cente du monde arabe n’autorise pas de projeter la rĂ©alitĂ© ponctuelle du moment dans l’avenir en y voyant quelque destin inĂ©luctable. Il est d’autant plus important d’ĂȘtre prudent en la matiĂšre que les facteurs qui ont conduit aux rĂ©voltes ailleurs sont loin d’ĂȘtre absents en AlgĂ©rie. Certes, l’AlgĂ©rie d’aujourd’hui ne souffre pas d’une tyrannie similaire Ă  celle qui a sĂ©vi en Libye ou celle qui sĂ©vit encore en Syrie, pas plus qu’elle ne souffre du despotisme rĂ©pandu dans les pays du Golfe. La presse est nettement plus libre que dans bien d’autres États. Il existe un pluralisme politique et l’économie est ouverte. Mais l’AlgĂ©rie n’est pas une dĂ©mocratie, loin s’en faut. La presse subit encore une forte pression de la part des services de renseignement. Le pluralisme politique demeure tout formel, car les Ă©lections sont systĂ©matiquement truquĂ©es, aggravant le cynisme politique des citoyens qui se dĂ©placent en trĂšs petits nombre pour voter. Mais plus que tout, la corruption et l’exclusion qui avaient provoquĂ© les Ă©meutes de 1988 sont plus profondes qu’elles ne l’ont jamais Ă©tĂ© auparavant.

Pour s’en tenir au seul aspect de la corruption, Transparency International classe l’AlgĂ©rie au 112e rang sur 183 classĂ©s (le 183e pays Ă©tant le plus corrompu). Pendant la dĂ©cennie Ă©coulĂ©e, d’énormes scandales de corruption ont Ă©clatĂ©, entamant par-lĂ  mĂȘme la crĂ©dibilitĂ© du rĂ©gime car les plus retentissants ont touchĂ© les plus hautes sphĂšres de l’État. Il en est ainsi du scandale qui a frappĂ© la Sonatrach, la sociĂ©tĂ© pĂ©troliĂšre Ă©tatique dont l’ensemble du personnel dirigeant, Ă  commencer par le prĂ©sident-directeur gĂ©nĂ©ral, a Ă©tĂ© soit incarcĂ©rĂ© soit accusĂ© par la justice dans des affaires de corruption oĂč les montants s’élĂšvent Ă  des centaines de millions de dollars. Le drame est que la corruption en AlgĂ©rie est nettement plus qu’un flĂ©au; elle reprĂ©sente le mode de rĂ©gulation du systĂšme issu de la dĂ©cantation des annĂ©es 1990. Il en est ainsi parce que la transition vers l’économie de marchĂ© pilotĂ©e par le FMI et la Banque Mondiale a eu lieu pendant les annĂ©es d’affrontement armĂ©. Cette transition a principalement consistĂ© en une ouverture Ă©conomique tous azimuts, sans jamais avoir Ă©tĂ© accompagnĂ©e de la rĂ©forme ou de la crĂ©ation des institutions absolument nĂ©cessaires Ă  la rĂ©gulation d’une Ă©conomie de marchĂ© responsable et efficace. RĂ©sultat: un capitalisme de copinage s’est installĂ© dans le pays oĂč des fortunes gigantesques d’origine douteuse cĂŽtoient la misĂšre et la pauvretĂ© extrĂȘme. Pour que cette cohabitation de la richesse et de la misĂšre soit fonctionnelle sous un rĂ©gime sans lĂ©gitimitĂ© dĂ©mocratique, il est nĂ©cessaire que la haute corruption, celle qui touche la rente pĂ©troliĂšre notamment, s’appuie sur la moyenne et basse corruption, celle des fonctionnaires intermĂ©diaires, des Ă©lus municipaux et des intervenants mineurs. Ce systĂšme connaĂźt une limite; il ne peut bĂ©nĂ©ficier Ă  tout le monde. C’est pourquoi l’exclusion sociale fait elle aussi partie du mode de rĂ©gulation du systĂšme.

La situation paradoxale de l’AlgĂ©rie ne garantit pas nĂ©cessairement la viabilitĂ© du statu quo. Les changements que des pays limitrophes (Tunisie, Maroc et Libye) ont connus sont trop importants pour ĂȘtre ignorĂ©s. D’oĂč la rĂ©cente promesse faite par le prĂ©sident Abdelaziz Bouteflika d’organiser des Ă©lections lĂ©gislatives honnĂȘtes durant l’annĂ©e en cours. L’AlgĂ©rie semble vouloir suivre la voie marocaine qui consiste Ă  absorber la colĂšre populaire par un processus Ă©lectoral introduisant pour la premiĂšre fois dans l’histoire du pays une forme d’alternance au pouvoir; l’objectif Ă©tant d’éviter la voie rĂ©volutionnaire et l’ingĂ©rence Ă©trangĂšre. Est-ce Ă  dire une reprise crĂ©dible de la transition dĂ©mocratique? Cela dĂ©pendra principalement de l’évolution de la situation dans les autres pays. Si les nouveaux pouvoirs issus des rĂ©volutions, en Tunisie et en Égypte, connaissent un succĂšs en termes d’inclusion, de stabilitĂ© des institutions et de dĂ©veloppement Ă©conomique, la pression sur l’AlgĂ©rie sera telle que le pays s’engagera dans un processus sĂ©rieux de dĂ©mocratisation. Inversement, si la tendance est dominĂ©e par des scĂ©narios chaotiques Ă  l’instar de ce qui s’est produit en Libye et dans une certaine mesure au YĂ©men et en Syrie, le paradoxe algĂ©rien militera en faveur du statu quo.

Bref, l’AlgĂ©rie fit figure de laboratoire pour le monde arabe il y a 20 ans. Aujourd’hui, c’est le monde arabe qui sert de laboratoire Ă  l’AlgĂ©rie.

bioline


Miloud Chennoufi est professeur adjoint de relations internationales au CollĂšge des Forces canadiennes Ă  Toronto.

(Photographie: La Presse Canadienne / AP / Sidali Djarboub)

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