L’Afghanistan et Obama

WEB EXCLUSIVES | December 15, 2009     

Quand Barack Obama s’est vu dĂ©cerner le Nobel de la paix, la scĂšne n’était pas sans rappeler le cĂ©lĂšbre paradoxe orwellien: « la guerre, c’est la paix ». Affirmant qu’un « mouvement non violent » n’aurait pu enrayer la menace hitlĂ©rienne, Obama a effectivement profitĂ© de l’hommage que lui rendait l’AcadĂ©mie Nobel pour justifier « sa » guerre en Afghanistan. L’avenir dira si la dĂ©cision du prĂ©sident de dĂ©ployer 30 000 troupes additionnelles dans ce pays, annoncĂ©e en grandes pompes le 1er dĂ©cembre dernier, Ă©tait la bonne. Chose certaine, cette guerre nous renseigne dĂ©jĂ  un peu mieux sur la personnalitĂ© d’Obama et le prĂ©sident qu’il pourrait ĂȘtre d’ici la fin de son premier mandat.

Le dossier afghan illustre tout d’abord que le dĂ©mocrate est absolument convaincu des vertus d’une approche collĂ©giale de la prise de dĂ©cision en politique Ă©trangĂšre. Avant d’annoncer sa politique de « sursaut militaire » (surge), Obama a dĂ©battu pendant plusieurs semaines et neuf rĂ©unions formelles avec les membres de son « cabinet de guerre ». Le vice-prĂ©sident Joe Biden et le chef de cabinet Rahm Emanuel en ont profitĂ© pour dĂ©clarer leur opposition Ă  la volontĂ© du gĂ©nĂ©ral Stanley McChrystal d’augmenter le nombre de troupes en Afghanistan. Les secrĂ©taires d’État (Hillary Clinton) et Ă  la DĂ©fense (Robert Gates) se sont, pour leur part, montrĂ©s plus ouverts aux plans de McChrystal. Obama a pris connaissance de l’avis de pratiquement tous les membres de son administration et a ainsi prouvĂ© qu’il ne veut pas rĂ©pĂ©ter les erreurs de George W. Bush, qui, dans les dĂ©bats menant au dĂ©clenchement de la guerre en Irak, avait rapidement optĂ© pour l’idĂ©ologie d’une poignĂ©e de conseillers (Cheney, Rumsfeld, Wolfowitz et autres), et rejetĂ© du revers de la main l’avis de piliers comme le secrĂ©taire d’État Powell. Obama a mĂȘme tenu Ă  consulter les membres du CongrĂšs (par exemple, Sylvestre Reyes, Howard Berman et Ike Skelton) lors des dĂ©bats au sein de la Maison Blanche, rompant de cette maniĂšre avec la tendance de ses prĂ©dĂ©cesseurs Ă  dĂ©peindre le Capitole comme un acteur secondaire sur les questions de guerre et de paix. Le problĂšme avec une telle approche, bien sĂ»r, est qu’elle ralentit considĂ©rablement le processus dĂ©cisionnel. On a ainsi pu reprocher Ă  Obama, avec raison, de donner l’impression de procrastiner ou de manquer de dĂ©termination. Les tergiversations d’Obama ne sont pourtant pas dues uniquement Ă  son dĂ©sir de prendre connaissance des avis de tous.

Elles prouvent Ă©galement que le prĂ©sident est beaucoup moins rapide sur la gĂąchette militaire qu’il avait pu le laisser croire durant la prĂ©sidentielle de 2008. Lors du duel l’opposant Ă  John McCain, Obama avait certes affirmĂ© qu’il n’hĂ©siterait pas Ă  intensifier l’effort de guerre contre Al-QaĂŻda. Cependant, il s’est vite rendu compte, aprĂšs l’investiture prĂ©sidentielle, qu’une telle dĂ©cision est plus lourde de consĂ©quences qu’il n’y paraĂźt. Les rĂ©centes visites d’Obama aux soldats blessĂ©s de l’hĂŽpital militaire de Walter Reed ou encore aux vĂ©tĂ©rans du cimetiĂšre national d’Arlington semblent avoir nourri l’aversion pour la guerre qu’on lui soupçonnait dĂ©jĂ . Par consĂ©quent, Obama n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  consacrer des journĂ©es entiĂšres Ă  l’enjeu afghan, tentant de lire tous les rapports qu’on lui transmettait et exprimant rĂ©guliĂšrement sa frustration devant la complexitĂ© du dossier. InvitĂ© il y a quelques jours Ă  l’émission d’affaires publiques 60 Minutes, sur le rĂ©seau NBC, Obama dĂ©clarait d’ailleurs que dĂ©ployer 30 000 troupes supplĂ©mentaires en Afghanistan a Ă©tĂ© sa dĂ©cision la plus difficile jusqu’à prĂ©sent.

