L’eau en Asie centrale

WEB EXCLUSIVES | February 25, 2011     

Selon le dernier rapport du Programme mondial des Nations Unies pour l’Ă©valuation des ressources en eau (WWAP), publiĂ© en mars 2009, le monde se dirige vers une crise mondiale des ressources aquifĂšres. En effet, d’ici 2030 la moitiĂ© de la population mondiale devra faire face Ă  un dĂ©ficit d’eau douce. L’approvisionnement en eau est dĂ©jĂ  un sujet extrĂȘmement sensible en Asie centrale, car, bien que le Kazakhstan, l’OuzbĂ©kistan et le TurkmĂ©nistan soient des puissances du pĂ©trole et du gaz naturel en devenir, ces trois pays font face Ă  des pĂ©nuries quotidiennes «d’or bleu». La solution Ă  leur problĂšme se trouve au Kirghizistan et au Tadjikistan, qui possĂšdent des ressources hydriques en abondance. Le Tadjikistan planche prĂ©sentement sur le projet de construction du barrage de Rogoun destinĂ© Ă  rĂ©soudre ses problĂšmes chroniques en matiĂšre d’énergie et en mĂȘme temps Ă  exporter de l’électricitĂ© vers les pays voisins.

Tachkent voit ce projet d’un mauvais Ɠil car il aurait des consĂ©quences sur son industrie du coton, dĂ©pendante du dĂ©bit d’eau qui vient du Tadjikistan, ainsi qu’un impact nĂ©gatif sur les Ă©cosystĂšmes oĂč vivent des millions d’Ouzbeks. Le barrage Rogoun accroĂźtrait aussi l’influence politique et Ă©conomique de DouchanbĂ© sur la rĂ©gion. Dans ce contexte, le PrĂ©sident Ouzbek Islam Karimov, dans une lettre adressĂ©e Ă  son homologue Tadjik en fĂ©vrier 2010, a rĂ©clamĂ© la rĂ©alisation d’une Ă©tude par la communautĂ© internationale avant que ne soit commencĂ©e la construction du barrage hydroĂ©lectrique.

En Asie centrale les questions d’approvisionnement en eau sont liĂ©es aux questions Ă©nergĂ©tiques. Par exemple, le Tadjikistan, pauvre et montagneux, possĂšde deux cinquiĂšmes des ressources en eau de la rĂ©gion. Les efforts de ses dirigeants pour dĂ©velopper le potentiel hydroĂ©lectrique, renforcer la sĂ©curitĂ© Ă©nergĂ©tique et assurer la stabilitĂ© politique ont Ă©tĂ© Ă  plusieurs occasions frustrĂ©s par l’OuzbĂ©kistan, pays situĂ© en aval des cours d’eau centro-asiatiques et riche en combustibles fossiles. Tachkent s’efforce de maintenir une influence politique sur le Tadjikistan, Ă  qui il vend du gaz naturel. Comme dans de nombreuses rĂ©gions du monde oĂč les grands cours d’eau et les nappes traversent les frontiĂšres, la coopĂ©ration interĂ©tatique sur la distribution rĂ©gionale en eau et Ă©nergies fossiles pourrait entraĂźner des bĂ©nĂ©fices Ă  somme positive. Un partage accru de la production hydroĂ©lectrique et une meilleure utilisation de l’eau pour l’irrigation des champs de coton seraient, en effet, profitables Ă  tous les États d’Asie centrale. Cependant, en l’absence d’un climat de confiance, les questions d’approvisionnement en eau sont susceptibles d’augmenter les tensions et mĂȘme d’ĂȘtre la source d’éventuels conflits ouverts. Malheureusement, jusqu’Ă  prĂ©sent, aucune des grandes puissances n’a Ă©tĂ© en mesure de servir d’intermĂ©diaire ou d’offrir une solution au problĂšme de la pĂ©nurie d’eau en Asie centrale, bien qu’elles aient toutes proposĂ© des solutions Ă  un moment ou Ă  un autre.

