Est-ce que le régime syrien survivra?

QUERY | June 27, 2011     

article10Projection de scénarios concernant Damas, Assad et le Moyen-Orient

AprĂšs de nombreuses semaines de contestation populaire sporadique mĂątĂ©e par un usage intense de la puissance de feu, le rĂ©gime syrien paye un prix exorbitant et ensanglantĂ© pour sa survie. Le prĂ©sident Bashar al Assad et ses adjoints sont sanctionnĂ©s par les États-Unis et l’Union europĂ©enne. MĂȘme les deux États proches de lui – la Turquie, qui maintient ses liens avec Damas et le Qatar presque en situation de rupture – l’exhortent Ă  se rĂ©former, et en profondeur. Par son approche sĂ©curitaire, combinĂ©e Ă  ses dĂ©clarations d’intention de rĂ©forme, le rĂ©gime Assad rĂ©ussit Ă  avorter les rassemblements de grande ampleur permanents Ă  l’instar des scĂ©narios Ă©gyptien et tunisien. En plus, il a maintenu la bourgeoisie sunnite des grands centres urbains (Alep et Damas) hors de la mouvance de la contestation. Cependant, le spectre de l’aggravation des tensions interconfessionnelles se fait sentir, ainsi que celui de la balkanisation ou de l’effondrement de l’entitĂ© syrienne. Il s’agit Ă  la fois d’une Ă©ventualitĂ© et d’une sorte d’épouvantail. Pour le moins, on peut prĂ©voir que les cicatrices seront difficiles Ă  panser.

Qu’est-ce qui explique la survie de ce rĂ©gime? Quels sont les scĂ©narios projetĂ©s? Quelles seront les consĂ©quences soit de la survie soit de la chute du rĂ©gime?

L’éclairage sur le voisinage gĂ©opolitique de la Syrie confirme le recul de l’importance du rĂŽle du rĂ©gime Assad, qui s’est imposĂ© dans la rĂ©gion en offrant ses services aux grandes puissances. On mentionne comme cas d’illustration comment les États-Unis et l’Arabie saoudite ont eu recours Ă  lui pour gĂ©rer le dossier libanais. Ou les autres rĂ©gimes dans leurs efforts de dĂ©raillement de l’incursion amĂ©ricaine en Irak.

La stabilitĂ© Ă  Bagdad s’est imposĂ©e par une entente non dĂ©clarĂ©e amĂ©ricano-iranienne qui a Ă©tĂ© acceptĂ©e par les Ă©lites arabo-sunnites irakiennes. L’autre cas Ă  noter concerne la rĂ©solution 1701 adoptĂ©e par le Conseil de sĂ©curitĂ© de l’ONU en 2006 qui a pour effet de fermer les frontiĂšres israĂ©lo-libanaises et qui suspend le rĂŽle qu’a jouĂ© le sud Liban dans les intrigues politiques entre IsraĂ«l, la Syrie et l’Iran. DĂ©jĂ , mĂȘme aprĂšs la fin humiliante de sa tutelle sur le Liban, le rĂ©gime syrien traĂźne lourdement des accusations officieuses sur son rĂŽle dans l’assassinat, le 14 fĂ©vrier 2005, de l’ancien premier ministre libanais sunnite Rafic Hariri, proche des Saoudiens.

La crise du rĂ©gime syrien s’est aggravĂ©e suite Ă  la fin du rĂ©gime Ă©gyptien de Hosni Moubarak. Une nouvelle donne se configure, peu Ă  peu, qui priverait la Syrie de son influence sur le dossier palestinien. Cela est couronnĂ© par la conciliation entre le mouvement islamiste Hamas Ă  l’écoute des directives de Damas et le mouvement Fatah de l’AutoritĂ© palestinienne. Une autre preuve que le rĂ©gime Assad se trouve dans une zone de dĂ©sĂ©quilibre et que son statut rĂ©gional est soumis Ă  rude Ă©preuve.

Le fait surprenant qui explique le maintien du rĂ©gime Assad est son rapport de force non dĂ©cisif entre, d’un cĂŽtĂ©, la pression montante et critique qui vient de trois de ses alliĂ©s de convergence ou des partenaires Ă©conomiques et mĂ©diatiques – notamment la Turquie, le Qatar et la France – et de l’autre cĂŽtĂ©, une apprĂ©hension de l’aprĂšs-rĂ©gime exprimĂ©e par plusieurs responsables en IsraĂ«l. D’ailleurs, le cousin influent du prĂ©sident Assad, Rami Makhlouf, a fait allusion dans une dĂ©claration controversĂ©e Ă  une certaine complicitĂ© entre la stabilitĂ© israĂ©lienne et celle de la Syrie! Du cĂŽtĂ© de Washington, l’administration Obama devient plus critique sans toutefois faire appel Ă  la fin du rĂ©gime. En face du mutisme arabe, la volontĂ© fortement affichĂ©e de l’Iran et du Hezbollah dans l’appui inconditionnel du rĂ©gime est sans brĂšche. C’est le maillon nĂ©cessaire pour l’arc d’influence iranien et l’indice du succĂšs de son expansion vers la MĂ©diterranĂ©e.

