Est-ce que le régime syrien survivra?
Projection de scénarios concernant Damas, Assad et le Moyen-Orient
AprĂšs de nombreuses semaines de contestation populaire sporadique mĂątĂ©e par un usage intense de la puissance de feu, le rĂ©gime syrien paye un prix exorbitant et ensanglantĂ© pour sa survie. Le prĂ©sident Bashar al Assad et ses adjoints sont sanctionnĂ©s par les Ătats-Unis et lâUnion europĂ©enne. MĂȘme les deux Ătats proches de lui â la Turquie, qui maintient ses liens avec Damas et le Qatar presque en situation de rupture â lâexhortent Ă se rĂ©former, et en profondeur. Par son approche sĂ©curitaire, combinĂ©e Ă ses dĂ©clarations dâintention de rĂ©forme, le rĂ©gime Assad rĂ©ussit Ă avorter les rassemblements de grande ampleur permanents Ă lâinstar des scĂ©narios Ă©gyptien et tunisien. En plus, il a maintenu la bourgeoisie sunnite des grands centres urbains (Alep et Damas) hors de la mouvance de la contestation. Cependant, le spectre de lâaggravation des tensions interconfessionnelles se fait sentir, ainsi que celui de la balkanisation ou de lâeffondrement de lâentitĂ© syrienne. Il sâagit Ă la fois dâune Ă©ventualitĂ© et dâune sorte dâĂ©pouvantail. Pour le moins, on peut prĂ©voir que les cicatrices seront difficiles Ă panser.
Quâest-ce qui explique la survie de ce rĂ©gime? Quels sont les scĂ©narios projetĂ©s? Quelles seront les consĂ©quences soit de la survie soit de la chute du rĂ©gime?
LâĂ©clairage sur le voisinage gĂ©opolitique de la Syrie confirme le recul de lâimportance du rĂŽle du rĂ©gime Assad, qui sâest imposĂ© dans la rĂ©gion en offrant ses services aux grandes puissances. On mentionne comme cas dâillustration comment les Ătats-Unis et lâArabie saoudite ont eu recours Ă lui pour gĂ©rer le dossier libanais. Ou les autres rĂ©gimes dans leurs efforts de dĂ©raillement de lâincursion amĂ©ricaine en Irak.
La stabilitĂ© Ă Bagdad sâest imposĂ©e par une entente non dĂ©clarĂ©e amĂ©ricano-iranienne qui a Ă©tĂ© acceptĂ©e par les Ă©lites arabo-sunnites irakiennes. Lâautre cas Ă noter concerne la rĂ©solution 1701 adoptĂ©e par le Conseil de sĂ©curitĂ© de lâONU en 2006 qui a pour effet de fermer les frontiĂšres israĂ©lo-libanaises et qui suspend le rĂŽle quâa jouĂ© le sud Liban dans les intrigues politiques entre IsraĂ«l, la Syrie et lâIran. DĂ©jĂ , mĂȘme aprĂšs la fin humiliante de sa tutelle sur le Liban, le rĂ©gime syrien traĂźne lourdement des accusations officieuses sur son rĂŽle dans lâassassinat, le 14 fĂ©vrier 2005, de lâancien premier ministre libanais sunnite Rafic Hariri, proche des Saoudiens.
La crise du rĂ©gime syrien sâest aggravĂ©e suite Ă la fin du rĂ©gime Ă©gyptien de Hosni Moubarak. Une nouvelle donne se configure, peu Ă peu, qui priverait la Syrie de son influence sur le dossier palestinien. Cela est couronnĂ© par la conciliation entre le mouvement islamiste Hamas Ă lâĂ©coute des directives de Damas et le mouvement Fatah de lâAutoritĂ© palestinienne. Une autre preuve que le rĂ©gime Assad se trouve dans une zone de dĂ©sĂ©quilibre et que son statut rĂ©gional est soumis Ă rude Ă©preuve.
Le fait surprenant qui explique le maintien du rĂ©gime Assad est son rapport de force non dĂ©cisif entre, dâun cĂŽtĂ©, la pression montante et critique qui vient de trois de ses alliĂ©s de convergence ou des partenaires Ă©conomiques et mĂ©diatiques â notamment la Turquie, le Qatar et la France â et de lâautre cĂŽtĂ©, une apprĂ©hension de lâaprĂšs-rĂ©gime exprimĂ©e par plusieurs responsables en IsraĂ«l. Dâailleurs, le cousin influent du prĂ©sident Assad, Rami Makhlouf, a fait allusion dans une dĂ©claration controversĂ©e Ă une certaine complicitĂ© entre la stabilitĂ© israĂ©lienne et celle de la Syrie! Du cĂŽtĂ© de Washington, lâadministration Obama devient plus critique sans toutefois faire appel Ă la fin du rĂ©gime. En face du mutisme arabe, la volontĂ© fortement affichĂ©e de lâIran et du Hezbollah dans lâappui inconditionnel du rĂ©gime est sans brĂšche. Câest le maillon nĂ©cessaire pour lâarc dâinfluence iranien et lâindice du succĂšs de son expansion vers la MĂ©diterranĂ©e.