La Russie est le seul pays dont les rĂ©serves en eau sont suffisamment abondantes pour satisfaire la demande d’eau de la rĂ©gion. Elle dispose de la deuxiĂšme plus grande rĂ©serve d’eau de la planĂšte, derriĂšre le BrĂ©sil. De plus, le lac BaĂŻkal en SibĂ©rie contient 20 pour cent des ressources planĂ©taires en eau douce, ce qui reprĂ©sente la plus grande concentration d’eau douce sur la planĂšte. Comptant sur de telles ressources, la Russie pourrait thĂ©oriquement assurer sa sĂ©curitĂ© Ă©conomique, mĂȘme advenant le cas d’un Ă©puisement total et rapide de ses ressources en pĂ©trole et gaz. La Chine voisine, qui, malgrĂ© un nombre considĂ©rable de riviĂšres coulant sur son territoire, n’a pas accĂšs Ă  de l’eau potable fraĂźche, pourrait Ă©ventuellement devenir le principal acheteur de l’eau du BaĂŻkal. Plusieurs experts pensent effectivement que la construction d’un canal reliant les territoires arides du nord-est de la Chine au lac BaĂŻkal reprĂ©sente une solution rapide et Ă  moindre frais au problĂšme des carences en eau fraĂźche en Chine.

Dans les annĂ©es 1960, les dirigeants politiques de l’ex-Union soviĂ©tique se lancĂšrent dans la promotion d’un plan de dĂ©tournement de trois fleuves sibĂ©riens vers la Mer d’Aral (projet «SIBARAL», une contraction des mots SibĂ©rie et Aral), dont l’assĂšchement accĂ©lĂ©rĂ© chambardait le systĂšme aquifĂšre des rĂ©publiques centro-asiatiques. AprĂšs d’interminables discussions sur les coĂ»ts et bĂ©nĂ©fices du projet, MikhaĂŻl Gorbatchev prit la dĂ©cision d’abandonner le projet en 1986, un geste interprĂ©tĂ© Ă  l’époque comme une des premiĂšres victoires de la «sociĂ©tĂ© civile» soviĂ©tique. Les Ă©tudes des spĂ©cialistes soviĂ©tiques concluaient que la construction d’un canal de plus de 2 500 kilomĂštres modifierait la croĂ»te glaciĂšre de l’ocĂ©an Arctique, dĂ©tĂ©riorerait la qualitĂ© de l’eau des fleuves Ob, Irtoush et LĂ©na, et inonderait des forĂȘts entiĂšres et d’immenses zones de terres agricoles.

Pourtant, en 2006, le prĂ©sident russe Vladimir Poutine remis Ă  la mode l’idĂ©e du projet SIBARAL. Alors que l’eau lentement mais sĂ»rement remplace le pĂ©trole comme ressource stratĂ©gique Ă  l’échelle mondiale, Poutine proposa aux dirigeants d’Asie centrale la crĂ©ation d’un consortium de l’eau d’Eurasie et de l’énergie Ă©lectrique. L’objectif du projet consistait Ă  rediriger une partie du dĂ©bit de fleuves Ob et LĂ©na vers le sud, particuliĂšrement vers la mer d’Aral. Dans les cercles politiques russes plusieurs se mirent Ă  rĂȘver d’une Russie accĂ©dant au statut de «superpuissance de l’eau».

En jouant efficacement la carte de la gĂ©opolitique de l’eau, la Russie serait en position d’atteindre deux objectifs stratĂ©giques. D’une part, presque deux dĂ©cennies aprĂšs la disparition de l’Union soviĂ©tique, elle pourrait reconsolider ses liens avec les rĂ©publiques d’Asie centrale et, d’autre part, elle pourrait affaiblir considĂ©rablement les mouvements islamiques radicaux qui profitent du processus de dĂ©sertification dans la rĂ©gion pour recruter les agriculteurs victimes de l’appauvrissement des sols. De plus, la Russie pourrait utiliser ses moyens Ă©conomiques et technologiques pour Ă©riger un rĂ©seau de canaux acheminant l’eau de l’ocĂ©an Arctique vers les steppes de l’Asie central et mĂȘme de la Chine. Les gains gĂ©ostratĂ©giques potentiels seraient Ă©normes, avec entre autres l’arrĂȘt, ou Ă  tout le moins le ralentissement, de l’avancĂ© des États-Unis et de la Chine dans ce que la Russie considĂšre sa «sphĂšre d’influence privilĂ©giĂ©e». La rĂ©gion est traversĂ©e non seulement par les luttes politiques, diplomatiques et Ă©conomiques que se livrent les grandes puissances, mais Ă©galement par des conflits historiques entre rivaux rĂ©gionaux tels que la Turquie, l’Iran, l’Inde et le Pakistan, tous conscients que le sort des forces hĂ©gĂ©moniques au 21e siĂšcle dĂ©pendra en grande partie de l’équilibre des forces en Asie centrale.

bioline

Richard Rousseau est professeur agrĂ©gĂ© en relations internationales Ă  l’UniversitĂ© de la GĂ©orgie et chroniqueur au journal The Georgian Times Ă  Tbilissi.

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