Le dossier Ă©tait d’autant plus Ă©pineux qu’Obama sait que la guerre Ă©clabousse dĂ©jĂ  sa prĂ©sidence et pourrait coĂ»ter sa rĂ©Ă©lection en 2012. Octobre a Ă©tĂ© le mois le plus funeste pour les troupes amĂ©ricaines en Afghanistan depuis 2001 et l’insatisfaction des AmĂ©ricains Ă  propos de la stratĂ©gie prĂ©sidentielle va en croissant. Les appuis Ă  Obama sur l’enjeu afghan sont passĂ©s de 56 pour cent en juillet Ă  35 pour cent en dĂ©cembre et plusieurs n’hĂ©sitent plus Ă  dĂ©crire la guerre comme un « autre Vietnam ». Obama s’est d’ailleurs attaquĂ© Ă  cette thĂšse lors de son discours du 1er dĂ©cembre, mais il ne fait aucun doute qu’il Ă©tait lui-mĂȘme hantĂ© par l’échec vietnamien quand il a dĂ©cidĂ© d’adopter la politique de « sursaut militaire ». On sait Ă  tout le moins que le prĂ©sident a Ă©tĂ© marquĂ© par un ouvrage sur le Vietnam ces derniĂšres semaines – « Lessons in Disaster » de Gordon M. Goldstein – et que le risque d’enlisement militaire n’est pas Ă©tranger Ă  son dĂ©sir de fixer une date pour entamer le retrait des troupes.

Obama a ainsi choisi une option mitoyenne qui dĂ©montre, en outre, qu’il n’a peut-ĂȘtre pas encore totalement renoncĂ© Ă  sa promesse Ă©lectorale de tendre la main au parti adverse. Les rĂ©publicains avaient effectivement indiquĂ© Ă  Rahm Emanuel qu’ils appuieraient seulement le plan d’Obama si celui-ci prĂ©voyait un minimum de 30 000 nouvelles troupes en Afghanistan. C’est finalement ce nombre que la Maison Blanche aura retenu, une dĂ©cision que plusieurs adversaires d’Obama ont saluĂ©e, mĂȘme si la plupart d’entre eux, dont le sĂ©nateur McCain, jugent irresponsable d’annoncer une date de retrait.

Reste maintenant Ă  voir si Obama aura rĂ©ussi, grĂące au « sursaut militaire », Ă  convaincre les rĂ©publicains de lui faire des concessions sur d’autres enjeux, et ce, Ă  commencer par la rĂ©forme du systĂšme de santĂ©. Ici, le calcul est relativement simple : au SĂ©nat, il faut l’accord de 60 sĂ©nateurs sur 100 pour clore les dĂ©bats sur les mesures et passer au vote sur celles-ci. Les dĂ©mocrates sont au nombre de 60 depuis l’élection de novembre 2008 (incluant les indĂ©pendants Bernie Sanders et Joe Lieberman), mais certains d’entre eux, dont Lieberman, refusent parfois de voter pour les projets d’Obama. Le leader de la majoritĂ© au SĂ©nat, Harry Reid, doit donc rĂ©guliĂšrement courtiser les rĂ©publicains modĂ©rĂ©s (par exemple, Olympia Snowe et Susan Collins) pour forger des « supermajoritĂ©s » de 60 sĂ©nateurs. Le problĂšme pour les dĂ©mocrates est que les rĂ©publicains prĂ©fĂšrent souvent faire front commun plutĂŽt que de permettre Ă  Obama de marquer des points.

Un deuxiĂšme problĂšme pour le prĂ©sident est que la plupart des experts du CongrĂšs, dont Stuart Rothenberg et Charlie Cook, estiment depuis des semaines que les rĂ©publicains ont d’excellentes chances de rĂ©duire les majoritĂ©s dĂ©mocrates Ă  la Chambre des reprĂ©sentants et au SĂ©nat lors des Ă©lections lĂ©gislatives de novembre 2010. Obama a donc fait un pari risquĂ© en intensifiant « sa » guerre, car la dĂ©tĂ©rioration de la situation en Afghanistan pourrait finir par lui coĂ»ter ses fortes majoritĂ©s au CongrĂšs et, ainsi, rĂ©duire Ă  nĂ©ant ses espoirs de rĂ©ellement changer le pays.

biolineFrĂ©dĂ©rick Gagnon est directeur de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en Ă©tudes stratĂ©giques et diplomatiques. Il est aussi professeur rĂ©gulier au dĂ©partement de science politique de l’UniversitĂ© du QuĂ©bec Ă  MontrĂ©al.

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