La Bundeswehr de demain

IN SITU | October 13, 2010     

Une armée pour faire la guerre à tout-va?

DerriĂšre le dĂ©bat actuel sur le service militaire en Allemagne et sur la rĂ©duction du budget de la dĂ©fense, l’observateur vigilant serait tentĂ© de soupçonner une stratĂ©gie de long terme trĂšs subtile. MĂȘme si les dĂ©putĂ©s et la presse s’intĂ©ressent surtout Ă  la suspension de la conscription, proposition trĂšs contestĂ©e du jeune ministre de la DĂ©fense Karl-Theodor zu Guttenberg, plusieurs questions fondamentales se posent, qui vont toutes bien plus loin que les Ă©conomies exigĂ©es par la progression vertigineuse de la dette publique. Pourquoi cette professionnalisation forcĂ©e de la Bundeswehr avec pour objectif des effectifs nettement plus restreints, soit 160 000 hommes contre les 240 000 actuels, mais dotĂ©e d’une capacitĂ© de projection accrue? Est-ce Ă  dire que l’Allemagne serait rĂ©solue Ă  s’engager davantage dans des guerres telles que celle menĂ©e en Afghanistan? Sommes-nous confrontĂ©s Ă  une nouvelle ambition militaire allemande dans le monde? C’est bien peu probable au vu de la politique militaire conduite depuis la chute du Mur de Berlin d’une part et des changements intervenus dans le contexte politique d’autre part, suite Ă  la formation du gouvernement de coalition d’Angela Merkel.

Depuis les Ă©vĂ©nements de 1989-1990, l’évolution de la politique de dĂ©fense allemande s’est faite en trois Ă©tapes. Dans un premier temps, les efforts ont portĂ© sur le respect des engagements unilatĂ©raux pris par l’Allemagne en vertu du traitĂ© «2 + 4» de 1990: ramener la Bundeswehr de 495 000 Ă  370 000 hommes tout en permettant l’intĂ©gration partielle et sous condition de l’ancienne armĂ©e est-allemande, la Nationale Volksarmee. Ceci supposait le recours au service militaire pour Ă©duquer la population d’Allemagne de l’Est aux structures de l’OTAN et aux principes d’une armĂ©e intĂ©grĂ©e. Il fallait aussi revoir les armes et les Ă©quipements afin de rĂ©duire le nombre des chars et de l’artillerie lourde classique que la dissolution de l’Union soviĂ©tique puis le dĂ©part en 1994 des derniĂšres forces soviĂ©tiques prĂ©sentes sur le sol de la RĂ©publique fĂ©dĂ©rale et en Europe de l’Est avaient rendus superflus. Dans un deuxiĂšme temps, au-delĂ  des termes employĂ©s qui purent varier selon les annĂ©es et les programmes politiques, les mesures entreprises pour rĂ©former la Bundeswehr ont toutes visĂ© Ă  dĂ©velopper une capacitĂ© de projection pour des missions multilatĂ©rales, que ce soit dans le cadre de l’ONU, de l’OTAN ou de l’Union europĂ©enne. DĂšs la fin des annĂ©es 1990, ces projets de rĂ©forme se sont heurtĂ©s Ă  deux obstacles majeurs: le manque de matĂ©riels adaptĂ©s, faute de budget et l’impossibilitĂ© d’envoyer des appelĂ©s en opĂ©ration extĂ©rieure pour des raisons Ă  la fois politiques et militaires, sachant que la durĂ©e du service ne permettait pas de leur assurer une formation adaptĂ©e et qu’il Ă©tait, par ailleurs, difficile d’assumer la responsabilitĂ© de leur emploi dans des missions qui n’engageaient pas les intĂ©rĂȘts vitaux du pays. Pourtant, cahin-caha, les rĂ©formes se sont poursuivies. De cette pĂ©riode date la crĂ©ation des forces spĂ©ciales. Dans un troisiĂšme temps, les leçons tirĂ©es des guerres au Kosovo et en Afghanistan ont conduit Ă  une profonde rĂ©organisation interne des forces et Ă  la crĂ©ation d’une rĂ©elle infrastructure de commandement apte Ă  diriger la participation de la Bundeswehr Ă  des missions lointaines de plus en plus militarisĂ©es. Un centre de commandement spĂ©cialement en charge des interventions extĂ©rieures voit ainsi le jour dans la rĂ©gion de Berlin/Potsdam, de mĂȘme que des services communs aux diffĂ©rentes armes, tandis que les services de renseignement (le BND) s’installent eux aussi Ă  Berlin.