Ces changements gĂ©opolitiques ont des effets dĂ©stabilisateurs: le rĂ©gime apparaĂźt sur la double scĂšne rĂ©gionale et internationale affaibli, Ă©puisĂ© et saignant. Cela dit, mĂȘme sur la sellette, plusieurs facteurs internes favorisent la survie du rĂ©gime, au moins pour le moment. Son bilan de libĂ©ralisation Ă©conomique, d’ouverture pondĂ©rĂ©e mais limitĂ©e sur les marchĂ©s mondiaux, surtout via la Turquie, a augmentĂ© sans aucun doute sa lĂ©gitimitĂ© dans les milieux commerçants. Et surtout sa rĂ©ussite Ă  garder le pays loin des turbulences et de l’anarchie qui dĂ©solaient son voisinage. Mais le contrepoids de ce succĂšs est sans doute le verrouillage incomprĂ©hensible et injustifiĂ©. Le dĂ©ni Ă  l’opposition d’agir dans la lĂ©galitĂ©, mĂȘme jusqu’à la non reconnaissance de son existence! Un monopole du pouvoir politique par le Parti Baath, fondĂ© sur l’article 8 de la Constitution. Pire, sur la criminalisation de l’appartenance aux FrĂšres Musulmans! (En effect, l’appartenance aux FrĂšres musulmans est passible de la peine de mort en Syrie.)

La riposte mĂ©diatique du rĂ©gime contre les insurgĂ©s ou les manifestants souffre Ă©galement de cohĂ©rence. D’ailleurs, les facettes de cette propagande se rĂ©sument Ă  dire que les opposants sont des exĂ©cuteurs d’un complot ou des radicaux islamistes ou des infiltrĂ©s Ă  la solde des services de renseignements arabes (saoudiens en particulier, ou peut-ĂȘtre mĂȘme qatari, avec sa chaĂźne Al Jazeera, de plus en plus critique vis-Ă -vis du rĂ©gime Assad). Ou l’agenda cachĂ© du gouvernement islamiste turc qui fait la promotion des confrĂšres islamistes syriens. En plus du slogan «c’est Moi ou les islamistes», vient s’ajouter un autre: «c’est Moi ou la guerre civile».

MalgrĂ© la popularitĂ© notable du prĂ©sident Bachar al-Assad avant ce coup de rĂ©trĂ©cissement, les critiques contre son entourage se font de plus en plus criantes et menaçantes. C’est un fiasco retentissant pour le parti Baath qu’aprĂšs presque 50 ans au pouvoir il accuse un dĂ©ficit lamentable dans la crĂ©ation d’un espace citoyen. Aux premiĂšres secousses, on voit la rĂ©apparition des symptĂŽmes d’une sociĂ©tĂ© Ă©clatĂ©e avec des loyautĂ©s confessionnelles et sectaires qui se trouve sous le seuil de la modernitĂ© politique. Comme si le rĂ©gime autoritaire est le seul garant contre l’éclatement des haines religieuses dans une sociĂ©tĂ© mosaĂŻque fortement fragile!

Somme toute, la survie du rĂ©gime Assad, entourĂ©e par des personnalitĂ©s alouites fortes – surtout son frĂšre Maher et ses cousins les Makhlouf, qui dĂ©tiennent les pouvoirs exĂ©cutifs et sĂ©curitaires – se doit Ă  cette entente toujours en vigueur avec la grande bourgeoisie sunnite urbaine et commerçante avantagĂ©e par les dividendes de la libĂ©ralisation. Bref, une stabilitĂ© qui repose sur des Alaouites dĂ©tenteurs de l’exĂ©cutif et du sĂ©curitaire, avec des citadins sunnites aisĂ©s. En fait, la majoritĂ© des insurgĂ©s viennent plutĂŽt des rĂ©gions sunnites pauvres, appuyĂ©s par d’autres membres des communautĂ©s marginalisĂ©es, surtout les Kurdes. Ajoutons l’appui solide de certaines Ă©lites de la gauche syrienne, des signataires de la dĂ©claration de Damas de 2005, des communistes, ainsi que de toutes les composantes syriennes, politiquement et Ă©conomiquement marginalisĂ©es.

En d’autres termes, le rĂ©gime syrien d’Assad est entrĂ© dans une phase critique. Sa survie est de moins en moins assurĂ©e. Elle semble toujours tributaire de la reconfiguration de ses alliances avec l’Iran et le Hezbollah, craintes par une large opinion arabo-sunnite. Mais aussi et surtout des rĂ©formes en profondeur qui ont Ă©tĂ© inspirĂ©es des rĂ©clamations du printemps arabe scandĂ©es dans de nombreuses villes et qui se fondent sur une reconnaissance de l’opposition syrienne et son droit de citĂ©.

C’est le prĂ©sident Assad lui-mĂȘme qui doit mener ces rĂ©formes. Sinon, les fuites en avant du rĂ©gime garderont le feu dans la demeure syrienne et accentueront les probabilitĂ©s d’un dĂ©clenchement des plans de partage (ou de repartage!) par le feu et le sang selon les clivages sectaires et les rancunes ancestrales de cet espace moyen-oriental.

bioline

Sami Aoun est professeur titulaire Ă  l’École de politique appliquĂ©e Ă  l’UniversitĂ© de Sherbrooke. SpĂ©cialiste du Moyen-Orient, il est chercheur au Groupe de recherche sociĂ©tĂ©, droit et religions Ă  Sherbrooke et chercheur associĂ© Ă  la Chaire Raoul-Dandurand Ă  l’UniversitĂ© du QuĂ©bec Ă  MontrĂ©al.

(Photographie: La Presse Canadienne)

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