Ces changements gĂ©opolitiques ont des effets dĂ©stabilisateurs: le rĂ©gime apparaĂźt sur la double scĂšne rĂ©gionale et internationale affaibli, Ă©puisĂ© et saignant. Cela dit, mĂȘme sur la sellette, plusieurs facteurs internes favorisent la survie du rĂ©gime, au moins pour le moment. Son bilan de libĂ©ralisation Ă©conomique, dâouverture pondĂ©rĂ©e mais limitĂ©e sur les marchĂ©s mondiaux, surtout via la Turquie, a augmentĂ© sans aucun doute sa lĂ©gitimitĂ© dans les milieux commerçants. Et surtout sa rĂ©ussite Ă garder le pays loin des turbulences et de lâanarchie qui dĂ©solaient son voisinage. Mais le contrepoids de ce succĂšs est sans doute le verrouillage incomprĂ©hensible et injustifiĂ©. Le dĂ©ni Ă lâopposition dâagir dans la lĂ©galitĂ©, mĂȘme jusquâĂ la non reconnaissance de son existence! Un monopole du pouvoir politique par le Parti Baath, fondĂ© sur lâarticle 8 de la Constitution. Pire, sur la criminalisation de lâappartenance aux FrĂšres Musulmans! (En effect, lâappartenance aux FrĂšres musulmans est passible de la peine de mort en Syrie.)
La riposte mĂ©diatique du rĂ©gime contre les insurgĂ©s ou les manifestants souffre Ă©galement de cohĂ©rence. Dâailleurs, les facettes de cette propagande se rĂ©sument Ă dire que les opposants sont des exĂ©cuteurs dâun complot ou des radicaux islamistes ou des infiltrĂ©s Ă la solde des services de renseignements arabes (saoudiens en particulier, ou peut-ĂȘtre mĂȘme qatari, avec sa chaĂźne Al Jazeera, de plus en plus critique vis-Ă -vis du rĂ©gime Assad). Ou lâagenda cachĂ© du gouvernement islamiste turc qui fait la promotion des confrĂšres islamistes syriens. En plus du slogan «câest Moi ou les islamistes», vient sâajouter un autre: «câest Moi ou la guerre civile».
MalgrĂ© la popularitĂ© notable du prĂ©sident Bachar al-Assad avant ce coup de rĂ©trĂ©cissement, les critiques contre son entourage se font de plus en plus criantes et menaçantes. Câest un fiasco retentissant pour le parti Baath quâaprĂšs presque 50 ans au pouvoir il accuse un dĂ©ficit lamentable dans la crĂ©ation dâun espace citoyen. Aux premiĂšres secousses, on voit la rĂ©apparition des symptĂŽmes dâune sociĂ©tĂ© Ă©clatĂ©e avec des loyautĂ©s confessionnelles et sectaires qui se trouve sous le seuil de la modernitĂ© politique. Comme si le rĂ©gime autoritaire est le seul garant contre lâĂ©clatement des haines religieuses dans une sociĂ©tĂ© mosaĂŻque fortement fragile!
Somme toute, la survie du rĂ©gime Assad, entourĂ©e par des personnalitĂ©s alouites fortes â surtout son frĂšre Maher et ses cousins les Makhlouf, qui dĂ©tiennent les pouvoirs exĂ©cutifs et sĂ©curitaires â se doit Ă cette entente toujours en vigueur avec la grande bourgeoisie sunnite urbaine et commerçante avantagĂ©e par les dividendes de la libĂ©ralisation. Bref, une stabilitĂ© qui repose sur des Alaouites dĂ©tenteurs de lâexĂ©cutif et du sĂ©curitaire, avec des citadins sunnites aisĂ©s. En fait, la majoritĂ© des insurgĂ©s viennent plutĂŽt des rĂ©gions sunnites pauvres, appuyĂ©s par dâautres membres des communautĂ©s marginalisĂ©es, surtout les Kurdes. Ajoutons lâappui solide de certaines Ă©lites de la gauche syrienne, des signataires de la dĂ©claration de Damas de 2005, des communistes, ainsi que de toutes les composantes syriennes, politiquement et Ă©conomiquement marginalisĂ©es.
En dâautres termes, le rĂ©gime syrien dâAssad est entrĂ© dans une phase critique. Sa survie est de moins en moins assurĂ©e. Elle semble toujours tributaire de la reconfiguration de ses alliances avec lâIran et le Hezbollah, craintes par une large opinion arabo-sunnite. Mais aussi et surtout des rĂ©formes en profondeur qui ont Ă©tĂ© inspirĂ©es des rĂ©clamations du printemps arabe scandĂ©es dans de nombreuses villes et qui se fondent sur une reconnaissance de lâopposition syrienne et son droit de citĂ©.
C’est le prĂ©sident Assad lui-mĂȘme qui doit mener ces rĂ©formes. Sinon, les fuites en avant du rĂ©gime garderont le feu dans la demeure syrienne et accentueront les probabilitĂ©s dâun dĂ©clenchement des plans de partage (ou de repartage!) par le feu et le sang selon les clivages sectaires et les rancunes ancestrales de cet espace moyen-oriental.
Sami Aoun est professeur titulaire Ă lâĂcole de politique appliquĂ©e Ă lâUniversitĂ© de Sherbrooke. SpĂ©cialiste du Moyen-Orient, il est chercheur au Groupe de recherche sociĂ©tĂ©, droit et religions Ă Sherbrooke et chercheur associĂ© Ă la Chaire Raoul-Dandurand Ă lâUniversitĂ© du QuĂ©bec Ă MontrĂ©al.
(Photographie: La Presse Canadienne)
