L’initiative actuelle du ministre Guttenberg s’inscrit dans la continuitĂ© des rĂ©formes entreprises depuis 1990 et constitue une Ă©tape supplĂ©mentaire, la quatriĂšme, pour se dĂ©barrasser dĂ©finitivement de la Bundeswehr de 1955 ou de ce qu’il en reste, autrement dit, une armĂ©e de dĂ©fense traditionnelle fondĂ©e sur une culture de la retenue, mais associĂ©e Ă  une voix politique forte au sein de l’OTAN, comme le voulait la Constitution fĂ©dĂ©rale. Quelles sont les chances de succĂšs de ce nouveau modĂšle d’armĂ©e? Sur le plan politique, l’interventionnisme a toutes les chances d’ĂȘtre mis en Ă©chec par les forces de gauche (les Verts y compris), alors que se confirme leur hostilitĂ© systĂ©matique Ă  tout engagement militaire extĂ©rieur. Il est loin aujourd’hui l’enthousiasme pour les interventions humanitaires chĂšres au Canada et Ă  la gauche europĂ©enne dans les annĂ©es 1990 qui avait formĂ© un temps une alliance surprenante avec la «guerre contre le terrorisme», cette philosophie Ă©laborĂ©e par Washington sous la prĂ©sidence Bush junior Ă  la suite de Nine eleven et Ă©largie par son successeur Barack Obama. Le fait que la chanceliĂšre dirige un cabinet conservateur-libĂ©ral n’y change rien puisque son gouvernement n’a plus la majoritĂ© au Bundesrat (la deuxiĂšme chambre) et que, de toute maniĂšre, sa politique est de plus en plus une politique de gauche. Sur le plan militaire, il faut bien voir qu’une Bundeswehr professionnalisĂ©e de 160 000 hommes (et femmes!) ne serait pas tellement plus performante que l’armĂ©e actuelle. La fin de la conscription n’aurait aucun effet direct sur le manque de matĂ©riels nĂ©cessaires au combat dans des guerres asymĂ©triques contre un ennemi diffus et davantage tournĂ© vers les actes terroristes que vers la bataille classique. La Bundeswehr n’a pas l’aviation de combat ni de soutien suffisant; les vĂ©hicules blindĂ©s lĂ©gers et les capacitĂ©s logistiques font aussi dĂ©faut. Il n’y pas d’avions de ravitaillement; le gros porteur Airbus-400 ne sera disponible que dans quelques annĂ©es. Les forces navales allemandes ne sont pas adaptĂ©es non plus.

Pire, la rĂ©forme Guttenberg ne changerait en rien la perspective d’une guerre perdue en Afghanistan. Le renforcement du commandement en chef des armĂ©es crĂ©erait en revanche un bouc Ă©missaire tout dĂ©signĂ© pour une dĂ©faite prĂ©visible, mais que les responsables politiques ne sont pas prĂȘts Ă  prendre Ă  leur compte. Au contraire, ils organisent dĂ©jĂ  le retrait sous couvert d’une «Afghanisation» progressive et d’une «stabilitĂ© suffisante» Ă  Kaboul.

Outre quelques Ă©conomies qu’il reste encore Ă  rĂ©aliser, le seul vrai message portĂ© par cette Ă©niĂšme annonce de rĂ©forme de la Bundeswehr est que le service militaire n’est plus nĂ©cessaire pour diffuser l’Otanisme en Allemagne de l’Est. D’ailleurs, la Bundeswehr recrute dĂ©jĂ  plus de volontaires dans ces anciennes contrĂ©es du pacte de Varsovie qu’à l’Ouest de l’Elbe. Aux voisins de l’Allemagne et Ă  ceux qui pourraient la craindre, on peut donc dire sans hĂ©siter : n’ayez pas peur! Cette Allemagne jouera un rĂŽle encore plus modeste dans la politique de sĂ©curitĂ© Ă  la suite de la nouvelle rĂ©forme. Reste Ă  savoir qui profitera de sa faiblesse.

bioline


Wolfgang Krieger est professeur d’histoire moderne et de relations internationales Ă  l’UniversitĂ© de Marburg, en Allemagne.

(Photograph: La Presse Canadienne/Musadeq Sadeq)

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